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Lettres choisies, Jim Harrison

 

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Aventures d’un gourmand vagabond, traduit de l’anglais (Etat-Unis) par Brice Mathieussent. Christian Bourgois éditeur, sept. 2002

Gérard Obeerlé à Jim Harrison

4 novembre 1999

Mon cher Jimmy,

Depuis plus d’un mois, coincé dans ma salle bibliographique comme une grosse truffe dans une poularde de Bresse, je rédige des notices sur une formidable collection de livres de cuisine imprimés dans toute l’Europe du XVIe au Xxe siècles. Je marine dans la littérature gastronomique jusqu’à l’indigestion, au lieu de m’aérer avec toi, comme chaque année, dans les bois et marais de la péninsule du Nord Michigan, à débusquer la grouse et la bécasse. ( ?) L’an dernier, très précisément le 3 octobre, nous avons erré pendant des heures dans les gâtines sauvages près du delta de la rivière Sucker, sans déloger la moindre bécasse, lorsque tu t’es assis au beau milieu d’une vaste prairie en chantant, une fois de plus, Moon River. De Moon River tu ne chantes d’ailleurs que les deux premiers mots qui deviennent, quand tu les modules, une sorte d’action de grâce à la beauté de la Création, à la manière du Hamdouli-Ilah des musulmans fervents. Et puis tu m’as dévoilé un secret : ce paysage, c’est le féérique jardin de fleurs, la vaste clairière d’amélanchiers, cornouillers et prunelliers où se déroule une scène de La Route du retour, quand par une nuit pleine lune le jeune peintre abandonné par sa jument doit rentrer à pied à Grand-Marais. J’ai vécu cet instant comme un privilège. ( ?) Te souviens-tu du 16 octobre 1998 ? Je vais te rafraîchir la mémoire en me permettant d’abord quelques digressions. Un obscur polygraphe totalement oublié aujourd’hui, mais qui fut un ami de Balzac et qui sous le nom d’Horace Raisson a commis quelques petits livres sans importance vers 1840, a mis en épigraphe de son Code gourmand cette blasphématoire maxime, blasphématoire pour les seuls petits rongeurs ; " Les grandes pensées viennent de l’estomac ". Je n’imagine pas les écrivains que j’aime boudant la table. J’ai l’intuition que les vers d’un poète anorexique, à moins qu’il ne soit vraiment malade, sont eux aussi rachitiques . Une muse adepte de la cuisine minceur peut aller se faire mettre par les poètes mondains, les complimenteurs parasites des salons où les bourgeoises se pâment quand on leur susurre : " Baisse un peu l’abat-jour ". Les grands bardes, les génies épiques aussi bien que les suaves poètes élégiaques ne méprisent pas les nourritures terrestres. ( ?) Que le Grand Charcutier Universel qui préside aux destinées de toutes choses garde te belle tête de chien brun intacte et qu’Il continue à se servir de celle des cochons pour faire son fromage.

Pax tecum Gérard


Jim Harrison à Gérard Obeerlé

8 novembre 1999

Cher Gérard

J’ai beaucoup aimé ta lettre. Tu m’a manqué cet automne et je suis sûr que c’est vrai aussi pour mon setter anglais Rose, vu la manière dont tu la tenais sur tes genoux chaque matin pour essayer de lui enseigner le français. ( ?) Je crois t’avoir déjà dit que j’avais terminé ma nouvelle intitulée La Bête que Dieu oublia d’inventer. Bref, j’en ai commencé une autre qui traite des aspects vétilleux et triviaux du succès, intitulé En route vers l’Ouest. Mon héros se demande si la nourriture et la cuisine ne sont pas les derniers vestiges de la véritables liberté de l’homme moderne. Selon Foucault, nous mangeons presque tous de la nourriture de zoo, dans ce zoo où la société et la culture nous enferment. Dans l’Amérique moderne, nous sommes des cochons dont le régime alimentaire limité est déterminé par les pouvoirs économiques de la société. Les aliments authentiques deviennent de plus en plus rares parce que peu rentables pour l’industrie agro-alimentaire, ce que tu appelles " la bouffe industrielle ", alors que la vraie, l’authentique nourriture, c’est celle que nous avons achetée au marché Moulins. La bouffe rapide, c’est de la bouffe de zoo. La chasse et la pêche constituent le summum en matière de nourriture. Depuis l’époque où, gamin, je courais dans les bois, j’adore manger les poissons et les oiseaux que j’ai réussi à capturer. J’aime aussi ramasser des baies et des morilles. La bécasse et la grouse, au même titre que la truite et la perche, appartiennent tout naturellement à la vie que je mène. ( ?)

Jim


Gérard Obeerlé à Jim Harrison

Mon cher Jimmy,

J’ai été très touché d’apprendre que je vous manquais à Rose et à toi. Tu sais, au cours de nos balades dans les landes de Traverse ou de Grand-Marais, je n’ai fait que mon devoir. J’adore Rose mais je suis obligé de constater qu’elle se comporte, h élas, comme beaucoup de femmes que j’ai connues. Rose est une allumeuse ! Ce qu’elle aime c’est partir en chasse, pointer la bête, faire sa maligne, mais quand le coup est tiré et que le gibier est tombé, elle se barre. Mademoiselle ne ramasse point ses victimes ! ( ?) Mais revenons à nos cailles, à nos tourterelles et à nos jolies perdrix. La langue française n’a pas toujours honoré les oiseaux aussi aimablement que dans la chanson Le jardin de mon père à laquelle je viens de me référer. Dans le langage populaire, " oiseau " veut dire personne douteuse, et quand on traite quelqu’un de " tous les noms d’oiseaux ", ça n’est pas pour le complimenter. Dans le catalogue des métaphores ornithologiques, certaines dames sont qualifiées de poules, pies, oies ou dindes, voire de grues pour dire qu’elles sont entretenues, bavardes, bêtes ou faciles. Les mâle aussi peuvent s’habiller de plumes, celle du serin, de la linotte, de la pintade et du coq, du corbeau et du vautour. Il leur suffit d’êtres grands, jeunes et bêtes, efféminés ou arrogants, délateurs ou rapaces. Le gibier à plumes est assez bien personnifié dans cette comédie aristophanesque et la farce peut également se jouer entre pigeons et faisans, perdreaux et butors, bécasses et bécassines. La caille est chanteuse car elle est rarement évoquée de façon péjorative. ( ?) Je suis assez d’accord avec le personnage de ton work in progress. En route vers l’Ouest. La bectance restebien un des seuls espaces de liberté pour l’homme contemporain, à condition qu’il ne fasse point partie des damnés de la terre qui, hélas, sont de plus en plus nombreux à devoir se contenter des miettes infectes de pitances qu’ils n’ont même pas pu choisir. Porte-toi bien.Je vais de ce pas implorer la déesse. Artémis pour qu’elle transforme ton carnier en corne d’abondance.

Semper tecum Gérard


Jim Harrison à Gérard Obeerlé

Patagonia, Arizona 19 décembre 1999

Cher Gérard,

La lecture de ta lettre m’a rendu mélancolique car je ne suis jamais allé au pays basque. Lorsque je l’ai survolé, j’ai voulu descendre d’avion, ce qui posait des problèmes techniques. Les basques sont aussi mystérieux que les Etrusques, et ne sont ni français, ni espagnols, mais basques. Je ne crois pas te l’avoir raconté, mais un jour, dans un bar basque de Barcelone, j’ai mangé 21 exquises tapas afin de prolonger ma station au comptoir derrière lequel se tenait une jeune basque au cheveux noirs qui a fait battre mon pauvre vieux coeur comme les timbales du Sacre du printemps de Stravinsky. Je devrais me rendre au pays Basque car tout porte à croire qu’après notre mort, nous ne serons plus en mesure de prendre le train. Ma mélancolie provient en partie du fait que je viens de terminer une nouvelle. Mais c’est l’écriture et non pas le mot fin qui procure du plaisir. ( ?) On m’a dit que dans la classification des espèces, les pigeons étaient très proches des tourterelles, que je tiens en haute estime. Ici, en Amérique, les tourterelles sauvages, quil s’agisse de la Zenaidura macroura ou de l’espèce que nous appelons " à queue blanche ", sont beaucoup plus petites que des pigeons adultes. Les Mexicains les appellent palomas et je pensais que les palombes étaient des tourterelles françaises. A new York, lorsque je lui ai apporté des fleurs et une bouteille de champagne Cristal, Jeanne Moreau m’a récité un poème français qui parlait de tourterelles. Un timbre de voix peut se révéler plus aphrodisiaque que des seins ou des huîtres. ( ?) C’est triste à dire, mais le goût de n’importe quelle créature dépend en grande partie de ce qu’elle mange. Les créatures sauvages ont un goût sauvage. Pour moi, sauvage égale délicieux. ( ?) En rentrant de la chasse aujourd’hui, nous avons parlé de toi avec Nick, et nous nous sommes dit que tu aurais adoré la caille sauvage que nous avons farcie de tranches de raisins verts macérés dans du calvados. Tu fais revenir les raisins dans la poêle où tu as fait dorer la caille, après quoi tu les fourres dans l’oiseau. Pour que la caille devienne un plat plus copieux, il m’arrive souvent de la farcir de ris de veau sautés avec des morilles et des poireaux.

A plus tard, Ton ami Jim.


Lettres à Essenine(1), traduit de l’anglais (Etat-Unis) par Brice Mathieussent. Christian Bourgois éditeur, sept. 1999

Cette photo grise et brillante d’Essenine achetée dans un kiosque à journaux de Lenningrad - penchée en permanence sur mon bureau : il ne me regarde pas il ne regarde rien ; la différence entre un accident d’avion et un n ?ud coulant compte pour rien. Que ferais-je de héros quand mon cerveau en contemple si peu ? Là encor, rien. Considérer ses yeux plats de magazine avec mes yeux légèrement inclinés, tous deux nous ne voyons rien. La vodka n’était rien, Isadora n’était rien, le pistolet brandi à New York n’était rien et ce pont de planches près de ton village natal de Ryazan enjambait sept pieds de rien, le n ?ud maladroit qui retenait le corps pendulaire n’était rien qu’un n ?ud, la loi de la gravité attirant vers la terre, un ou deux mètres de rien entre chaussures et sol à une année-lumière. Voici donc une chanson sur le coulant d’Essenine qui ne rimait à rien mais a fait son boulot comme on dit chez moi où il n’y a rien que de la neige. Mais je suis resté sous ton balcon à Saint-Pétersbourg, oui, Saint-Pétersbourg ! touriste fou au c ?ur débordant de tant de rien qu’il voulait imploser. J’ai marché jusqu’aux berges de la Néva, il tombait une belle neige fondue et il y eut enfin quelque chose, un grand fleuve au cours majestueux, plat comme tes yeux ; quelque chose à marier à mon c ?ur de vaurien en plus des poèmes que tu as lancés dans le rien toutes ces années d’avant le n ?ud clair et distinct.

Notes : Le Poète soviétique Essenine fut le chantre de la Révolution d’octobre et l’époux de la danseuse Isadora Duncan. Il se suicida à l’âge de trente ans en 1925

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