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Livre : Simon Nizard, Les mains de Fatma, Ed. Maurice Nadeau, rentrée littéraire 2002, par Elisabeth Joël

édition du 29 août 2002

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Les Mains de Fatma, ce sont les lettres de Farrid Yacine, jeune beur de la tour K du Val des Rougières, une cité de la ville de Hyères dans le Var, à son ancien professeur de lycée, " Madame Spinelli ", en séjour dans une maison de repos, officiellement pour " raison de santé ", sans doute pour surmenage ou dépression.
Les raisons de ces lettres ? d’abord, pour celui qui vient tout juste d’obtenir son bac " avec mention ", remercier celle qui l’a suivi pendant toute sa scolarité et qui lui a permis d’échapper à " l’assommoir du cycle court ". Ensuite et surtout, lui demander de l’accompagner dans l’élévation à la " dignité littéraire " ; "l’échange épistolaire a longtemps constitué un genre littéraire, donc si vous le permettez, c’est aussi pour moi l’occasion d’un entraînement comme écrivain à venir". Plusieurs lettres se succèdent, sept au total, entre septembre 1998 et février 1999. Elles sont sans réponses. On apprend au fil du récit que Madame Spinelli envoie des fax à son jeune élève, mais celui-ci ne les fait pas figurer. Ce n’est qu’à la fin du roman qu’est reproduite la seule et unique lettre du professeur. Elle dit à Farrid son admiration pour ses textes ainsi que sa reconnaissance parce qu’il lui a redonné goût à la vie. Naissance donc d’un écrivain, mais aussi renaissance d’une enseignante découragée par son métier. Ces lettres, ces " livraisons " selon l’expression du narrateur, se composent de plusieurs segments ; d’abord, en introduction la partie directement adressée à l’enseignante, ensuite des textes rapportant la vie de Farrid et de son entourage, "une tranchette de ma petite chronique romancée", assortie d’une fiction, d’un poème, d’une nouvelle ou encore d’un conte. La construction, subtile, fait ainsi alterner différents registres de textes. Les discours se croisent, les points de vue s’échangent. Parfois, le narrateur parle en son nom, parfois il fait parler ses proches. Le langage des banlieues, les expressions arabes s’insèrent dans des phrases plus élaborées, tandis que les références littéraires (Baudelaire, Prévert, Nietzsche) égrènent le récit. L’ensemble cohabite sans distorsion, sans rupture dissonante, et donne à lire un texte d’une grande poésie, empreint d’humour. On retiendra les apparitions saugrenues dans le frigidaire familial de Salomon Sarfati, pourtant mort deux ans avant que ne débute le récit. Lettres après lettres, Farrid nous raconte ainsi l’histoire de sa famille. Tout commence avec l’installation à Toulon dans les années 1960 de Salomon Sarfati, un juif tunisien, entrepreneur, qui fait venir en France des maçons de son pays. Parmi eux, Youssef, le père du narrateur. Il se marie au bled ; à l’époque des regroupements familiaux, sa femme le rejoint en France. De leur union naît Farrid. La mère meurt jeune, la famille déménage à Hyères dans une cité. Le père, " fatigué de cette hostilité diffuse de la ville, de ces méchancetés sans nombre scarifiant les journées " repart s’installer en Tunisie, le fils reste sur l’autre rive de la Méditerranée pour se marier et poursuivre ses études. " Partir chercher son avenir là où l’on n’a pas de passé puis revenir chercher son passé là où l’on n’a plus d’avenir " : le roman dit les difficultés de l’immigration et de l’exil, avec d’un côté Farrid qui peine à trouver sa place en France et de l’autre, Youssef, son père qui se sent un peu décalé et dés ?uvré une fois rentré en Tunisie. Mais pour le narrateur, l’intégration est possible même si elle est exigeante et difficile : " mettre toutes les chances possibles de mon côté afin de trouver ma place dans cette société sans me renier comme Arabe mais sans m’y engloutir non plus ". Une opération qui n’est pas sans contradictions et sans ambivalences " dans ce pays accueillant et méchant à la fois ". Loin des clichés, les Mains de Fatma, véritable hymne aux vertus de l’éducation républicaine, livre un message d’espoir sur les cités d’aujourd’hui.

Elisabeth Joël