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Entretien avec Natalie Beunat Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 23 mai 2002

dhammettlettres

Natalie Beunat, actuellement responsable d’édition au Fleuve Noir, est l’auteur d’une thèse sur l’oeuvre de Dashiell Hammett et de plusieurs articles consacrés au roman noir américain, parus notamment dans Clues et dans Polar. Natalie Beunat a traduit et annoté les lettres de Hammett qui viennent d’être publiées aux Editions Allia.

Nathalie Jungerman : Vous avez réalisé votre thèse sur l’oeuvre de Dashiell Hammett, publié notamment un ouvrage intitulé Dashiell Hammett : parcours d’une oeuvre (en 1997) et dernièrement vous avez traduit sa correspondance (1921-1960) parue aux Editions Allia. Pourquoi Dashiell Hammett ?

Natalie Beunat : Quand j’avais une vingtaine d’années, dans le cadre de mes études je lisais beaucoup en anglais. Un jour je suis tombée sur un ouvrage qui s’appelle The Glass Key, (La Clé de verre) dont la lecture m’a semblé facile puisqu’il s’agissait d’un polar. Mais en fait, il y a dans ce roman beaucoup d’argot des années 30, et par conséquent, ce n’est pas un livre immédiatement accessible du point de vue de la langue. J’ai eu un véritable coup de foudre pour ce roman et j’ai décidé de m’intéresser à cette littérature. J’ai donc proposé en DEA et en thèse un sujet relatif à l’image du héros à la fois chez Raymond Chandler et Dashiell Hammett. Sachant que Hammett est considéré comme le père fondateur du roman noir américain et que Chandler dix ans après en sera son fidèle héritier. Ensuite j’ai préféré m’attacher plus particulièrement à la figure de Hammett, en rapport avec l’aspect biographique. Hammett est autodidacte et arrive à l’écriture par les nécessités de la vie : il arrête l’école à 13, 14 ans, démarre très tôt dans la vie active et occupe divers emplois.

NJ : Pouvez-vous nous parler du passage de Dashiell Hammett à l’écriture ?

Natalie Beunat : Hammett est venu à l’écriture, je l’ai dit, par nécessité, il a travaillé auparavant comme détective dans la plus grosse agence de détectives de l’ensemble des Etats-Unis, Pinkerton. Cette agence avait mauvaise réputation : nous sommes au début des années 20 avec l’essor d’un capitalisme sauvage et elle agissait souvent comme briseur de grèves, notamment dans les mines du Nord des Etats-Unis. Pour gagner sa vie, Hammett travaille donc dans cette agence et traite surtout deux affaires qui seront célèbres par la suite, mais pour le reste, il traque les petits escrocs. Alors pourquoi le passage à l’écriture ? D’abord parce que Hammett était de santé fragile, (il était tuberculeux par sa mère) ; la deuxième raison, est qu’il est terrassé par la grippe espagnole comme des milliers de soldats qui en mouront en 1917, lors de son enrôlement dans l’armée pour la guerre de 14-18. Il ne part pas pour le front. Encore plus fragilisé, il est contraint d’abandonner son emploi chez Pinkerton et il lui faut trouver un autre gagne-pain. Il va commencer à travailler en tant qu’écrivain pour des Pulp, littéralement "pulpe de bois" qui étaient ces magazines bon marché imprimés sur une qualité de papier médiocre, où les auteurs étaient payés au mot (a penny a word) et dont le plus célèbre est le magazine Black Mask. Il invente quelque chose qui n’existait pas auparavant dans la littérature policière : il parle de ce qu’il connaît, apporte au récit crédibilité, réalisme et langage des rues. L’autre apport de son expérience chez Pinkerton est qu’il a été formé par un ancien détective de la maison qui lui a appris toutes les ficelles du métier liées au respect de certaines règles de l’honneur que l’on retrouve dans les personnages de ses romans. Hammet crée son personnage célèbre (en dehors bien sûr de Sam Spade, le héros du Faucon maltais), qui est l’agent du Continental Op. La Continentale Op est calquée sur l’agence Pinkerton, on en retrouve l’organisation surtout dans les nouvelles, avec l’idée d’une agence de détectives ayant des annexes dans tous les Etats-Unis et des contacts par conséquent un peu partout. En même temps, soucieux d’une éthique à respecter, Hammett crée un personnage intègre et "par glissements progressifs", met l’accent sur la lutte contre la corruption américaine.
Ce style propre à Hammett va être celui de nombreux auteurs de romans policiers qui appartiennent à l’école des "durs à cuir", The Black Mask, et ce que plus tard, on va appeler le roman noir américain. Le style hammettien est très incisif, ne s’embarrasse pas de détails et ne présente aucun paramètres de psychologie, en ce sens, le lecteur ne connaît pas les pensées de son héros, ce sont les dialogues, la manière dont le personnage circule à l’intérieur de l’intrigue, ses faits et gestes qui permettent de le comprendre. On a appelé cette technique narrative le Behaviourisme, car on la mettait en relation avec l’analyse du comportement. On a aussi parlé de narration objective, d’oeil de la caméra. Hammett a initié un style d’écriture factuel, aride, rapide. Alors que le premier film parlant arrive en 1927, les Studios ont besoin de scénaristes et les romans de Hammett, d’un point de vue de la narration sont quasiment prêts à être scénarisés. Ils présentent exactement ce que la caméra pourrait percevoir. Hammett est avant tout un écrivain à part entière dont le travail a eu une influence essentielle sur la fiction américaine contemporaine.

NJ : Qu’est-ce qui a donné envie à l’éditeur de publier cette correspondance ?

Natalie Beunat : En fait c’est moi qui l’ai proposé à Gérard Berréby, éditeur des Editions Allia ; nous nous étions rencontrés il y a deux ans et je lui avais déjà parlé de Dashiell Hammett. Il semblait intéressé par un autre projet mais qui n’a pas eu de suite. Je suis revenue à lui car je pensais d’une part à une édition de littérature générale, d’autre part, Allia, ces deux dernières années, a publié plusieurs ouvrages de littérature populaire américaine qui sont très intéressants. Je voulais sortir Hammett de l’étiquette du roman policier. Beaucoup s’accordent à dire que Hammett est un grand écrivain qui a inventé un nouveau genre, créé une nouvelle écriture et un nouveau langage. Et puis en m’adressant aux Editions Allia qui ne sont pas spécialisées dans la publication de polars, je sentais que je pouvais toucher un public plus large de journalistes, de libraires etc.

NJ : Combien de temps avez-vous mis pour la traduction de ces lettres ?

Natalie Beunat : Un an à peu près, entre le début du projet et sa réalisation.

NJ : Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Natalie Beunat : La vraie difficulté était de trouver un ton. j’ai travaillé 17 ans sur Hammett donc traduire ses lettres était un vrai bonheur. La difficulté ? les premières lettres peut-être, celles adressées à sa femme. Je me suis demandée comment on parlait d’amour dans les années vingt, j’ai relu Jules et Jim, je me suis rendue compte que les années 20 - après guerre, donc, c’était déjà une certaine modernité. Par rapport à ma connaissance de Hammett, les lettres étaient très différentes du langage de ses personnages de roman où il utilise surtout un argot spécifique de cette fin des années 20 - il faut presque un lexique pour trouver la signification de certains mots. Dans les lettres, il y a peu d’argot, il y a avait un ton à trouver, j’espère l’avoir trouvé.
Je voulais aussi traduire ces lettres le plus fidèlement possible, c’est-à-dire respecter à la fois l’homme et l’oeuvre que je connaissais bien pour avoir beaucoup travaillé dessus. Les lettres, participant de l’intime, de l’intérieur, je découvrais un autre aspect de Hammett. Quand on croit tout savoir d’un écrivain, c’est très troublant.
J’ai découvert un homme qui avait de l’humour, un homme capable d’être amoureux voire amoureux transis, les lettres à sa femme et même celles adressées à Lilian Hellman le montrent. C’était un homme qui avait le sens du devoir et des responsabilités conjugales, familiales, tout coureur de jupons qu’il était. Et ce jusqu’à la fin de sa vie. Il y avait chez lui un côté "honnête homme", entier, c’est le même qui refusera de dénoncer ses camarades à l’époque du maccarthysme, sombrera dans des crises d’alcoolisme effrénées etc. Et cela, ce sont les lettres qui me l’apprennent.

NJ : On parle surtout de la correspondance avec Lilian Hellman, qui est plus ambitieuse, que pensez-vous des lettres à sa femme ?

Natalie Beunat : Rappelons qu’à l’époque il est malade en sanatorium, il rencontre Joséphine (Jose) qui est infirmière et ils ont une liaison. Il est envoyé dans un autre sanatorium, ils s’écrivent et il apprend qu’elle est enceinte. Ce qui est certain c’est que leur amour ne dure pas très longtemps, mais il est réel. Néanmoins, les lettres à Jose Hammett sont très émouvantes car elles montrent un Dashiell Hammett à l’opposé du "dur à cuire", elles le rendent très humain. C’était quelqu’un qui ne parlait pas beaucoup, cette phrase de Benjamin Disraeli qu’il aimait citer, never complain, never explain, "on ne se plaint pas, on ne donne pas d’explication", montre qu’il se voulait stoïque. Les lettres de prison, par exemple, sont étonnantes de calme et de sérénité, alors qu’après 6 mois de prison, à sa sortie, il est physiquement extrêmement affaibli et totalement ruiné, quasiment à la rue. Ses premières lettres d’amour, celles à sa femme sont effectivement touchantes car elles vont à l’encontre du mythe de Hammett, de ce que l’on sait de lui, son côté glamour, dandy ?

NJ :Qu’est-ce qui lie Hammett à Lilian Hellman ? Que dire du "pacte faustien" ?

Natalie Beunat : "Le pacte faustien" est une expression qui provient de la biographie non traduite, publiée en 1996, de Joan Mellen, biographie uniquement centrée sur la relation entre Lilian Hellman et Dashiell Hammet. Il faut savoir qu’après la mort de Hammett, Lilian Hellman, exécutrice testamentaire a exercé un droit de regard extrêmement jaloux et n’a autorisé qu’une seule biographie, celle de Diane Johnson, traduite chez Payot et actuellement disponible en Folio Gallimard.

Ce "pacte faustien" correspond à un accord tacite, à un "arrangement" : Hammett aiderait Hellman dans sa carrière, et elle, s’occuperait de lui. Ce pacte semble avoir fonctionné, on le voit dans les lettres, par exemple quand il sort de prison et qu’il est au plus mal, elle s’occupe de lui, paye ses dettes et le recueille chez elle. Au moment où elle le rencontre en 1930, elle a 25 ans, travaille comme lectrice au département scénarios de la Metro Goldwyn Mayer, elle est très ambitieuse, et à partir de 1934, alors que tout sourit à Hammett, il va mystérieusement cesser d’écrire. La carrière de Hellman (qui est dramaturge) va précisément décoller à cette période. Hammett va s’investir, la conseiller, relire ses pièces, par exemple c’est lui qui donne le premier sujet de sa pièce présentée à Broadway ? Ce que la correspondance montre très clairement, c’est ce lien d’ordre intellectuel et surtout cet attachement, cette affection très profonde qui les unissaient.

NJ :D’où vient le titre de la correspondance, La mort c’est pour les poires ?

Natalie Beunat : A la lecture des lettres, on se rend compte que Hammett est tout le temps sollicité pour écrire des scénarios et sa tentative d’écriture romanesque ne semble pas aboutir. Ce sixième roman dont il parle constamment et dont le titre ne cesse de changer selon la personne à qui il s’adresse ne verra jamais le jour. C’est un de ces nombreux titres qui a été retenu pour la correspondance : La mort c’est pour les poires. Seul un court roman autobiographique intitulé Tulip et loin du style de Hammett sera conservé.

Natalie Beunat :

Ouvrage

Dashiell Hammett : parcours d’une oeuvre , Editions Encrage, 1997

Articles

"L’Arrangement : L’affaire Hellman - Hammett revisitée" in Polar, n°18, 4° série, oct. 1997 (Paris, Payot / Rivages)

"Les romanciers dans la tourmente : le cas de Dashiell Hammett" in L’Anticommunisme et la chasse aux sorcières aux Etats-Unis, 1946-1954 (Paris : Ellipses 1995)

"Nature versus Culture in Dashiell Hammett’s nughtmare Town", in Clues, vol. 15.1, Spring/Summer 1994 (Bowling Green, Ohio : Bowling Green Popular Press)

Article traduit par Natalie Beunat sous le titre : "Dashiell Hammett : Cauchemar Ville, de la nature à la culture" et précédé d’un texte de J. P. Deloux, in Polar n°13, ° série, juin 1999 (Paris, Payot / Rivages)