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Entretien avec Jean-Paul Goujon. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 27 juin 2002

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Jean-Paul Goujon, professeur à l’Université de Séville, est l’auteur de nombreux travaux sur Louÿs, et de biographies, qui font autorité, d’écrivains emblématiques de la Belle Epoque : Renée Vivien, Jean de Tinan, Léon-Paul Fargue.

Nathalie Jungerman : Trois ouvrages sur Pierre Louÿs viennent de paraître simultanément, un ouvrage édité par Christian Bourgois, Dossier secret Pierre Louÿs - Marie de Régnier, que vous avez commenté et deux aux Editions Fayard, une biographie dont vous êtes l’auteur, Pierre Louÿs, et Mille lettres inédites de Pierre Louÿs à Georges Louis 1890-1917, édition que vous avez établie, présentée et annotée. Comment a débuté ce travail sur la correspondance et la vie de Pierre Louÿs ?

Jean-Paul Goujon : Cela remonte en fait à 1973, quand j’ai lu un article sur le livre de Robert Fleury : Louÿs et Gilbert de Voisins, paru l’année précédente. J’étais alors professeur dans une université en Roumanie, donc un peu loin, mais j’ai réussi à me procurer ce livre, que j’ai trouvé extraordinaire et qui m’a fait m’intéresser fortement à Louÿs. Puis j’ai lu la bonne étude de Giorgio Mirandola sur Louÿs, parue à Milan en 1974. Comme il y avait peu de manuscrits de Louÿs dans les bibliothèques publiques françaises, j’ai dû courir les ventes aux enchères, les libraires et marchands d’autographes. Et je me suis aperçu qu’il restait énormément de traces écrites de lui, notamment de lettres. Parmi ces lettres, les plus intéressantes étaient sans doute celles à son frère Georges Louis, dont je me suis mis à rassembler les copies. Cela a duré plus de 20 ans. Entre-temps, j’ai publié diverses biographies d’écrivains 1900, puis, en 1988, une première version de ma biographie de Louÿs, nourrie justement de quantité de lettres inédites. En 1995, j’ai publié aux Editions du Limon la correspondance croisée de Louÿs avec son grand ami Jean de Tinan, que je trouve très belle.

NJ : La découverte d’un dossier inédit qui contient notamment des photographies et une série de lettres, concernant la liaison de Pierre Louÿs avec Marie de Heredia est à l’origine de l’ouvrage édité par Christian Bourgois. Comment avez-vous découvert ces documents, et quels en sont les principaux épisodes ?

Jean-Paul Goujon : C’est une histoire étonnante d’autodafé de lettres et de copies ressuscitant brusquement. On savait depuis longtemps que ces documents avaient existé, mais leur trace semblait perdue. En fait, les originaux ont été brûlés, vers 1930, mais une copie manuscrite en avait été faite, dont on ignorait l’existence. Cette copie a brusquement ressurgi voici peu, elle a été acquise par un ami, qui m’en a communiqué la photocopie. Vous imaginez avec quelle émotion j’ai alors pu lire les lettres très intimes adressées par Louÿs à son frère, ainsi que celles échangées par Louÿs et Marie de Régnier en pleine passion... Il y a aussi des lettres très confidentielles entre Louÿs et Farrère, des memoranda, des notes personnelles, etc. Tout cela était inédit, et d’un intérêt énorme, entre autres parce que Louÿs s’y raconte avec un luxe de détails étonnant.

NJ : Pouvez-vous vous parler de la relation entre Pierre Louÿs et la fille du poète parnassien, et de l’influence de cette liaison sur l’ ?uvre poétique et romanesque de Louÿs ?

Jean-Paul Goujon : Autre histoire extraordinaire, et épisode central dans la vie de Louÿs : lui et Marie s’aimaient, mais Marie dut, en 1895, épouser Henri de Régnier, grand ami de Louÿs. Il y eut ensuite une liaison très intense, voulue par Marie, et qui eut deux conséquences : d’une part, un fils, d’autre part la composition, par Louÿs, de son admirable poème Pervigilium Mortis (posthume, 1945), et aussi de son roman Psyché (posthume aussi, et inachevé), transposition romanesque de cette liaison.

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NJ : Les mille lettres adressées à son demi frère Georges Louis, diplomate, nommé pendant neuf ans au Caire puis ambassadeur de France à Saint-Pétesbourg, de 1909 à 1913, témoignent de son attachement pour ce frère et de son intérêt pour la vie politique ?

Jean-Paul Goujon : La relation de Louÿs et de son frère est très profonde et a quelque chose de bien plus que fraternel. Et la lettre y est vraiment un moyen privilégié de communication, je dirai presque de confession, et quasi quotidienne. Mais Louÿs en profite aussi pour raconter tout ce qu’il fait, voit ou lit ; c’est donc un peu le journal de ses pensées et de sa vie. Or, la politique tenait une grande place dans ses préoccupations, d’abord à cause de la situation même de son frère, mais aussi parce que Louÿs s’y intéressait profondément. Il se tenait au courant de très près, lisait même des journaux anglais et allemands, et ses lettres sont remplies de commentaires sur l’actualité politique. Certaines reflètent admirablement, presque au jour le jour, et à chaud, de grandes crises internationales de l’époque, comme Fachoda ou Agadir.

NJ : Au travers de cette correspondance, Georges Louis apparaît comme le confident privilégié, parlez-nous de l’écriture épistolaire de Pierre Louÿs ?

Jean-Paul Goujon : Elle est très variée, souvent admirable dans sa forme, mais surtout capitale pour lui. "Je ne pense que la plume à la main", avouait-il à son frère. La correspondance était pour lui une activité essentielle, et il a vraiment écrit des milliers de lettres (je ne parle pas de ses lettres à Georges, qui doivent dépasser les 2000, je n’en ai publié qu’un choix !). A côté de lettres mondaines, familiales ou d’affaires, il y a des lettres à des amis (Gide, Valéry, Tinan, Debussy, Farrere, Herold, Lebey, Loviot, Curnonsky, etc.), qui font alterner les lettres littéraires et les messages ironiques ou espiègles. Et les lettres de Louÿs sont souvent à son image : un personnage complexe, avec des côtés piquants et audacieux, libertins bien sûr, mais aussi des rêveries assez mélancoliques, une philosophie très particulière de la vie, et un destin bien curieux.

NJ : Seules les lettres de Louÿs sont publiées, que sont devenues celles de George Louis ?

Jean-Paul Goujon : Elles sont inédites, et dispersées dans diverses collections particulières. J’ai copie de pas mal de ces lettres, qui sont bien plus brèves que celles de Louÿs. On y sent un diplomate, un grand commis de l’Etat, qui ne dispose pas de beaucoup de temps, mais qui tient absolument à maintenir le lien de la correspondance avec son frère. Georges Louis a d’ailleurs un style assez remarquable, très concis et parfois même laconique, avec des pétillements d’ironie ça et là.

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NJ : Pierre Louÿs était un grand épistolier, quelles sont les correspondances qui restent encore inédites ?

Jean-Paul Goujon : Il y a d’abord la correspondance avec Gide et celle avec Valéry, chacune absolument capitale. L’édition de ces deux correspondances croisées (les réponses de Gide et de Valéry sont elles aussi inédites) devrait paraître chez Gallimard l’an prochain, et ce sera un grand événement. Bien d’autres correspondances de Louÿs restent encore inédites, car on en a publié très peu jusqu’ici, et il a été, sa vie durant, en relations avec les gens les plus divers. Il y a le gros paquet, assez inégal, des lettres à Claude Farrère ; puis celles à André Lebey, à Paul Robert, etc. J’espère publier un de ces jours les lettres à Herold, ainsi que celles à Louis Loviot, qui sont souvent fort amusantes. Il doit rester aussi des correspondances inconnues, peut-être assez importantes. Je m’emploie à tenter de les découvrir, et vous dirai même que j’ai calculé que j’ai dû, pour mes recherches sur Louÿs, ses amis et son époque, écrire moi-même plus de 10 000 lettres (sic) depuis 1973...

Jean-Paul Goujon :
Tes blessures sont plus douces que leurs caresses. Vie de Renée Vivien (Régine Desforges, 1896)
Jean de Tinan (Plon, 1991)
Léon-Paul Fargue, poète et piéton de Paris (Gallimard, 1997)

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Autour de Pierre Louÿs
Robert Fleury, Le mariage de Pausole ,
Christian Bourgois éditeur, 307 pages. Essai biographie et correspondance
Robert fleury, Pierre Louÿs et Gilbert de Voisins. Une curieuse amitié.

Quelques ouvrages de Pierre Louÿs

Mon journal : 232 mai 1888 - 14 mars 1890. Gallimard (Cahiers de la NRF) , décembre 2001
Pierre Louÿs, Théâtre inédit. Le sentiment de la famille . Préface de Jean-Paul Goujon, éditions Astarté, 1996
Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maison d’éducation, éditions Allia, 1996.
La Femme et le Pantin . Préface de Michel Delon. Folio classique, 1990
Les chansons de Bilitis : Pervigilium Mortis . Préface de Jean-Paul Goujon. Poésie Gallimard, 1990
Aphrodite , illustrations Milo Manara, Les Humanoïdes assosiés, 1999