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Colette : Portrait
Par Corinne Amar

 

Elle fut provocante et scandaleuse, la vie de Sidonie-Gabrielle Colette, née en 1873 dans l’Yonne, morte à Paris en 1954, dont la jeunesse a été souvent présentée comme celle de "la femme enfant d’un viveur de la Belle Epoque qui l’enfermait et l’exploitait pour écrire des livres qu’il signait".
Sa famille est d’origine martiniquaise. Sa mère, la célèbre Sido, élevée entre Paris et Bruxelles, dans un milieu à la fois libéral, avant-gardiste mondain, est le personnage clef sans lequel on ne peut comprendre la vitalité de Colette, sa mobilité d’esprit, sa sensualité, l’audace de ses romans, sa bisexualité affichée, son "inaptitude, disait Cocteau, à départir le bien et le mal".
Ma mère était comme les saints, elle étalait simplement l’odeur de ses vertus. Elle sentait bon. Elle avait une vue si nette et si juste des choses et quelle poésie...Je crois me rappeler brusquement qu’elle n’aimait pas les pensées à large visage. Elle les accusait de ressembler à Henri VIII. (Colette, Mes vérités - Entretiens avec André Parinaud, éd. Ecriture, 1996).
Sido m’a appris que le mal et le bien avaient souvent un éclat égal et qu’ils étaient dignes, l’un comme l’autre d’un intérêt passionné. C’est pourquoi le mot bonheur n’a pas de sens pour moi. Est-ce d’ailleurs une chose indispensable à l’existence ? On veut tous le faire croire(...).(p.194)
Mariée à vingt ans à Henry Gauthier-Villars, qu’on appelait Willy, esthète, viveur et critique en vogue qui avait treize ans de plus qu’elle, Colette ne tarde pas à se faire connaître. Danseuse, mime, actrice, n’hésitant pas à exhiber ses seins, journaliste, grand écrivain des Claudine, qui font fureur et dont on sait peu à peu que le signataire Willy n’est pas l’auteur, Colette lance des modes, a de très longs cheveux, fait de la boxe, est curieuse de tout, vit de scandale en scandale, et révise par la pratique et la plume, les concepts de mariage, de la sexualité et de la maternité.
Ses relations amoureuses et orageuses avec Willy tirent à leur fin. Ils se séparent en 1907. Leurs dettes, leur train de vie dispendieux, leurs provocations réciproques auront eu raison de leur mariage. Willy avait rencontré une danseuse d’origine anglaise, Meg. Elle a vingt ans, vient se faire dédicacer un exemplaire de Claudine, elle le séduit. Meg fait la connaissance de Colette. Tous trois se plaisent. Un ménage à trois s’esquisse. Meg écrit à Colette : "Jamais nuit ne me fut si longue que celle que je viens de passer - je sens toujours les tapes que vous me donniez hier de temps en temps. Si je disais que je suis très amoureuse de vous, ça serait pure façon de parler... mais je suis tellement hypnotisée que ça revient au même".(cité par A. Parinaud, p.28). Dans Le Pur et l’Impur, Colette livre des pages sur son goût pour les femmes :
Ce n’est point de la passion qu’éclôt la fidélité de deux femmes, mais à la faveur d’une sorte de parenté(...).J’ai écrit parenté quand il faudrait peut-être écrire similitude(...). L’étroite ressemblance rassure même la volupté. L’amie se complaît dans la certitude de caresser un corps dont elle connaît les secrets et dont son propre corps lui indique les préférences.(...).
Willy épousera Meg en secondes noces.
De janvier à septembre 1908, La Vie Parisienne publie Les Vrilles de la vigne, sous le titre Le Journal de Colette, illustré audacieusement de dessins de femmes légères. Guillaume Apollinaire, qui signait alors sous le pseudonyme de Louise Lalanne, écrit à ce propos : "Nulle femme de lettres n’a intrigué, ravi et scandalisé ses contemporains autant que Colette Willy. Après avoir tenu le monde au courant de ce qui se passait dans son ménage, elle a voulu montrer publiquement comment elle s’en passait. Il n’y avait là aucune effronterie. C’était de la bonne grâce.(...)
Colette, de la trame de ses jours, tisse son aventure littéraire, et livre ses secrets et les mystères de ses romans, de même qu’elle livre à André Parinaud ce qu’elle appelle Mes vérités :

Pendant que j’écrivais La Retraite sentimentale, petite aventure d’Annie, jeune femme qui aime beaucoup d’hommes, et de Marcel qui n’aime pas du tout les femmes, je développai les forces qui n’avaient rien à voir avec la littérature. Mais elles ployaient si je les bandais trop fort. Je n’en étais pas encore à vouloir fuir le domicile conjugal, ni le travail plus conjugal que le domicile. Mais je changeai. Qu’importe que ce fût lentement ! Le tout est de changer.

Comment ne pas être sensible à cette invitation à écouter

Un crapaud chante le soir d’un gosier amoureux et plein de perles. Au crépuscule, il chasse les derniers moucherons, les petites larves qui gîtent aux fentes des pierres. Déférent, mais rassuré, il me regarde de temps en temps, puis s’appuie d’une main humaine contre le mur, et se lève debout pour happer...J’entends le "mop" de sa bouche large... Quand il se repose, il a un tel mouvement de paupières, pensif et hautain, que je n’ai pas encore osé lui adresser la parole.

D’une nouvelle vie à conquérir, elle révèle ses tourments, ses inquiétudes

La solitude... la liberté... mon travail plaisant et pénible de mime et de danseuse...les muscles heureux et las, le souci nouveau, et qui délasse de l’autre, de gagner moi-même mon repas, ma robe, mon loyer... le dégoût du milieu où j’avais vécu et souffert, une stupide peur de l’homme, des hommes et des femmes aussi... et cette bizarrerie encore quoi me vint très vite, de ne me sentir isolée, défendue de mes semblables que sur la scène, la barrière de feu me gardant contre tous.

Elle répond à ses propres interrogations

La liberté n’est vraiment éblouissante qu’au commencement de l’amour, du premier amour ; le jour où on peut dire en l’offrant à celui qu’on aime : Prenez ! Je voudrais vous donner davantage...
(cité par A. Parinaud, p.34,35).

Ses relations amoureuses, ses aventures homosexuelles et hétérosexuelles, son deuxième mariage avec le baron Henry de Jouvenel, épris, son cadet de trois ans et rédacteur en chef du quotidien Le Matin dans lequel elle publie ses nouvelles, la naissance de leur fille Bel-Gazou, élevée par une nurse, puis envoyée en pension, sa liaison à demi-incestueuse avec son jeune beau-fils, Bertrand de Jouvenel, sa séparation, à nouveau, d’avec son mari nourrissent la chronique en même temps que son oeuvre. Elle a un peu plus de cinquante ans, lorsqu’elle rencontre, aime à nouveau, puis épouse - il a quinze ans de moins qu’elle -, celui avec qui elle allait passer les vingt six dernières années de sa vie ; Maurice Goudeket, et que, parce qu’il était juif, elle faillit perdre pendant les années sombres de l’Occupation.

Corinne Amar

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