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Entretien avec Fédéric Castaing, marchand d’autographes. Propos recueillis par Eva Lévèque

édition du 29 juillet 2002

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Le marchand d’autographes dont la fonction est peu connue du public, s’attache à retrouver et à acquérir les lettres ou les témoignages des personnages célèbres. Il est, en quelque sorte, le gardien privilégié de notre passé scriptural. Nous avons décidé de rencontrer Frédéric Castaing afin de lever le voile sur une profession mystérieuse et qui, cependant, est intrinsèquement liée à notre mémoire ainsi qu’à notre culture. Ancien professeur d’histoire au lycée Henri IV, Frédéric Castaing devient marchand d’autographes passionné et passionnant. Il est également l’auteur d’un ouvrage : Signatures, (Atout, 1998) dans lequel il répertorie les signatures d’hommes célèbres. Notre entretien a eu lieu dans sa galerie, située près des jardins du Palais Royal. E. L.

Eva Lévêque : Comment êtes- vous devenu marchand d’autographes ?

Frédéric Castaing : Dès mon plus jeune âge, j’ai baigné dans les documents, les manuscrits, les lettres puisque mon père a racheté, un peu avant ma naissance, la maison Charavay qui est la plus ancienne maison d’autographes au monde, elle fut fondée en 1830. Je suis devenu marchand d’autographes presque naturellement après quelques détours puisque j’ai d’abord été professeur d’histoire. Cela dit, devenir marchand d’autographes n’est pas toujours évident car ce métier ne s’apprend que par le contact et par l’étude en permanence des manuscrits de façon à reconnaître les écritures, à savoir les déchiffrer et les authentifier. C’est la raison pour laquelle nous sommes assez peu nombreux dans cette profession et qu’il y a finalement deux voies : celle que j’ai empruntée, presque sans le vouloir, de façon naturelle ; et celle de ceux qui ont travaillé chez un marchand d’autographes et ont appris le métier auprès d’un grand expert. Autrement dit, soit on appartient à une famille ancienne, à une dynastie dans laquelle il y a une tradition, soit on a travaillé soi-même chez un grand libraire, un grand expert où l’on a acquis la connaissance et la proximité avec les documents.

E.L : Avez-vous déjà formé des élèves ?

Frédéric Castaing : J’ai eu de très nombreux stagiaires qui sont venus mais dans le cadre d’une formation plus généraliste. Ce n’est pas simple parce qu’il faut des années avant d’être en mesure d’authentifier, de caractériser et d’étudier un document manuscrit.

E.L : Pourriez-vous nous définir votre fonction ? Vous considérez-vous davantage comme une sorte de détective, de chasseur de reliques ou tout simplement comme un érudit passionné qui se voue à sa quête ?

Frédéric Castaing : Comme votre question l’induit, je crois qu’il faut les deux, bien évidemment. Le plus difficile est de trouver ces documents : une lettre de Baudelaire, de Victor Hugo ou bien un document de Darwin par exemple. Dire qu’il y a un côté " détective " n’est pas complètement faux. Il y a tout un aspect de la profession qui relève un peu de la recherche que peut faire un détective. Il s’agit de remonter le temps, de retrouver des documents à partir de quelques indices mais il faut être, en même temps, en mesure de reconnaître une écriture, d’authentifier un document, de le transcrire, de le comprendre et de l’apprécier. Les deux aspects sont donc tout à fait liés.

E.L : Vous restez donc un spécialiste avant tout.

Frédéric Castaing : Oui, je reste un spécialiste. Ma profession est d’être un expert en autographes et documents historiques, donc de m’intéresser à l’écrit. Cela dit, dans le cadre de ma profession, je ne suis pas un spécialiste, en ce sens que mon intérêt ira aussi bien à une lettre de François Ier que, par exemple, à un projet de scénario d’Orson Wells.

E.L : Pensez-vous qu’il faut tout de même un côté rêveur pour faire ce métier ?

Frédéric Castaing : Comme pour toute activité, je pense qu’il y a bien sûr une part de rêve mais je parlerais surtout d’émotion. L’intérêt de ces manuscrits, de ces textes écrits, est un intérêt scientifique, pédagogique. Lorsque vous trouvez une lettre de François Ier, cela peut permettre à un chercheur de préciser les connaissances qu’on peut avoir sur le personnage ou même sur l’histoire de France. Par exemple, lorsque j’étais enseignant, j’avais apporté, lors d’un cours sur la Révolution Française, des lettres de Robespierre, de Danton et de Marat. Les élèves m’entendaient parler de ces personnages et en même temps, ils pouvaient toucher du doigt ces documents : cette démarche était pédagogique. Mais, il y a aussi un aspect, qui m’est personnel et particulier, c’est l’émotion que je ressens lorsque pour la première fois je découvre un texte. Tous les collectionneurs d’autographes sont confrontés à ce problème. Suétone raconte, par exemple, qu’un jour il a découvert un texte de Néron et qu’il était ému aux larmes devant ce texte. J’imagine que les grands collectionneurs comme Stéphane Zweig, comme Sacha Guitry, ont eu certainement les mêmes émotions en découvrant une lettre ou un manuscrit de Mozart ou de Ronsard. Moi, lorsque je découvre par exemple une lettre d’Apollinaire à Lou ou alors une lettre de Baudelaire, je crois que c’est la même chose. Il y a donc le rêve mais surtout l’émotion, c’est la plus grande satisfaction.

E.L : Un marchand d’autographes a t-il une démarche systématique, existe t-il des étapes à suivre pour retrouver des documents ou cela relève t-il plutôt de l’improvisation, de l’inattendu ?

Frédéric Castaing : Oui de l’improvisation, de l’inattendu je crois. Il ne peut pas y avoir de démarche systématique, la recherche se fait en fonction des hasards de la vie et des possibilités : c’est alors à moi de forcer et provoquer les événements, donc d’aller moi-même à la recherche à partir de quelques indices. Mais il arrive aussi, et cela est extraordinaire, qu’on m’apporte un certain nombre de choses. Si vous voulez une anecdote, je me souviens qu’un jour un homme entre dans ma boutique et m’explique que son grand-père avait écrit une brochure sur Proust dans les années vingt. Celui-ci avait envoyé sa brochure à toute une série de personnalités du monde littéraire, scientifique et artistique etc. Le client avait là les réponses qui furent faites à son grand-père et m’explique que pour lui elles n’ont pas grand intérêt et qu’il veut s’en séparer. Nous les regardons ensemble. Il s’agissait de personnes qui ne me passionnaient pas forcément. J’étais un peu découragé, et puis sur la fin du paquet je vois la signature de Freud. La brochure sur Proust avait été envoyée à Freud qui avait répondu. La lettre était en allemand, d’un type d’écriture que j’avais du mal à comprendre. J’explique alors au client que seule une lettre m’intéressait. J’acceptais de prendre l’ensemble, sans connaître le contenu exact de la lettre de Freud. Nous nous mîmes donc d’accord sur le prix. J’ai fait traduire la lettre et là évidemment tout s’éclaire, c’était extraordinaire : Freud répondait à l’auteur de la brochure et le remerciait en disant que celle-ci l’avait passionnée. Il ajoutait qu’il était fort surpris d’apprendre que Proust était homosexuel. Vous voyez, cela fait partie des hasards de la vie et des plaisirs de ce métier : découvrir une lettre inédite de Freud.

E.L : Il y a donc une grande part d’aléatoire dans votre métier. Pourtant, avez-vous une sorte de fichier répertoriant le nom des personnes susceptibles de vous aider dans vos recherches ? Existe t-il un réseau d’indicateurs ?

Frédéric Castaing : Oui, mais je sais surtout où se trouve un certain nombre de collections. Je sais qui a quoi si vous préférez. Il reste cependant une part d’inconnu qui fait qu’il y a aussi des choses dont on ignore absolument l’existence et qui soudainement arrivent, comme par exemple cette lettre de Freud.

E.L : Y-a t-il un pays plus féru d’autographes qu’un autre par exemple ?

Frédéric Castaing : Ce qui permet de faire surgir les choses est le fait qu’il y ait un marché constitué dans un pays ou non. Il s’agit donc de pays où le marché est constitué de longue date, par conséquent les pays d’Europe et les Etats-Unis.

E.L : Quelles sont les raisons qui vous amènent à décider d’acquérir tel ou tel autographe, comment arrêtez-vous votre choix ? Avez-vous des personnages favoris ou est-ce davantage la notoriété ou la cotte d’un auteur qui vous motive ?

Frédéric Castaing : Tout d’abord, la façon dont vous posez la question pourrait induire une idée fausse, à savoir la profusion de matériel. Or, il faut bien comprendre que ce sont des documents qui vont en se raréfiant, ne serait-ce que parce que la puissance publique des différents Etats et institutions muséales achètent et font passer dans les collections publiques une partie de ces documents, ce qui est une bonne chose. Mon critère n’est pas d’acheter un manuscrit en fonction d’un client donné. Ma démarche relève plutôt du coup de c ?ur : lorsque je suis en présence d’un document d’un personnage qui m’intéresse, que j’aime et qu’en plus ce document a un intérêt du point de vue de ce personnage ou un intérêt plus général, il est bien évident que je fais tout pour l’obtenir. Je fonctionne beaucoup plus au coup de c ?ur ce qui fait que je couvre un champ qui peut aller de François Ier, Henri IV, Louis XI à Orson Wells en passant par Eisenstein, Andersen, Baudelaire. C’est le personnage et le contenu du document, ou même le destinataire qui priment. C’est une alchimie particulière qui opère.

E.L : Pourriez-vous, dans ce cas, acquérir un document dont vous n’appréciez pas l’auteur ?

Frédéric Castaing : Oui, parce que ce qu’il dit peut être intéressant, mais c’est avant tout l’aspect intérêt qui entre en compte, je ne donnerais pas de noms car ce serait vous livrer mon panthéon personnel.

E.L : Est-ce la valeur historique ou littéraire d’un document qui vous séduit en premier lieu ?

Frédéric Castaing : Les deux, tout est possible. Prenez cette lettre de Louis XVI, l’écriture est petite et méticuleuse, c’est véritablement un billet de Louis XVI. Mais ce qui est fantastique c’est que derrière cette toute petite écriture, toute fine, ces trois lignes, ce petit billet, c’est tout le fracas des futurs événements qui se prépare, la révolution qui avance puisque ces simples petits mots que je vous lis : " Monsieur, j’ai lu et fais lire la pièce de M. De Beaumarchais, le censeur ne doit en autoriser ni la représentation, ni l’impression. ", donc Louis XVI interdit Le Mariage de Figaro de Beaumarchais. C’est formidable, c’est historique mais cela va bien au-delà. Prenons, par exemple, cette lettre de Gauguin à Mallarmé. Gauguin, catastrophé, n’a pu vendre aucun tableau ; il veut pourtant retourner dans les îles et demande à Mallarmé de l’aider. Là aussi, vous avez toute l’émotion qui surgit, qui n’est pas à proprement parler historique mais qui rejoint l’histoire de l’humanité, l’histoire de la civilisation.

E.L : Toute lettre est donc un témoignage.

Frédéric Castaing : Oui, un témoignage. Dans ces deux lettres, vous avez un maelstrom d’émotions, de mélanges. C’est l’histoire des hommes mais l’histoire d’un homme à chaque fois.

E.L : Vous arrivez à retrouver et à conserver ces documents ; or, ceci ne doit pas être aisé puisque bon nombre d’entre eux doivent être perdus ou détruits ?

Frédéric Castaing : Si vous prenez cette lettre de François Ier, elle a un côté fantastique : vous avez une mince petite pellicule de papier, vous appuyez un peu avec les doigts et il n’en reste plus rien, elle tombe en poussière et pourtant, elle a résisté aux guerres, aux révolutions, aux incendies, aux inondations, aux rats, aux ultra-violets, à l’indifférence... Elle est arrivée là. Le mur de Berlin est tombé, des empires se sont effondrés et cette mince pellicule de papier est parvenue jusqu’à nous, et pourquoi ? Parce qu’il y a eu la longue chaîne de collectionneurs qui ont préservé, qui ont gardé ces documents. Cela me permet de préciser une notion qui me paraît très importante : les collections publiques qui ont été constituées, l’ont été grâce à ces collectionneurs privés qui ont anticipé sur les modes, sur les conservatismes et qui ont gardé par de vers eux l’ensemble de ces documents. Ils ont permis que les collections publiques s’enrichissent.

E.L : Les collectionneurs ont-ils toujours existé ?

Frédéric Castaing : En ce qui concerne l’écriture et les autographes, nous pouvons dire que la passion de l’écriture est aussi ancienne que l’écriture elle-même. Les collectionneurs ont toujours existé ; ce que l’on peut ajouter c’est qu’entre la collection, la recherche systématique et l’étude des autographes, il y a un décalage chronologique. Autant le goût des autographes existe depuis les débuts de l’écriture, autant l’étude, la codification, la science des autographes est plus tardive. C’est un honneur de dire que c’est un peu en France qu’elle a pris jour et que la maison Charavay, en particulier, est à l’origine de cette science des autographes. Elle a été l’une des premières à codifier, à institutionnaliser, à définir les règles qui permettent aujourd’hui de réaliser des catalogues, de décrire des documents dans des conditions de recherche qui se basent sur des critères scientifiques.

E.L : Qu’est-ce qui vous fascine le plus dans votre quête de l’autographe : est-ce la recherche en elle-même, cette sorte de jeu de piste que vous entretenez avec le document, ou est-ce l’obtention de l’objet tant désiré ?

Frédéric Castaing :Disons que les deux sont formidables : vous avez la quête qui fait que cette recherche est passionnante, c’est un peu comme un retour en enfance, une chasse au trésor. D’ailleurs, il reste peu de domaines dans lesquels on puisse parler de chasse au trésor, c’est un des derniers domaines où l’on se demande tous les matins ce qui va nous arriver, ce que l’on va trouver aujourd’hui. Ensuite, vous avez la satisfaction qui naît de la recherche même : lorsque vous avez un document, d’abord vous le déchiffrez, ensuite vous mettez en relation le personnage, la date et le destinataire. Vous découvrez, sous un éclairage inconnu, des événements parfaitement connus, ce qui fait que parfois vous enfoncerez des portes ouvertes. Il y a aussi des moments où, au contraire, ce que vous découvrez ira à l’inverse des idées reçues et donc permet d’infléchir ou non dans un sens ou dans l’autre le jugement qu’on pouvait porter sur un personnage ou sur telle période de l’histoire. Les deux aspects sont intimement liés.

E.L : N’éprouvez-vous pas une certaine frustration à devoir vous séparer de quelques-uns de vos trésors ?

Frédéric Castaing : Evidemment, ceci est un aspect un peu plus difficile mais je vis de cela et mon métier est passionnant, je vois des choses extraordinaires. Il est vrai que par moment, il est un peu dur de se séparer des textes qui m’ont émus. Il y a une façon de contourner le problème : il faut se situer dans une optique où l’on se dit que demain m’offrira quelque chose de plus extraordinaire. C’est ma façon de régler le problème, ceci dit, il est vrai que parfois il y a eu des déchirements.

E.L : La détention d’un autographe vous procure donc une intimité avec l’objet.

Frédéric Castaing : Avec l’objet non ; mais avec le personnage, oui. Qu’y a t-il de plus intime chez quelqu’un que son écriture ! Il est vrai que se noue une complicité, un contact à un moment donné. On a l’impression, à tort ou à raison, de se rapprocher un peu du personnage et plus encore lorsque celui-ci appartient à votre panthéon personnel.

E.L : Possédez-vous votre propre collection ?

Frédéric Castaing : C’est-à-dire que ma démarche n’est pas tant celle d’un collectionneur, il y a des autographes ou des manuscrits que je garde un peu plus longtemps que d’autres mais je finis toujours par les vendre. J’en retrouve d’autres ! Je n’ai donc pas une démarche de collectionneur, et heureusement d’ailleurs parce que ce serait invivable, je serais en concurrence avec mes propres clients ! Seul subsiste le fait que je conserve plus ou moins longtemps certains documents, j’essaie d’en profiter, de ne pas simplement acheter et vendre. Je suis " un passeur ", si vous voulez.

E.L : Vous avez dit lors d’une interview pour le Journal des Arts que " l’autographe est une formidable machine à remonter le temps ". Vous considérez-vous davantage comme le découvreur d’un passé ou comme l’éclaireur d’un avenir ?

Frédéric Castaing : Ce qui appartient au passé est le fait de remonter dans le temps, découvrir des documents, un peu comme une fourmi. On met à jour des petits bouts de l’humanité. L’aspect ludique, cette chasse au trésor, relève également du passé. En même temps, cette activité de collectionneur, de marchand, de recherche, ne prend de sens que si, à terme, ce travail fait dans le plaisir et dans la joie ne trouve son aboutissement pour la collectivité. Ce qui m’intéresse est de savoir que cette recherche sert aux plus grands mais aussi à enrichir les collections publiques, les collections ouvertes aux jeunes générations qui auront à leur disposition un peu plus d’éléments que ceux que nous avions nous même. L’important est que l’on contribue à faire que les traces du passé ne soient pas perdues pour les jeunes générations, c’est ça l’avenir. Ce fait est essentiel car ce sont des notions qui actuellement sont battues en brèche ou qui paraissent obsolètes et ringardes. C’est une notion qui me plaît, j’insiste sur ce point.

E.L : En quoi la démarche d’un collectionneur d’autographes se différencie t-elle de celle d’un collectionneur de tableaux ?

Frédéric Castaing : L’autographe possède différents aspects, entre autres, l’aspect ludique et émotionnel. J’insiste là-dessus puisque cela me concerne directement. L’aspect scientifique et pédagogique peut apporter beaucoup aux collégiens et aux lycéens via l’enseignement du professeur, il est donc capital. L’aspect recherche permet aux chercheurs de compléter, préciser, infléchir, de renforcer une opinion qui a été formulée à un moment ou un autre. Ceci est très clair. Si l’on revient sur le côté émotion, je dirais que là, il y a deux façons de connaître cette émotion. Au départ, il faut comprendre que l’autographe est à priori quelque chose d’ingrat. Vous êtes face à une page, à une écriture qu’il faut souvent déchiffrer pour comprendre son intérêt. Cependant, il faut que ni la date, ni le destinataire, ni le contenu de la lettre ne soient indifférents. Il faut, par conséquent, un minimum de connaissances pour accéder à cette émotion. En raison de cela, on dit souvent que les amateurs d’autographes constituent l’aristocratie des collectionneurs. Vous achetez par exemple un tableau de Renoir et le mettez au mur, vous pouvez avoir un beau succès en société. Vous montrez une lettre de Proust, les gens diront que cela est formidable mais cela dit, il faut la lire, la déchiffrer ce qui n’est pas toujours simple. Ce n’est pas immédiatement préhensile. Il y a deux démarches : les gens qui, et cela se conçoit, tout en ayant le respect des conditions de conservation du document, mettront l’autographe au mur dans un cadre avec un portrait du personnage. Je comprends qu’il y ait des gens qui mettent dans leur bibliothèque une lettre de Flaubert avec son portrait et qui se plaisent à avoir, un peu comme ici, un univers où se côtoient Delacroix, Tenessee Williams, Chaplin. Il y a un autre aspect plus intimiste, je dirais presque sensuel. Si vous encadrez une lettre, vous avez sa présence visuelle mais ce n’est pas la même chose que d’avoir ce papier. Le papier, l’encre et l’écriture ont un côté très sensuel. Vous touchez le papier, sentez le relief de l’encre, percevez sa couleur. La plupart des collectionneurs préfèrent avoir le document dans une chemise pour pouvoir le consulter, le regarder, le lire et le relire. Ici, nous sommes dans la galerie, près des jardins du Palais Royal et il est agréable d’avoir ce décor, ce mélange. Cependant, il y a tout de même un plaisir infini à pouvoir sortir d’une chemise en carton cette lettre, par exemple, de Verlaine écrite à l’hôpital dans laquelle il parle de Rimbaud, de ses pérégrinations, de l’édition de ses oeuvres. L’émotion se fait peut-être davantage sentir que pour ce qui est d’un document encadré. Cela dit, le passage de l’un à l’autre, de ces documents encadrés, peut provoquer une émotion d’un autre ordre.

E.L : Parmi tous ces personnages qui vous entourent, en avez-vous un favori ?

Frédéric Castaing : Il n’est pas possible de donner un nom. Chacun d’entre nous a son propre panthéon qui est fait de vos études, de votre formation initiale, de votre famille, de toute votre histoire finalement. J’ai exposé au mur quelques-uns des personnages clés du vingtième siècle qui m’intéressent, aussi bien dans le domaine de la littérature que dans celui de l’histoire : Freud, Joyce, Céline, Chaplin, Kafka, Eisenstein, Proust et Troski. Si on parle style, il y a un nom qui s’impose immédiatement, c’est Céline. Si l’on évoque d’autres aspects, il y aura d’autres personnages.

E.L : Vous êtes l’auteur de Signatures, un ouvrage dans lequel vous répertoriez les signatures de personnages célèbres, comment vous est venue cette idée ?

Frédéric Castaing : Il n’existait pas de livres de référence avec les signatures, ou quelques éléments d’écritures des personnages clés de l’histoire occidentale. Je n’ai pas eu le souci d’être exhaustif car il faudrait être fou pour accomplir une telle entreprise, c’est-à-dire, produire des exemples d’écritures de tous les gens qui ont fait l’histoire de notre civilisation. J’ai donc désiré tirer un signal d’alarme : cela n’existant pas, il faudrait peut être qu’une équipe s’en charge ; un individu seul ne pouvant entamer un tel travail. J’ai donné 1200-1300 signatures de Jeanne d’Arc à Orson Wells : quelqu’un serait peut être en mesure d’organiser des équipes qui pourrait faire en dix volumes l’isographie générale de l’écriture. J’ai ouvert une brèche.