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> Edition du 7 février 2007
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Propos recueillis par Nathalie Jungerman

Entretien avec Jean-Pierre Baril
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition mai 2002

caletsite

Jean-Pierre Baril, né le 2 mars 1963, vit et travaille à Paris. Il a consacré quelques années de sa vie à Henri Calet, et prépare actuellement la publication de sa biographie et d’un ouvrage intitulé Huit quartiers de roture aux Editions Flammarion. Il a aussi préparé la publication de quelques Correspondances d’Henri Calet - dont les lettres à Luis-Eduardo Pombo - et de quelques recueils posthumes dont le premier, Poussières de la route, qui va paraître au Dilettante.

N.J. : Par quel livre êtes-vous entré dans l’oeuvre d’Henri Calet ?

Jean-Pierre Baril : C’était il y a longtemps, déjà, au début de l’été. Je cherchais quelques livres à emporter en vacances, et dans une grande librairie du boulevard Saint-Michel, j’ai trouvé deux livres d’occasion dans la collection " L’Imaginaire ", chez Gallimard. Le premier s’intitulait La Belle Lurette, le second Le Tout sur le tout - et ce dernier titre m’intriguait : je m’étais installé deux ans auparavant aux pieds de la Butte-aux-Cailles, dans le XIIIe arrondissement, et tout près de chez moi, rue Barrault, il y avait une librairie-maison d’éditions alors peu connue, Le Dilettante, dont Calet semblait l’auteur fétiche puisque c’est en ce même endroit qu’étaient nées, au début des années quatre-vingts, les Éditions Le Tout sur le Tout et la revue Grandes Largeurs, placées toutes deux sous un vocable emprunté aux oeuvres d’Henri Calet. C’était tout de même assez singulier de voir qu’une maison d’éditions, puis une revue, avaient choisi leur nom en puisant dans les titres d’un même auteur... Il y avait donc là, tout près de chez moi, une petite énigme qui a dû piquer ma curiosité - d’autant plus que l’expression " Le Tout sur le tout ", pour qui n’est pas familier des courses de chevaux, n’est pas si facile à comprendre... J’ai donc commencé par le commencement, c’est-à-dire par La Belle Lurette, son premier livre, une belle après-midi de juin, au bord d’une calanque. Et là... Je me souviens de quelques phrases qui m’ont marqué dès cette première lecture : " Tas petit de chair molle, oublié au fond d’un tiroir de commode aménagé sommairement en berceau, j’ai fait ma collection d’images. ", ou encore, alors que ma vie se présentait mal, plutôt mal : " En somme (faux-bilan), la vie se présentait bien, plutôt bien. " Et une centaine de pages plus loin : " La peau de la tête de Mes Couilles était, comme l’avait remarqué son fils, violette. Le format en était excessivement grand et peu courant ; aussi était-ce la croix et la bannière que de trouver un chapeau qui la coiffât. Par-dessus, c’était bosselé et brillant. " C’est cela La Belle Lurette : un chef-d’ ?uvre, tout simplement. Le genre d’ouvrages que tout amateur de littérature - mais je parle pour moi, chacun a les siens - reconnaît immédiatement comme faisant partie du petit nombre de livres qui donne envie de le lire, de le relire, de le faire lire, puis de tout lire et de tout connaître de son auteur...

NJ : Vous avez consacré plusieurs années de votre vie à Henri Calet, écrivain dont la voix singulière s’est éteinte prématurément en 1956. Dans la revue littéraire Les Épisodes de ce mois-ci (n° 13, avril 2002) vous apportez un précieux témoignage sur sa vie et son ?uvre qui, à la lumière de vos découvertes, semblent étroitement liées. Pouvez-vous nous parler du " paradoxe " de cette oeuvre autobiographique ?

Jean-Pierre Baril : La question que vous me posez n’est pas mince, vous en conviendrez, et afin d’y répondre le moins confusément possible, je me permettrai de reprendre ce que j’écrivais dans Les Épisodes à ce propos : " En dépit des étiquettes dont ils sont affublés, les principaux ouvrages de Calet ne sont pas des romans. De La Belle Lurette à Peau d’ours, son ?uvre est même tout entière autobiographique, presque exclusivement portée sur la recherche des origines, d’une identité qui se dérobe, sur l’impossible saisie de soi. Pendant toute la durée de sa carrière littéraire - et même dans les excursions d’une saveur incomparable qu’il mena dans le journalisme, à Terre des Hommes et à Combat -, Calet n’a cessé de retourner dans le passé, dans son passé, remettant sans cesse en chantier l’interminable mise en forme, autobiographique et romanesque, d’une période déterminée de sa vie. Oui... Mais l’ ?uvre est aussi tout entière traversée de zones d’ombres, de lourds secrets, de départs inexpliqués, d’événements tus, refoulés ou déviés par le foisonnement de versions successives mais jamais identiques qu’en donnent ses différents ouvrages... Elle s’apparente ainsi - ?uvre aux mille souvenirs - à un immense kaléidoscope que l’auteur ferait tourner à sa guise, selon sa fantaisie ou bien ses réticences...
Les livres de Calet ne sont pas des romans. Mais ce ne sont pas non plus des autobiographies, au sens classique du terme. Il s’agirait plutôt d’autobiographies romancées - partielles, lacunaires, mensongères -, de fausses fictions, en quelque sorte, de fausses autobiographies, peut-être... Le tour de force réalisé par Calet - singulier paradoxe - consiste donc à proposer dans son ?uvre une série de variations autobiographiques à partir de laquelle il est impossible d’énoncer quoi que ce soit de certain sur la vie de son auteur. En d’autres termes, écrivait Maurice Nadeau dans la préface qu’il donna en 1965 pour une réédition de La Belle Lurette, aux Éditions Rencontre : " Il a consacré une grande partie de son temps à se raconter, beaucoup l’ont connu et il a eu de solides amis, fidèles par-delà la tombe. Pourtant, on ne sait pas grand’chose de lui et sa biographie reste obscure. " Depuis le constat de Nadeau, plus de trente ans ont passé sans qu’on en sache davantage sur la vie de Calet. Et il est remarquable, par ailleurs, qu’aucune biographie de quelque ampleur que ce soit n’ait été consacrée à l’auteur du Tout sur le tout depuis sa disparition...
Mais en 1970, Christiane Martin du Gard, qui fut sa dernière compagne, légua à la Bibliothèque Jacques-Doucet la quasi totalité du patrimoine littéraire de Calet. (L’écrivain mort prématurément, à cinquante-deux ans, n’avait rien fait disparaître de ce qu’il aurait sans doute jugé préférable de détruire.) Or j’ai pu me livrer, depuis quelques années, à l’exploration et à la mise en forme systématique de cet immense gisement d’archives. Une longue recherche, passionnante et presque inespérée puisqu’on ne trouve rien d’autre, à la Bibliothèque Doucet, que la vie " tout entière " de Calet... Les premières découvertes que je pus faire - notamment celle d’un faux passeport acheté en octobre 1930, à Montevideo - me conduisirent bientôt à penser qu’une confrontation générale de la vie et de l’oeuvre était non seulement nécessaire mais possible. Il fallait procéder un temps, même si le terme est bien déplaisant, à une " mise en examen " de Calet. Les résultats de celle-ci sont bouleversants. Car s’il ne parvint jamais à écrire un véritable roman, sa vraie vie, quant à elle, contient tous les ingrédients des meilleures constructions romanesques... Mais s’agissant de Calet, les révélations que l’on peut faire sur sa vie modifient également en profondeur la nature de ses ?uvres, les enrichissant de manière sensible ; et à la lumière de ces découvertes, il n’est pas interdit de penser que l’oeuvre de Calet sera bientôt considérée, parmi celles de Leiris, de Perec ou de Gide, comme l’une des entreprises majeures de la littérature autobiographique du XXe siècle. "

NJ :Vous avez préparé entre autres la publication des lettres de Calet à son ami Pombo, lettres qui donneront lieu à la création d’un spectacle inédit lors des Nuits de la Correspondance à Manosque en septembre 2002. Pouvez-vous nous raconter l’histoire de cette correspondance "amicale" ?

Jean-Pierre Baril : Non, ce n’est pas seulement une correspondance " amicale "... Depuis quelques années, j’ai dû transcrire plusieurs milliers de lettres de Calet ou qui lui furent adressées, établissant une bonne dizaine de correspondances majeures de l’écrivain. Toutes sont intéressantes, bien sûr ; certaines sont passionnantes comme celles échangées par Calet avec Raymond Guérin ou Jean Paulhan. Mais aucune ne possède cette aura mystérieuse et presque indéfinissable qui fait des Lettres à Luis-Eduardo Pombo -outre qu’elles constituent un document extrêmement précieux sur la vie secrète de Calet avant même qu’il n’écrive, de 1931 à 1935 - la plus bouleversante de ses correspondances. Une correspondance amoureuse, parfois... Je dois ici rappeler - événements d’une " année terrible " que j’ai rapportés en détail dans la dernière livraison des Épisodes - qu’ Henri Calet séjourna six mois en Uruguay en 1930-1931, suite au vol dont il s’était rendu coupable dans la société parisienne où il était aide-comptable, depuis 1925. C’est dans ces circonstances, au terme de sa " cavale ", qu’il rencontra Luis-Eduardo Pombo, jeune homosexuel féru de poésie et de peinture qui l’initia à la cocaïne et dont Calet s’éprit peu à peu, douloureusement...
Oui, j’ai confié récemment les lettres d’Henri Calet à Luis-Eduardo Pombo aux responsables des Nuits de la Correspondance, Olivier Adam et Olivier Chaudenson ; ils se sont montrés très enthousiastes, je crois, et je serais ravi qu’un tel spectacle puisse avoir lieu en septembre prochain - d’autant plus qu’il pourrait s’appuyer sur un ensemble iconographique d’une richesse exceptionnelle, dont il n’est pas exagéré de dire que c’est un véritable miracle qu’il ait été jusqu’ici conservé...
Mais c’en est un autre que l’existence de ces lettres à Pombo, qui figurent depuis 1970 dans les archives de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. Dans l’année qui suivit la disparition de l’écrivain, Christiane Martin du Gard devint l’héritière du patrimoine littéraire de Calet. Elle s’y consacra avec beaucoup de courage, pendant une quinzaine d’années, et fonda notamment vers 1960 un comité d’amis sûrs chargés de rassembler auprès de ceux qui l’avaient connu la correspondance de l’écrivain. C’est ainsi que Luis-Eduardo Pombo, qui vivait toujours à Montevideo, vint remettre en personne à Christiane, en mai 1961, la cinquantaine de lettres et de cartes postales que lui avaient adressées Calet par-delà l’océan et la guerre, de 1931 à 1956. C’est un détail, bien sûr, mais c’est tout de même assez émouvant - surtout quand on connaît leur nature, et leur prix - de se rendre compte que ces lettres ont franchi deux fois l’Atlantique... C’est une correspondance à une voix. De manière presque inexplicable, les lettres de Pombo - qui furent très rares - ne figurent pas dans les archives du Fonds Doucet. Pendant toute sa jeunesse, Calet les aura attendues avec une extrême impatience, mêlant la joie et le désir, la colère et le dépit amoureux..., plein de reproches et de griefs, de tendres plaintes - avec une espérance souvent blessée. Calet aime Pombo. D’un amour qui n’est pas " physique ", naturellement, et qui ne le fut sans doute pas au cours des derniers mois passés en Uruguay, si l’on en croit la transposition romanesque qu’en donne Un grand voyage, publié en 1952, et qui est le plus rigoureusement autobiographique des " romans " de Calet, à tel point qu’hormis l’emploi de la troisième personne et d’une chronologie mise au goût du jour, naïvement, il n’est presque rien dans ce roman qui ne se soit réellement passé en Uruguay, entre octobre 1930 et avril 1931... Mais à la lecture de ces lettres, surtout dans les premières années - et alors même que Calet partage la vie de jeunes femmes, de Sima à Marthe, qui deviendra sa femme, en passant par Rozsi et Käthe - c’est bien l’amour qui semble le mieux désigné pour parler de cette amitié, devenue " inaltérable " au fil des années... Et c’est je crois toute la richesse de cette correspondance - extrêmement rare si l’on y pense - que de nous montrer, dans le seul secret des mots, ce doux et puissant mystère de l’amour et de l’amour de l’amitié...

Jean-Pierre Baril : " Reflets d’une année terrible ", Les Épisodes, n° 13, avril 2002. (" Romance biographique " suivie du premier texte d’Henri Calet, jusqu’alors inédit, et d’un choix de lettres à Luis-Eduardo Pombo. "Place Henri Calet, Histoire d’une résurrection 1956-1998", texte paru en juillet 2000 dans la Revue Littéraire,ouvrage collectif paru aux Presses Universitaires de Dijon