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Henri calet : Portrait par Corinne Amar

édition du 2 mai 2002

calet

Je n’ai jamais su de Calet que ce qu’il voulait bien lui-même m’en dire et c’est à peine si je soupçonne aujourd’hui que cet ami de tous les instants vécut aux prises avec un complot permanent de circonstances d’une indémêlable complexité. Nous en usions l’un avec l’autre comme deux Japonais retors et protocolaires pour qui les questions intimes ne sauraient en aucun cas prêter à conversation. Rien n’est plus aberrant que cette humeur des gens qui les porte à marauder en terrain confidentiel et à se délecter de vos petits secrets comme s’ils croquaient des frites.

Ainsi écrit de Calet son ami romancier Georges Henein, au terme d’une correspondance qui aura duré plus de vingt ans(1). Henein, au Caire, vient de lire le premier roman de Calet, La Belle Lurette. Il a envie de lui écrire, on est en 1935. Calet, de Paris, répond immédiatement. A travers cet échange de lettres, aussitôt : les meilleurs liens du monde.. .On sait en effet peu de choses de Henri Calet, écrivain et journaliste français, né en 1904 à Paris, mort à Vence, auteur d’une quinzaine d’ouvrages entre 1935 et 1956-année brutale de sa mort-, d’articles pour la presse, de nouvelles, de textes pamphlétaires... D’inspiration autant romanesque qu’autobiographique, à mi-chemin de l’absence au monde et de l’observation aléatoire du détail, l’oeuvre toute entière de cet amoureux de Paris, voyageur hors normes, constitue une chronique désenchantée, faite de notations brèves, de portraits, de bribes de dialogues, de carnets de route, où la peinture critique de la société se marie à un humour à la fois amer et doux. La Belle Lurette (1935) évoque les années de son adolescence ; Le Bouquet (1945), sa captivité, son évasion en 1940. Le Tout sur le tout (1948) peinture du Paris populaire de sa jeunesse est considéré comme son chef-d’oeuvre ; puis, paraissent L’Italie à la paresseuse, Monsieur Paul (1950) ; Les grandes Largeurs (1951) ; Un grand voyage (1952)... Certains articles pour la presse sont rassemblés dans Acteur et témoin (1959)(2) ; il note, dans une réflexion sur les mots : "J’écris dans la mesure où je n’existe pas" :

On est bien tranquille, on écrit au jour le jour des chroniques pour les quotidiens, une nouvelle, parfois une préface ?de petites choses, du travail à la main, si je puis ainsi dire. On ne demande rien de peur d’entendre ses propres réponses ; on observe à l’égard de soi la plus totale indifférence, c’est ainsi que l’on se supporte le mieux. On fabrique son brouillard artificiel qui vous dissimule aux autre et à vous même. [...]Jusqu’au moment où [...]Allons-y. Il faut sortir de sa torpeur, se mettre à nu, fouiller en soi ainsi que l’on nettoie l’intérieur d’un poulet, en arrachant certaines membranes un peu sanglantes, et tout exposer sur cette table qui me sert de bureau, et d’étal. Il faut que j’avoue d’abord le désarroi qui me prend lorsque je suis devant une feuille de papier blanc, comme si j’allais signer mon arrêt de mort ; oui, c’est l’instant de passer les aveux complets. Mais à quoi bon agiter ce qui reposait ? La lie remonte. C’est encore plus trouble qu’avant. Je le savais.

...Pourtant, Henri Calet écrit. Pour ne pas penser, pour manger, pour vivre, pour ne pas mourir (écrire ou ne pas être). C’est aussi un ami fidèle qui aime la lettre et entretient plus d’une correspondance. Celle avec Georges Henein est longue de plus de vingt ans. L’histoire les courbe, comme des herbes sous le vent, ils se redressent ; grandes et petites nouvelles, de Chine, Roumanie, la situation politique en Egypte, des colis de confiserie, des poèmes, des romans... Deux hommes s’écrivent et se parlent en toute sincérité, malgré l’éloignement, la guerre et leur commune fatigue de vivre.

A côté d’une formidable activité professionnelle, Calet mène dans le domaine privé, une double ou triple vie, difficile, douloureuse. La naissance hors mariage de son fils Louis, son divorce, des tracas sentimentaux de toutes sortes, les difficultés matérielles compliquent sa vie. Sa santé se détériore, sa maladie l’achève, il meurt, il a 52 ans.

Corinne Amar

Notes

(1)Grandes Largeurs, Lettres Georges Henein - Henri Calet (1935-1956 ) ; ed.Association Henri Calet,1981 (2) Acteur et Témoin, Henri Calet, ed. Mercure de France, 1959Corinne Amar, ouvrage publié : L’Acte d’Amour, Gallimard, coll. l’Arpenteur, 1999