Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

> Edition du 7 février 2007
Accueil > Correspondance > Entretiens > Entretien avec Michel Rémy-Bieth. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

Entretien avec Michel Rémy-Bieth. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 6 juin 2002

colettecouvsite-2

Michel Rémy-Bieth est artiste peintre. Depuis cinquante ans, il collectionne des documents sur Colette, autographes, photographies, affiches et objets. Sa collection a donné lieu à trois expositions, au Louvre des Antiquaires, à la Grande Arche et actuellement au Musée de la Poste.

Nathalie Jungerman : Comment êtes-vous devenu collectionneur ?

Michel Rémy-Bieth : Je suis devenu collectionneur à la suite d’une visite chez Sacha Guitry que j’ai rencontré par un ami d’enfance. Sa mère, Marie Dubas, grand artiste de Music-hall avait joué avec lui dans L’amour masqué. J’avais 14 ans. J’ai été très impressionné par l’univers dans lequel Sacha Guitry vivait : un hôtel particulier où se trouvait en abondance des collections de tableaux , de livres et d’autographes. Il m’a montré des lettres de Flaubert et des pages musicales de Mozart. En sortant de chez lui, j’ai donc voulu commencé une collection d’autographes et je suis allé chez un marchand rue de l’Odéon.

NJ : Quelle est votre première acquisition ?

Michel Rémy-Bieth : Chez ce marchand, venaient de rentrer des lettres de Colette, des lettres intimes, de 1910 à 1912 adressées à une femme, Missy, allias Mathilde de Morny, la fille du Duc de Morny, demi-frère de Napoléon III . Intrigué, j’ai acheté ce lot et j’ai commencé tout de suite à lire Colette que je connaissais peu. Puis j’ai fait la connaissance du troisième mari de Colette, Maurice Goudeket. Notre rencontre s’est mal passée parce qu’il voulait racheter les lettres que j’avais acquises et lorsque j’ai demandé à voir la chambre de Colette, il a refusé, sous réserve que j’accepte de lui vendre ces lettres. J’ai appris que Georges Wague, qui a initié Colette à l’art du pantomime, était toujours de ce monde et vivait rue Pigalle. Je lui ai raconté mon entrevue avec Maurice Goudeket et il a été scandalisé. Il a téléphoné à Colette de Jouvenel, la fille de Colette et nous avons pris rendez-vous pour visiter cette chambre. Puis nous sommes devenus amis.

NJ : Que faisait Colette de Jouvenel ?

Michel Rémy-Bieth : Elle a été décoratrice, antiquaire, elle avait des dons multiples mais il est difficile d’être le fille de Colette ?

NJ : Vous possédez des centaines de documents sur Colette, des lettres, cartes postales, photos, affiches, articles de journaux, objets ? Parlez-nous des lettres ?

Michel Rémy-Bieth :Je collectionne depuis 50 ans. Ma collection épistolaire se compose de lettres intimes, de lettres de voyage écrites lors de ses tournées en France, en Italie, en Afrique du Nord, en Tunisie où elle s’exile en 1911. Ces lettres sont adressées à Missy, à Sido sa mère ? Colette écrivait avec un style très libre, racontait des anecdotes, notamment un jour elle s’est trouvée dans le même hôtel que Mistinguett et dans une de ses lettres adressées à sa mère, elle fait un portrait très drôle et cruel de cette artiste du music-hall. Elle écrit quotidiennement et narre les impressions de ses représentations, parle de ses succès à sa mère et à Missy ? J’ai aussi des lettres écrites par sa mère qui sont d’ailleurs reprises dans le récit La naissance du jour, mais si l’on compare les originaux et les lettres appartenant au récit, on s’aperçoit qu’elles sont en partie modifiées, réécrites par Colette pour des raisons narratives, des effets de style. Colette avait également des échanges épistolaires avec des amis, écrivains, peintres, musiciens, personnalités diverses ? Je possède également ces correspondances et notamment des lettres adressées à Colette, de Proust, Cocteau, Morand, Aragon, Montherlant ? Colette a eu aussi une correspondance avec Mauriac dans les années 1940, en 1942 précisément. Dans cet échange, Mauriac tente de la persuader de se convertir au catholicisme. Il y a aussi des lettres de peintres : Marie Laurencin, Raoul Duffy, Dignimont (illustrateur), Segonzac, des lettres de la Reine Elisabeth de Belgique, de Léon Blum. Il est étonnant de constater, à propos de l’écriture épistolaire de Colette, sa liberté de ton. Elle a été très ami avec le père du Prince Régnier de Monaco et dans une lettre, elle termine en disant qu’elle a envie de l’appeler et " mon seigneur " et " mon petit chou ". Je possède aussi des lettres de musiciens, Ravel, avec qui elle a écrit ce livret L’enfant et les sortilèges, Poulenc, Gabriel Fauré. Je suis d’ailleurs toujours à la recherche de documents, de photos inédites, d’affiches sur Colette.

NJ : Pouvez-vous nous parler de la relation que Colette entretenait avec Missy ?

Michel Rémy-Bieth : A la lecture de la correspondance, on voit que Missy aimait profondément Colette. Elle était d’une extrême générosité. Elle a passé sa vie à donner. Colette rêvait d’une maison en Bretagne, Missy la lui achetait. Elle veillait constamment au confort de Colette et lors des déplacements de celle-ci, elle l’accompagnait souvent dans sa voiture avec chauffeur, la faisait voyager en 1ère classe, l’installait dans de meilleurs hôtels que ceux où séjournait la troupe. Missy s’est suicidée à l’âge de 84 ans, complètement ruinée, sans aucun soutien excepté celui de Sacha Guitry. Pour Colette, cet amour a été notamment un moyen de sortir de son mariage avec Henry Gauthier-Villars, dit Willy. Quand plus tard, elle a rencontré Henry de Jouvenel, elle a laissé tombé la marquise et ne s’est plus souciée d’elle.

NJ : L’exposition Les voyages de Colette qui se tient actuellement au Musée de la Poste et le catalogue de Michel Del Castillo, Colette en voyage paru aux Editions Des Cendres montrent une partie de votre collection. Avez-vous d’autres projets de publications ou d’expositions ?

Michel Rémy-Bieth : Ma collection a donné lieu à deux autres expositions, au Louvre des Antiquaires et à la Grande Arche en 1999. Michel Del Castillo* a également écrit un livre remarquable à travers ma collection. Ce n’est pas une biographie, il s’agit plutôt d’un portrait, d’un livre d’humeur : Colette, une certaine France, aux Editions Stock. Cet essai a reçu le prix Femina. J’ai effectivement des projets de publication : Colette et le music-hall et Lettres de femmes à Colette car je possède toute la correspondance de Renée Vivien*, de Missy et d’Anna de Noailles.

*Renée Vivien (1877-1909) fut la première poétesse française à exprimer ouvertement son amour physique pour les femmes delcastillo1

Michel del Castillo, Colette, une certaine France, Editions Stock, 1999. Prix Femina Essai