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Lettres choisies, Mark Z. Danielewski

édition du 12 septembre 2002

 

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Extraits de lettres, tirés de La Maison des feuilles, de Mark Z. Danielewski, traduit par Claro. Editions Denoël & D’Ailleurs

Lettres de l’Institut Three Attic Whalestoe

Lettre p. 619

7 mars 1985

Mon doux, mon cher Johnny

Je suis toujours vivante. Malheureusement le cruel hiver n’a pas été tendre avec ta mère qui est retournée à cet état qui l’a amenée ici au début, ce même état contre lequel ton père scintillant a lutté si noblement. Tout le monde ici, en particulier l’honnête Directeur, s’est montré gentil et attentif, mais cela ne m’a pas empêchée de céder à ma pente farouche et bien souvent, je dois l’avouer, hallucinatoire. C’est la triste vérité, parfois ta mère entend des choses. Non sum qualis eram. Mais de penser à toi m’a apporté des moments de paix. La seule mention de mon Johnny a fait resurgir des doux souvenirs de champs gorgés de pluie, de brins de menthe dans le thé et de voiliers voguant la nuit au milieu des phosphores chanteurs - toute l’histoire des astres entraperçue dans le Détroit. Mon beau fils, je t’en prie pardonne le silence de ta mère. Ce n’est qu’hier que le Directeur m’a montré tes lettres. Je m’enveux terriblement de t’avoir ainsi négligé mais je suis fière que tu aies continué à faire de tels progrès. Pour l’instant je suis trop fatiguée pour écrire une plus longue lettre mais n’aie crainte, tu auras bien assez tôt de mes nouvelles.

Je t’aime, Maman


Lettre p. 633

6 juillet 1986

Cher fils unique, mon fils, mon Johnny,

L’esprit de ta mère est dans un triste état. Je ne saurai jamais tout ce qu’ils m’ont fait. Ils ont même réussi à glisser leurs " médicaments " dans ma nourriture et mon eau. Il n’y a pas d’autre explication. C’est là. Là, en moi. Comment ça, tu m’as rendu visite fin avril ? Ta lettre répondait à notre journée passée ensemble, notre promenade, notre longue discussion sur le Nouveau Directeur et ma persécution, mais je n’ai absolument aucun souvenir de ces heures de murmures. Tous ces détails, et pourtant aucun ne parvenait à ressusciter la moindre image dans les cavernes de mon cerveau. Soit un lièvre errant a dévoré les feuilles de ma mémoire, me privant ainsi du doux spectacle de ta personne, soit la femme avec laquelle tu t’es attardé n’était pas moi. J’ai peur que cette dernière explication soit la bonne. Le Nouveau Directeur doit vraiment craindre tout ce que je sais. Il a dû engager une professionnelle, la former - une actrice professionnelle ! -, la modifier chirurgicalement puis, après de nombreux mois passés à répéter, il te l’a présentée comme étant l’âme même de ton souffle, la source de ton être. Cher Johnny, tu ne dois pas tenir compte de tout ce que tu supposes avoir glané de cette rencontre. Rejette tout et ne t’inquiète pas : je ne t’en veux pas d’avoir échoué à percer à jour cette usurpatrice. Si elle t’a berné, alors elle aurait également pu berner ton magnifique géniteur. Mais je dois admettre que je ne me doutais pas qu’ils étaient à ce point minutieux. Je dois me hisser à leur niveau. Réalisant à présent à quel point est nécessaire une entière révélation de la totale totalité, je prépare secrètement et pour tes yeux seulement la version complète.

Rien qu’amour, Mère


Lettre p. 635

27 avril 1987

Cher cher Johnny , Sois vigilant : la prochaine lettre sera codée comme suit : sers-toi de la première lettre de chaque mot pour établir les mots et phrases suivants : ton intuition raffinée t’aidera à deviner les espaces : je t’envoie cela par une infirmière de nuit : notre secret sera bien gardé

Tendrement,

Maman


Lettre p. 636

8 mai 1987

Très resplendissant et scintillant carillon harmonieux entre réjoui Johnny oh honore nos nobles yeux,

Impossible lumière salée oubli ne touche trop rien ohms vivants éclaire le et monte ou yen et non double en moi est brutal riant inondation sereine et ronde. Voici instant orbe lait et rouille un nombre velu il est utile xanthias songe avec chaque doigt orné sous dieu et chaque image numérique quand utopie amène nuit trouve espèce animée notre soupe. (...)


Lettre p. 639 23 juin, 1987

Mon très cher homme-enfant,

Aucun signe de toi. Rien que des jours se repliant en d’autres jours. Le cancer du temps. Les n ?uds de pluie nient peu l’ennui. Et non, l’aspirine est inutile. Est inutile. Inutile.

Mes mains ressemblent à quelque arbre ancien : les racines qui retiennent la terre, la roche et les infatigables asticmots rongeurs.

Mais tu es trop jeune pour entendre quoi que ce soit aux arbres, à leurs vies. Oh quelle existence d’infirme doit-on vivre après 900 ans.

Très sincèrement Toute tienne

P. Avec l’aimable autorisation de publication des Editions Denoël et du traducteur Claro

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