Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Lettres choisies, Georges Hyvernaud

 

cartehyvernaud1site

Fac-similé extrait de l’ouvrage Lettres de Poméranie, Editions Claire Paulhan, p.22
Carte postale du 10 juin, fabriquée par G. Hyvernaud (coll.A. Hyvernaud) Ma chérie,
Prisonnier, en route vers un camp. Sois sans inquiétude.
(Expéditeur :Lieutenant Hyvernaud en captivité)
Georges Hyvernaud à sa femme Andrée Hyvernaud, Lettres de Poméranie, 1940 . 1945, éditons Claire Paulhan Carte du 1er août 1940 (1) GROSSBORN - WESTPHALLENHOF Oflag IID, Block III, Baracke 14, Stube 1 Enfin reçu tes lettres (du 26 et 27). Heureux, heureux ! N’oublie pas d’indiquer n°s du Block (III,) de la Baracke (14), de Stube (1), (2). Ecris très lisiblement et pas plus de 4 pages pour faciliter le travail de la censure. Tu sais que moi je ne puis envoyer qu’1 lettre et 2 cartes par mois (3). Pas besoin théière, ai ce qu’il faut ; mais pourras expédier nourritures un peu substantielles. Du travail (conférences en préparation) ; de très agréables copains nouveaux avec qui fêterai ta 1ère lettre en buvant vin de Moselle.

Notes :

( 1) Carte publiée dans Le Travail de l’art, n°4, été-automne 1999. (2) Andrée Hyvernaud envoie ses premières lettres de la zone libre à l’adresse de l’Oflag qui lui est communiquée par la Croix-Rouge. 6000 prisonniers furent débarqués dans ce camp en juin 1940. (3) Dès juillet 1940, un règlement du service postal est instauré : les prisonniers ne peuvent envoyer leur courrier que sur des " formules " préréglées qui leur seront distribuée à raison de deux cartes de 7 lignes et d’une, puis de deux lettres de 6 lignes par mois. C’est ainsi qu’ils touchent leur première carte le 3 juillet et leur première lettre le 20, à rédiger au crayon pour faciliter la besogne de la censure. Dans les six premiers mois, ces formules sont " simples ", c’est-à-dire sans feuille réglementaire pour la réponse et le courrier n’est ni limité dans sa fréquence, ni dans sa forme - si ce n’est les consignes des censeurs que G. Hyvernaud évoque ici. ( ?) Cette situation durera jusqu’au mois de janvier 1941, date à laquelle un nouveau règlement limitera à des coupons-réponse la correspondance venant de France (voir lettre du 8 janvier 1941). (4) Les premières semaines sont marquées par de sévères privations ( ?) Puis leur succède l’ère du providentiel cantinier du Block III, l’Allemand Schmidt. Avant que les colis pallient en partie la pénurie, son commerce fructueux pourvoit les prisonniers, à prix d’or, en une foule d’articles hétéroclites - lotions capillaires, encre (interdite), carnets ?- et , plus vital, en tabac (d’encombrants pots de chambre seront écoulés en lots avec cigarettes) et aliments divers, dont ce vin de Moselle et d’inestimables boîtes de pâté. Ces dernières causèrent la perte de l’insatiable cantinier : convaincu de vol à l’intendance allemande, il est arrêté en octobre 1940 et transféré à Stettin. Aux rumeurs rapportant son suicide, suivra en mars 1941 l’annonce dans la Pommersche Zeitung, le journal régional qui arrive au camp, de la condamnation à mort par le tribunal de Schneidemühl et la décapitation à la hache de Pierre Eigidus Schmidt.

Lettre du lundi 3 février 1941

C’était bien le pyjama rose qui m’était annoncé pour lundi dernier. Et il faut croire que mon goût se gâte : je ne le trouve pas si moche que ça (1) ! Même, en comparaison du pyjama à ramages qu’arbore un de mes compagnons, il fait discret et distingué. Toute la chambrée, dont la culture musicale est au niveau de celle de E. (2), a chanté : " C’était un pyjama rose - avec un p’tit homme dedans ". Le petit homme, en tout cas, se trouve bien dans son lit depuis que les couvertures ne lui grattent plus les jambes. Et il passe confortablement des nuits où pourtant il fait plutôt frais. Froid vif, en effet, toute cette semaine. La campagne enneigée, sous un ciel très clair et très dur, semblait bleue l’après-midi et rose à la tombée du jour. J’ai beaucoup vécu à la cantine, avec l’inépuisable Montaigne. 2 clans hostiles se disputent âprement les meilleures places de la cantine (les plus près du feu) : les joueurs de bridge et les " intellectuels ", ces derniers comprenant tout ce qui lit quelque chose, traité de mécanique ou roman policier. Mardi, colis de Mammy : les chaussettes, du savon, du sucre dans des petits pots granulés et pailletés où poussaient des tulipes artificielles que tu avais offertes à Père et Mère à notre 1er Nouvel An. J’ai été tout remué de les revoir. Il y a ainsi de vifs rappels du passé : hier soir j ’ai écouté une lecture commentées d’Electre (3). J’en ai eu pour une heure, dans mon lit et dans le pyjama rose, à rêvasser au temps des soirées à l’Athénée. A des temps qui recommenceront, heureusement ! Pas de lettre cette semaine.

Notes :

(1) Hyvernaud n’aime pas le rose ? A une critique violente de son Wagon à vaches lors de sa publication en 1953, il répondra par le texte " J’ai compris " (Feuilles volantes, Le Dilettante, 1995). Une trentaine de lignes sur la couleur rose qui débute par : "Le rose est de rigueur ? Eh bien j’ai horreur du rose voilà tout. Le rose, cette couleur niaise - ce rouge qui est venu avant terme. Un sirop de grenadine pour le petit. Le rose de la fausse santé ; la pulpe des chairs de boutiquières conservées à l’ombre du négoce, dans la fraîcheur des spéculation sur les confitures, beurre et fromages et conserves." (2) Elyane, amie de Rouen. (3) Jean Giraudoux (1882-1944), Electre, pièce en 2 puis 3 actes (Grasset, 1937). La pièce, vue par Andrée et Georges Hyvernaud avant-guerre, avait été créée en mai 1937 par Louis Jouvet au théâtre de l’Athénée. Madeleine Ozeray y tenait le rôle d’Agathe. (...)

Lettre du dimanche 24 mai 1942

ARNSWALDE Oflag IIB, (Block I, Stube 225)

T’écris (enfin !) de l’Oflag IIB. Le 15, au moment où notre fille soufflait les 5 bougies du gâteau d’anniversaire (il y en a eu un, n’est-ce pas ?) son papa était assis sur le plancher d’un wagon marchandises (1), le dos contre un tas de paquets, en route vers sa nouvelle villégiature. 5 heures de voyage, une centaine de km. ; ce qui nous a menés à Arnswalde, S.E. de Stettin, 13 000 habitants (figure sur les cartes). Avons traversé la ville, qui est jolie, avec de la verdure, un lac, des fleurs, un foisonnement d’enfants sur les trottoirs - vêtus de couleurs gaies, si blonds, l’air si sérieux dans leurs jeux. N’avais pas vu d’enfants depuis 2 ans ! Et juste le jour de la fête de notre enfant à nous ! Logeons dans casernes modernes, bien différentes des sordides casernes que j’ai connues en France. Lavabo revêtu de céramique. WG individuels à chasse d’eau (tu ne peux pas imaginer ce que cela représente pour moi (2) ! ) Une chambre pour 14, claire, 2ème étage. On voit un peu la ville et une campagne très riante rappelant un peu Normandie. Petits jardins, fleurs (les lilas fleurissent), arbres, allées de macadam. Repas au réfectoire. Le linge sera probablement lavé en ville. Au total, confort appréciable. Et ce qui est mieux que tout, 7 lettres d’Andrée, du 9 / 4 au 2 / 5 et un colis (du 24, je crois). Je réponds aux lettres en désordre ’et en abrégé). ( ?) Nous avons reçu une lettre (d’ailleurs insignifiante) de P. Valéry (3). Il faut entendre de quel ton supérieurement dédaigneux parlent de Valéry des gens qui n’ont jamais lu de lui que les 2 phrases gravées sur la façade du Trocadéro ! C’est déjà merveilleux que Fombeure trouve 30 acheteurs pour ses 30 éditions de luxe. Envoie-moi son livre (4), je voulais te le demander.

Notes :

((1) G. Hyvernaud fait ici son premier voyage en wagon à bestiaux. Celui de l’exode de ce nouveau camp en 1945, plus dramatique, lui inspirera le titre de son second récit : Le Wagon à vaches (Denoël, 1953). (2) Très nombreux sont les ouvrages de prisonniers qui mettent en scènes les cabinets . On sait ce qu’ils représentent pour G. Hyvernaud. Ceux de Grossborn sont mis en scène dans le chapitre " Tourner en rond " de La Peau et les Os (Op.cit. ; p.45) : " Le pire de tout, c’est les cabinets. (...) Les cabinets, ici, c’est une baraque badigeonnée d’un brun ignoble, avec une porte qui ne ferme pas et les vitres cassées. Seize sièges là-dedans, huit d’un côté, huit de l’autre. Et des traces de merde sèche sur les sièges. On s’installe côte à côte, dos à dos. Seize types sur leurs seize sièges, alignés , identiques, pareillement attentifs au travail de leurs boyaux. " (...) (3) A un prisonnier de l’Oflag, " un pauvre type qui souffre, et qui écrit à un célèbre poète ", Paul Valéry répond par une lettre dont G. Hyvernaud reproduit quelques phrases dans ses Carnets d’oflag : " Je suis cependant heureux d’apprendre que l’énergie spirituelle vous soutient. " Après ses réflexions désabusées sur le recueillement, cette lettre lui inspire un texte amer d’une cinquantaine de lignes dans Voie de garage : " Du moment que l’énergie spirituelle va, tout va. Le voilà à l’aise. Sur son terrain. Il nous confie qu’il donne à des exercices de réflexion les premières heures de ses journées et nous invite à l’imiter, comme il nous engagerait à faire tous les matins un quart d’heure d’éducation physique : un quart d’heure en vous levant, vous verrez, j’ai essayé et je m’en trouve très bien. " Et, plus loin : " Ce qui est sûr, c’est que la vérité sur la plupart des hommes d’ici eût affligé M. Valéry. Car il eût fallu lui dire : ce qui les soutient, voyez-vous, c’est cette obstination à durer, ce vieil attachement, ce tenace accrochement des vivants à la vie qui empêche tant de mendigots et de malades de se foutre à la rivière. " (...) (4) Il s’agit du recueil de poèmes D’amour et d’aventure (René Debresse éditeur, 1942) dont G. Hyvernaud reparlera le 9 aôut. " un exquis recueil de nuit paysanne et de trôlée de crapaud. Fombeure, colosse poitevin, a déjà son style " en dira Audibeti dans Comoedia le mois suivant. Avec l’aimable autorisation de publication des éditions Claire Paulhan et de Madame Andrée Hyvernaud

hyvernaudlettre

Page de calepin, datée du 1er juin 1940 (cll. A. Hyvernaud) Fac-similé extrait de l’ouvrage Lettres de Poméranie, Editions Claire Paulhan, p.21 hyvernaudcensure

Carte d’Andrée Hyvernaud à son mari, datée du 4 août 1944, censurée à son arrivée à Arnswalde (coll. A. Hyvernaud) Fac-similé extrait de l’ouvrage Lettres de Poméranie, Editions Claire Paulhan, p.280

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite