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Lettres choisies, Pierre Louÿs

 

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Lettres de Pierre Louÿs à Georges Louis (Mille lettres inédites de Pierre Louÿs à Georges Louÿs 1890-1917, Editions Fayard)

Fin avril 1894

Mon cher Georges

( ?)Si tu reviens comme tu me le fais espérer, vers le milieu de mai, cette lettre est peut-être la dernière que tu recevras de moi en Egypte. Avant de t’écrire, j’ai fait un examen de mes six mois de solitude. Il n’est pas brillant. Je crois que je suis vraiment incapable de vivre tout seul et de me diriger. Si je faisais le total de mes journées de travail depuis le mois d’octobre, je crois que je n’en compterais pas quinze. D’autre part, je continue à ne pas lire. ; je passe mes journées à faire des projets( ?). D’autre part, je dépense beaucoup d’argent. J’avais acheté pour la rue Rembrandt un mobilier assez ridicule qui ne m’a jamais servi à rien puisque je ne m’amuse même pas. Je n’ai pas eu l’ombre d’une aventure et j’ai même fui trois occasions qui ne demandaient qu’à se présenter. Je vis seul ici, non seulement sur ton conseil mais parce que je redoute le collage comme la peste. En somme, c’est une vie tout à fait terne. Appelle cela spleen ou neurasthénie, ce sera toujours aussi insupportable. Il n’y a qu’un remède, ce serait de me marier ; je vais avoir vingt-quatre ans, c’est un âge possible. Mais comme le choix sera difficile ! Je ne peux guère offrir ce qui me reste à une jeune fille pauvre. D’autre part, je ne veux pas faire un mariage d’argent, c’est bien évident. Alors quoi ? Qui ?( ?) Je t’embrasse, je suis content que tu reviennes..


Séville, 10 février 1895 Mon cher Georges,

Ma dépêche d’aujourd’hui t’apprend que j’ai reçu les trois cent francs que tu m’envoies. J’étais sans nouvelles de toi depuis six semaines. C’est pour cela que je ne t’écrivais plus... Je ne savais ce qui t’était arrivé et si tu étais souffrant ou en voyage. Et d’autre part, je n’avais pas assez d’argent pour t’envoyer un télégramme. Néanmoins, j’allais le faire. ( ?). Ici, la température augmente encore. ( ?). Je vais très bien. Je me pèse régulièrement et j’augmente d’un kilogramme par semaine : 66 ½ ce matin. Si je n’étais pas seul, je serais content. Mais je n’ai personne à qui parler ; ou pis encore : des amis d’hôtel. Horreur ! Je continue mes leçons d’espagnol et depuis cette semaine je peux me faire comprendre et comprendre une conversation simple. Un brave Américain que je vois à l’hôtel me dit : "Vous voulez apprendre l’espagnol ? - J’essaie. - Et vous me permettez un conseil ?- Comment donc ? - Well, get a girl ? " ( ?) Je me lève de bonne heure le matin, je sors s’il fait beau, et l’après-midi, je fais de longues promenades par les journées de soleil. Une fois, j’ai fait 26 kilomètres. Mais il pleut trop souvent. ( ?) Depuis deux mois, j’ai un assez gros ennui dont je ne t’ai pas parlé : mon bégaiement recommence. Dans un grand dîner, je me suis troublé au milieu d’une phrase et j’ai tellement bégayé que j’ai été obligé de m’arrêter. Depuis ce jour-là, dès que j’ai la moindre raison d’être intimidé, je ne peux plus parler. Naturellement, je m’intimide quand je parle espagnol (sauf aux gitanes), et cela me gêne beaucoup. ( ?)...


Tamaris, 16 juillet 1907

La lettre que je t’ai envoyée hier remplace deux lettres beaucoup plus longues que j’ai laissées dans mon tiroir. Aucune ne me plaisant, je t’ai écrit ces deux pages en quelques minutes. Depuis cinq semaines que je suis ici, j’ai dans ma malle, quatre-vingt pages de lettres non envoyées. - C’est décidément une maladie que j’ai, d’être mécontent de tout ce que je fais, même des lettres les plus simples. Si j’envoie une lettre à l’heure où je la signe, je suis préoccupé pendant plusieurs jours parce qu’à la réflexion la lettre me paraît absurde, maladroite, mal pensée, mal écrite, etc. Si je la garde 24h, pour réfléchir, je ne l’envoie plus jamais ; et mon correspondant reste sans réponse.( ?). Ah que je suis découragé de tout ! Comme je me sens, et de plus en plus, sans ardeur, sans goût, sans ambition ! Sans cesse demander des services, ou d’argent ou d’influence, à ceux qu’on aime le mieux, et ne leur rien donner en échange. Je me trouve à charge à tout le monde, je voudrais m’en aller, je t’assure. ( ?) Où aller ? J’ai fait une petite liste des pays où je vivrais sans me plaindre, avec un emploi acceptable : Egypte ou Athènes ou Naples, ou Andalousie Algérie Antilles Japon Buenos Aires Polynésie Réunion

C’est déjà beaucoup ? Dans un pays où il y a un million de fonctionnaires, si un écrivain de 36 ans (ni trop jeune, ni trop vieux), ne peut trouver une fonction sur une pareille liste, j’en serai tout de même surpris. Qu’est-ce que tu me conseilles ? Je t’embrasse de coeur. P.


26 mars 1917 ( ?) Plusieurs lettres que je t’écrivais ces jours-ci ( sur la guerre ou sur la littérature ) sont restées à mi-chemin. Je ne suis pas capable d’en terminer une ce soir, et je t’envoie cette feuille qui ne dit rien, c’est seulement pour que tu comprennes mon silence des mauvais jours. Cela ira mieux bientôt. Je commence à m’y habituer. Et toi ? Je t’embrasse de c ?ur. ..
Lettres de Pierre Louÿs à Henri de Régnier et à Marie de Régnier (Jean-Paul Goujon, Dossier secret Pierre Louÿs - Marie de Régnier, Christian Bourgois éditeur)

Samedi soir (13 juillet 1895)

Mon cher ami Je suis follement amoureux de Marie, et depuis longtemps. J’étais venu ce soir pour vous le dire ; je n’en ai rien fait parce que j’étais sous le coup d’une émotion si forte que je n’aurais pu parler comme je le voulais. Il me semble que je devais à notre amitié de vous en avertir ; mais comme je ne suis maître de moi et que je ne saurais pas me retenir ni me modérer en face d’elle, je n’irai pas demain chez son père. C’est, je crois, mon cher ami, le seul moyen d’éviter une rivalité aigüe qui ne doit pas exister entre nous. Votre P.L


Mardi 22 (février 1899)

( ?) Ma chérie, mon voyage est tout à fait manqué parce que tu n’es pas là. Je te l’ai dit, mais comme j’y pense tout le temps, je te le répète. Figure-toi que je suis venu ici huit jours trop tôt. Le printemps commence dans les premiers jours de mars, à M’sila. Je ne le verrai donc pas, et cependant pour rien au monde, je n’attendrais son bon plaisir pour aller te retrouver. En ce moment les amandiers sont tout blancs de fleurs et on voit que tout va éclater, mais ce n’est qu’une promesse. - Et si tu étaie ici ! Nous, vois-tu, dans cet endroit aussi inconnu, aussi lointain qu’un coin de Nouvelle-Zélande (et un petit paradis, tu sais, rien n’est plus adorable que M’sila), nous vois-tu, absolument seuls, libres, ensemble dans un printemps que personne d’autre ne verrait et que nous saurions être plus charmant que tous les printemps du monde ? Enfin, j’aurai vécu ici avec toi tout de même, ma chérie, mais tu n’en auras pas joui et c’est de cela que je suis désolé. Tu n’est pas faite pour la froide lumière de Parie ; je ne te connaîtrai tout à fait que le jour où je t’aurai amenée dans un pays de cactus et de lauriers-roses. Sans doute je ne t ’aimerai pas davantage : je crois que je t’ai aimée et que je t’aime avec toute la force que je puis donner. Mais dans un tel pays je te verrai heureuse ? N’y va pas sans moi, veux-tu ? Je suis sûr que nous irons un jour. J’embrasse tes lèvres. Je vois tes yeux. P.


" Louÿs savait à merveille extraire l’humour de toutes choses. Ainsi, pour la célèbre crue de la Seine en 1910, véritable catastrophe, il adresse à son cousin germain René Maldan une lettre particulièrement verveuse : " (commente Jean-Paul Goujon, dans Pierre Louÿs, éditions Fayard)

Je t’écris sous le toit de ma maison, dans un grenier délicieux que je n’avais jamais visité jusqu’ici, mais que je suis forcé d’habiter depuis que le Hameau de Boulainvilliers est devenu un lac dont les eaux supérieures dépassent le second étage de mon petit hôtel. " Dans un grenier, qu’on est bien à 38 ans ! " J’y ai fait la connaissance de toutes les bonnes du voisinage qui essaient, sans y parvenir, de troubler mes idées morales. En outre, une élégante péniche automobile amarrée à ma lucarne me conduit jusqu’au sixième étage du quai Bourbon, où s’est réfugiée la famille de Louise, et jusqu’au clocheton de l’Ecole de Pharmacie où tamère et ton frère appellent la colombe de l’Arche. Ah ! il ne pleut plus à Verdun ! Eh bien, viens à Paris avec ton hydroplane et ton parapluie. Tu verras où nous en sommes ?

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