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Lettres choisies, Jean Genet

édition du 15 juillet 2002

 

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Lettres de Jean Genet au petit Franz (Lettres au petit Franz, Ed. Le Promeneur, 2000)

3 juin 1943 (timbre de la poste) - Pneumatique

Mon petit Franz, je n’ai pas énormément de veine puisque j’ai été (arrêté) jeudi (1) (...) d’avoir volé un livre, les Fêtes Galantes, dit-on. Enfin. Veux-tu avoir la gentillesse de t’occuper de moi quelques (mots effacés illisibles) (...) j’ai demandé à maitre Garçon de prendre ma défense. J’ai écrit à Denoël. Je ne sais pas ce qu’il fera pour moi. J’ai encore écrit à Cocteau et à Marais. J’attends un mot. J’ai de la chance de porter sur moi mon certificat de réforme qui me reconnait déséquilibré. Il est possible que j’échappe cette fois à la relègue, encore que je n’ai plus beaucoup d’espoir. Mon intention est de travailler dur, et de terminer ici mon roman que Cocteau m’apportera de Villefranche. (...) Ecris-moi très vite, mon petit. De sentir que je ne suis pas tout à fait abandonné fera peut-être partir mon cafard. Tu iras aussi chez ma concierge. Elle te donnera mes tableaux. Envoie-moi aussi 500 frs, je n’ai presque plus rien. Au revoir mon petit Franz. Je t’embrasse amicalement. Jean

Notes (1) Exactement, il a été arrêté le samedi 29 mai, après avoir été poursuivi jusqu’au boulevard des capucines par le libraire du 7 rue de la Chaussée-d’Antin.


16 juin 1943 (timbre de la poste) - Pneumatique

Mon petit Franz Vite un mot parce que je reçois le colis et l’aimerais que cette lettre partit avant la soupe du soir. Je crois que ce colis, c’est la formule idéale. Si tu veux tu peux mettre un peu moins de tabac, même, remplacer un paquet de cigarettes par de la mangeaille. Très content du papier. Reçu une lettre de Cocteau. Une autre de Marais. Très gentil. Vu Me Garçon. ( ?) Je dois être examiner du point de vue mental ces jours-ci par le Dr Claude (1). Je ne sais pas ce que ça donnera. Dubois le connaît-il ? J’ai bien peur qu’il se foute un peu de moi (Dubois). As-tu fait l’accord avec ton ami montpelliérain ? Je m’etonne que Jean Decarnin ne m’écrive pas. Pourquoi ? Que lui ai-je fait ? (le surveillant vient de passer et ma lettre n’était pas finie. Je pourrai donc la fignoler.) Je vais en profiter pour te remercier de ta gentillesse. De toute façon. Aussi parce que tu te préoccupes des colis - tu as remarqu é que les colis tiennent beaucoup de place dans mes lettres mais si tu savais comment nous sommes nourris ! Je ne peux pas te le dire parce que c’est défendu. Juge donc par là ? Et comme je travaille dur j’ai besoin d’un minimum de force. J’ai fini quatre poèmes. Ce qu’ils sont, tu le sauras dans quelques jours quand j’aurai pû les recopier. Voici une des strophes de " Voleur " :

Quand tu dors des chevaux déferlent de ta nuit Sur ta poitrine plate et le galop des bêtes Ecarte la ténèbre où le soleil conduit Sa puissante machine arrachée à ta tête, Et sans le moindre bruit

Le sommeil fait fleurir de tes mains tant de branches Que j’ai peur de mourir étouffé par leurs cris Mais j’épie au défaut de ta fragile hanche Avant qu’il ne s’envole un pur visage écrit En bleu sur ta peau blanche ( ?)

Enfin je m’amuse. Tu sais, je n’ai plus aucun espoir. Je suis à peu près sûr d’être relégué. J’en ai pris mon parti. Je ne demande qu’à terminer mon recueil de poèmes et le Miracle de la Rose. Puisque ma fonction d’ici-bas est d’accoucher de quelques poèmes, après que mis bas, je n’ai plus qu’à mourir - brutalement ou en séchant sur mon tronc. Je t’assure que j’ai accepté cela. Pourvu que Cocteau m’apporte mon roman ébauché ( ?)

Notes (1) L’inévitable médecin psychiatrique pour qui, de Verlaine à Genet, ait donné dans la délinquance ou la folie en même temps que dans la littérature


Lettres de Jean Genet à Olga et Marc Barbezat. (Lettres à Olga et Marc Barbezat, Ed. L’Arbalète, 1988)

Première lettre de Jean Genet à Marc Barbezat Prison de la Santé, 8 novembre 1943

Monsieur le directeur de l’Arbalète 8, rue Godeffroy Lyon, Rhône

Monsieur,

Monsieur Cocteau et monsieur François Sentein m’ont écrit pour me dire que vous accepteriez de rendre publics quelques-uns de mes textes, mais vous ignorez qu’ils sont impubliables pour toutes sortes de raisons.( ?). Je vous écris donc pour vous demander de voir ma production, l’examiner d’une façon sérieuse, afin de vous décider. Mais avant tout je veux vous prévenir qu’une seule chose m’intéresse, c’est d’avoir de l’argent. ON peut fort bien publier mon livre dans cent ans, je m’en fous, mais j’ai besoin de fric. Je mène une vie qui me conduit trop souvent en prison, d’où je vous écris ( ?). Dans un mois 12 peut-être j’aurai fini un petit livre de 100 à 150 pages : "Miracle de la Rose" C’est l’aventure, merveilleuse des 45 jours d’un condamné à mort. Merveilleuse, vous comprenez. Après mes souvenirs, romancés à peine - pas du tout même -sur Mettray. Voilà. Mais dites-moi bien franchement ce que vous pensez de N.D. des Fleurs. On verra à ma sortie ou avant. Je sors le 25 décembre.

Au revoir, monsieur. Je vous serre très gentiment la main. Jean Genet 1ere Division, Cellule 27 42, rue de la Santé, Paris 14


Lettre pneumatique 28 décembre 1943

Monsieur Marc Barbezat

Cher monsieur,

Je suis dans une inquiétude inouïe. J’espérais vous voir, au moins libéré dès ce matin. J’ai été conduit là directement au poste de police, où je suis consigné au Dépôt, en attendant que le Préfét de Police m’envoie comme indésirable, dans un camp de concentration. Voulez-vous tout de suite téléphoner cela à Cocteau et qu’il voit lui-même le Préfet et Toesca. Pas possible qu’on me laisse là sans rien dire ni faire , auprès d’un camp de concentration. On me reproche de n’avoir aucun moyen légal d’existence. J’ai beau répondre que j’écris, on ne croit pas que cela puisse me faire vivre. Quel est donc ce projet dont vous vouliez m’entretenir ? Etes-vous décidé à prendre N.D.des Fleurs ? Si oui, voyez vous-même, le Préfet et affirmez-lui que je gagnerai de l’argent avec mon livre. Je vous en prie faites cela. Ma liberté dépend de sa décision. Il ne me reste rien en poche. Plus de tabac.( ?) Venez vite à la Préfecture. Je vous le demande comme un service grave. J’ai sur moi les 350 pages du Miracle de la Rose, qu’il ne permette pas qu’il me soit refusé de le finir librement. Je vous serre la main Jean Genet


A Madame Olga Barbezat

Ma chère amie,

J.F.L.P. m’a apporté un colis de votre part, et il était temps, je crevais de faim. On m’a remis également un colis qui a l’air de venir de Dorat. Il était également temps. Enfin, ça va mieux. Je suis plus calme. Mais vous comprendrez que dans ma situation on a bien le droit de désirer que toutes les règles du jeu soient observées. Je ne suis pas exigeant, mais il me faut un minimum, car moi je ne donne pas un rendement minimum. Mon travail est acharné, et il se fait dans de telles conditions que le rôle de ceux qui l’aiment est de le rendre possible.( ?) Vous sentez dans cette lettre que mon humeur est moins mauvaise qu’hier, c’est parce que j’ai mangé. Une digestion arrange tout, mais j’aime autant qu’on ne se moque pas trop de moi, ça me peinerait. Envoyez je vous prie ma lettre à Marc afin qu’il sache que j’ai un peu moins faim . Mon livre est fini. Je l’ai passé à J.F.L.P. qui me dira son avis. Je vous demande encore de faire le silence autour de moi. Le contenu de mes livres ne permet pas qu’on batte l’estrade. Il faut être poli.( ?) Allez-vous mieux ? Pontalis m’a dit que votre voix est celle d’une mourante, je ne veux pas le croire et j’espère vous voir un de ces jours, libre et vous guérie. Au revoir Olga, et bonne santé. Jean Genet

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