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> Edition du 7 février 2007
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Entretien avec Yves Pagès. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 26 septembre 2002

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Yves Pagès est né en 1963. Auteur d’un essai, Les fictions du politique chez L.-F. Céline (Ed. du Seuil), et d’une pièce de théâtre, il a publié plusieurs romans, dont Les Gauchers (Ed. Julliard), Prières d’exhumer, Le Théoriste (Ed. Verticales/ Prix Wepler 2001) ainsi qu’un recueil de textes courts intitulé Petites Natures mortes au travail (Verticales ; Points Seuil).

NJ : Vous avez écrit une lettre dans l’ouvrage collectif intitulé Lettres de ruptures. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet épistolaire...

Yves Pagès : Paradoxalement, et comme je ne supporte pas mon écriture manuscrite, je n’ai aucune activité épistolaire au quotidien. Mes seuls courriers consistent en l’envoi de lettres de refus dans le cadre de mon travail aux éditions Verticales. Je n’utilise pas non plus le mail, sauf pour un usage professionnel. J’étais donc a priori mal placé pour répondre à cette commande. Le thème proposé aurait été différent, par exemple, la lettre d’amour, je n’aurais pas pu le faire. Je n’aime pas la correspondance, j’aime parler de vive voix avec les gens ! En revanche, les lettres de rupture des surréalistes, les lettres d’insultes des situationnistes, bref le genre du libellé pamphlétaire où l’on se joue du style épistolaire, ont marqué ma culture adolescente. C’est une forme littéraire dans laquelle la violence verbale est adressée à une institution et non à un destinataire particulier. J’ai donc repensé à ces formes polémiques quand Les Nuits de la correspondance m’ont proposé de participer à leur projet.
Autre chose qui me fascine : le courrier administratif, la langue "gendarmesque", avec ses formules de politesse alambiquées. La langue morte administrative, qui a une vraie drôlerie involontaire, est comme un clone pathologique à mi-chemin de l’écrit et de l’oral. Et j’adore parodier ses tours et détours. J’ai donc écrit une lettre à une institution, une sorte de lettre ouverte, mais au lieu de la prendre sur le ton du manifeste, d’un discours critique, d’une attaque officielle, je l’ai fait sur un mode officiel, mais chargé d’une petite vindicte intime : j’aurai eu à souffrir d’une sorte de sévisse corporel au cours de mes études secondaires en filière dite scientifique... L’hypothèse, d’extrême mauvaise foi, tient à ce que je souffrirais depuis d’une incontinence chronique liée à l’apprentissage de la théorie des ensembles... Cette pseudo-démonstration, apparemment très argumentée, se coule dans la langue administrative comme dans une langue étrangère, avec toutes les maladresses, les bégaiements, les ratures du néophyte qui surjoue l’obséquiosité de l’idiome administratif. C’est pourquoi j’ai mis en scène un brouillon de lettre, plutôt qu’une lettre, pour mieux mettre en scène l’hiatus entre le charabia désincarné des codes de politesse et la colère viscérale, non feinte, de celui qui rédige sa protestation.

NJ : Est-ce que cette lettre à l’humour incisif et narquois qui s’insurge contre l’enseignement des mathématiques, ou plus précisément contre le parcours scientifique que le narrateur a supporté au prix de quelques désagréments symptomatiques, est pure fiction ?

Yves Pagès : C’est précisément le problème de la fabrication de la fiction. J’avais d’ailleurs pris des notes sur ce même thème (une sorte de maladie des mathématiques) pour Le Théoriste sans arriver à l’incarner nulle part. Lorsque j’étais en terminal dite C (l’ancien nom pour la filière scientifique), j’avais neuf heures hebdomadaires de cours de mathématiques, et vu l’ennui et l’incompréhension que cela m’inspirait, je passais toutes mes interclasses à prendre du café et filer aux toilettes. En écrivant, il faut toujours se fier à la mauvaise foi sélective du souvenir : de mon cursus scientifique, je ne veux me souvenir que des interludes aux toilettes ! Tant mieux. Ensuite se greffe la part romanesque - le fait de se dire, " je vais exacerber la situation " - on tourne un léger travers en maladie, on radicalise les symptômes et les conséquences qui en découlent. A partir de cette base, je me mets à la place du personnage et j’essaie d’aller au bout de son obsession grotesque et morbide à la fois. En l’occurrence, dans cette lettre, j’essaie de transformer la drôle de revendication de cet ancien élève traumatisé en une machine de guerre de l’institution scolaire, contre le dressage des corps et des consciences qui s’y pratique. Et là, ça rejoint, à travers le détour d’une fantasmagorie, une vraie conviction autobiographique. C’est une constante de ma machinerie d’écriture. A partir du moment où je me sens bien dans telle ou telle fausse piste, il suffit de pousser la cohérence de la situation jusqu’au bout. Et surtout, ne pas avoir peur de la mener à son terme. En l’occurrence, aller jusqu’à une forme de lettre qui dans sa forme péremptoirement agressive laisse entrevoir en creux toute la fragilité implicite de son auteur. Au bout du compte, l’expéditeur-narrateur veut être dégradé, souhaite qu’on lui retire ses diplômes, comme s’il pouvait désapprendre, se déprendre de tout le savoir qu’on lui a inculqué. La lettre s’intitule d’ailleurs Dégradation volontaire. C’est d’ailleurs une sorte de motif secret de la plupart de mes bouquins, cette implosion du savoir livresque, scolaire, culturel.

NJ : Dans ce texte, comme dans vos précédents livres, notamment Petites Natures mortes au travail, et Le théoriste (Ed. Verticales), vous décrivez des situations avec une rigueur scientifique... Tout en écrivant avec concision vous procédez parfois par accumulation de termes comme pour trouver le mot juste, maîtriser le langage et sa rythmique, envelopper le réel avec les mots...

Yves Pagès : Dans ce genre de lettre, le personnage est un procédurier pathologique. Son type de pensée est torve, tordue, ce n’est pas une lettre d’insultes frontale mais un raisonnement qui se développe en spirale. Il attaque l’institution scolaire, parle de préjudice clinique et invoque le code du travail, en glissant d’un domaine sur l’autre imperceptiblement. D’où un abus de langage très léger. La démonstration générale de sa lettre est tout à fait cohérente, et pourtant elle sonne faux. J’aime beaucoup ce travail de la psychose ordinaire où tout le raisonnement paraît juste mais fondée sur une prémisse cachée qui, elle, est fausse - ce qui engage la logique du discours dans une totale ambivalence. On adhère à la perspective d’ensemble, tout en sentant confusément que, caché au milieu, il y a un point de fuite insensé. Je n’ai jamais écrit aucun livre sans me mettre à la place de ce prisme déformant d’un esprit légèrement " à l’ouest ", désaxé. En ce qui concerne Le Théoriste, j’utilise beaucoup le vocabulaire des sciences humaines. Dans cette lettre, j’emprunte plutôt aux mathématiques. J’aime beaucoup jouer avec ces petits codes langagiers spécialisés, les confronter à d’autres registres de la langue, c’est un de mes ressorts stylistiques. Je crois qu’il y a toujours pour moi ce même enjeu qui se rejoue : confronter une situation émotive que je traite toujours par l’implicite, l’allusion, l’ellipse, à la pression d’un langage d’autorité, que ce soit celui du management ou de la psychiatrie, par exemple. C’est une des clés constitutives de ce que je suis. Je ne suis pas un écrivain qui met ses viscères sur la table. J’aime que l’émotion soit distanciée, contenue, dans la marge de ce que j’écris. Et une des façons de faire exister cette intériorité émotive, c’est de la mettre en contraste avec la brutalité abstraite du langage théorique.

NJ : Dans votre dernier roman, Le théoriste , il est d’ailleurs question de l’acquisition du langage... Le narrateur, persuadé d’avoir été pour son père, chercheur en éthologie comparée, un sujet expérimental, retrouve une carte postale qui se compose d’une liste de mots énigmatiques, et toutes sortes de documents, de rapports d’observation sur les différentes phases de la naissance du langage, onomatopées, morphèmes, regroupements pré syntaxiques...

Yves Pagès : Ce que je valorise comme matériaux d’inspiration, ma matière première d’écrivain, ce n’est pas forcément d’autres oeuvres littéraires mais plus souvent les utilisations du langage les plus ordinaires. J’aime toutes les bifurcations possibles du langage, en particulier celles de la langue orale. Pas vraiment comme Céline qui travaillait l’oralité, mais s’il y a mystère, un miracle dans la créativité littéraire, elle est bien antérieure au processus d’esthétisation culturelle moderne, elle remonte à toutes les vieilles pratiques narratives des fables, dans les savoirs ancestraux, les dictons, les slogans, les comptines. La vraie créativité dont on parle peu, c’est celle de l’espèce humaine qui a sculpté, fait évoluer nos langues depuis des millénaires. Et chaque livre n’en est jamais que l’ultime avatar. En écrivant, je n’oublie jamais que j’utilise des mots à l’intérieur desquels résonnent des mémoires collectives, familiales, sociales etc. Dans Le Théoriste, j’ai voulu traiter du stade infantile de l’acquisition du langage, ce moment crucial et aussitôt oublié où l’illettré-né a un rapport purement ludique au langage. Quand le petit d’homme joue avec les mots comme d’avec des pièces de legos, joue avec tous les registres aussi, l’ironie, le délire, l’obséquiosité, la tyrannie, tout cela dès 2- 3 ans. Et ce potentiel de créativité-là, qui est notre point de départ comme être parlant, d’une certaine manière, nous ne faisons que le perdre, le normer, le domestiquer. D’où peut-être mon rapport à l’écriture qui consiste aussi à me remettre dans une sorte d’enfance de la langue. J’ai toujours ça à l’esprit en écrivant. Le Théoriste est sans cesse gangrené par toutes ces formes ludiques du coq-à-l’âne, du babillage et surtout de la pure association d’idées infantile.

NJ : Petites Natures mortes au travail sont dédicacées à un philosophe italien Paolo Virno, et Le Théoriste contient en exergue une comptine italienne divertissante...

Yves Pagès : J’ai vécu un an en Italie, en séjour à la Villa Médicis et c’est là que ma fille, à la crèche, m’a appris cette comptine ? La langue italienne, sa musicalité, me fascine beaucoup. J’ai rencontré là-bas Paolo Virno, un philosophe et ex-militant d’extrême-gauche italien. Cette rencontre a été très fructueuse, j’y ai découvert une pensée aussi libre que celle de Gilles Deleuze (dont les livres m’ont beaucoup marqué au sortir de l’adolescence) ainsi qu’une réflexion politique subversive qui, au lieu de plaquer une grille idéologique toute faite sur le réel, tentait de comprendre et de tirer les conséquences de la mutation de nos sociétés post-fordistes. Mes Petites Natures mortes au travail, ces formes de fictions-documentaires, doivent beaucoup aux discussions que j’ai eues avec Paolo sur les mutations des formes du travail. Ce qui est quand même paradoxal, car d’un certain côté, je n’arrête pas de me défendre contre l’omniscience totalitaire du discours théorique et, en même temps, je ne cesse d’alimenter mon regard critique sur le monde en lisant des essais eux-même théoriques. Ce rapport ambivalent avec la théorie est une de mes grandes contradictions internes. De ce point de vue-là, cette lettre de rupture est tout à fait symptomatique de mon attirance-détestation pour le discours scientifique.

NJ : Quels sont les écrivains ou cinéastes dont vous vous sentez proche ? (les textes de Petites Natures mortes au travail ressemblent en effet à de courts documentaires fictions)

Yves Pagès : Je n’ai pas de recul sur les écrivains contemporains. Récemment, j’ai été assez impressionné par le dernier roman de l’écrivain anglais Will Self. Mais je peux aussi bien lire Diderot qu’un auteur contemporain. A vrai dire, j’essaie même de me préserver de cette fausse nécessité qui consiste à lire dans l’urgence les livres qui viennent de sortir. Je le fais juste pour mon travail d’éditeur. J’ai mis dix ans à lire La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole alors que j’en ai vendu des dizaines lorsque je travaillais en librairie. C’est pour dire que je suis plutôt lent dans mes découvertes, mais très fidèle ensuite. Sinon, il me reste toute la vie pour lire et relire et relire Witold Gombrowicz, Jean Genet, Henri Michaux...
Quant au cinéma, Antonioni a vraiment été central pour moi. Antonioni, c’est-à-dire des visages, des paysages, des codes sociaux, des flux amoureux, très peu de dialogues et tous les interstices de la vie dans les temps morts. Le travail du grand documentariste américain Frederick Wiseman me touche aussi beaucoup.
Dans "mon art romanesque" je ne suis pas un grand "ficeleur" d’histoires, il est donc assez logique qu’en cinéma je m’intéresse au documentaire. On entre en résonance avec des gens qui ont les mêmes faiblesses. On se structure beaucoup à partir de ce qu’on ne sait pas faire. Je ne sais pas décrire un arbre pendant 25 pages, mon vocabulaire ne se structure pas sur une forme descriptive, il faudra donc que je contourne cette difficulté. De même pour les dialogues. Dans Le Théoriste, ça parle, on a l’impression que ça parle, et pourtant il n’y a quasiment pas de dialogues.

NJ : En 2001, le Prix Wepler-Fondation La Poste vous a été attribué pour Le Théoriste, qu’est-ce que vous a apporté ce Prix ?

Yves Pagès : Je ne suis pas ivre de reconnaissances institutionnelles mais étant donnée la liste plus qu’honorable des écrivains sélectionnés pour le Prix Wepler-Fondation La Poste 2001, j’étais en confiance et même très fier d’y figurer. Alors qu’à la sortie du Théoriste, j’étais pas mal ébranlé, dans un état de grande fragilité intérieure car je prenais enfin conscience du contenu de ce livre, de la bombe à retardement familiale que je venais d’y allumer, recevoir le Prix Wepler m’a permis de tourner la page, j’en avais fini avec mon livre. Cette attribution a été comme un point final. Je pouvais enfin repenser à autre chose.

Propos recueillis par Nathalie Jungerman