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Entretien avec Renaud Siegmann. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 17 octobre 2002

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Renaud Siegmann est né en 1966. Journaliste et critique d’art, il travaille régulièrement pour l’Hôtel Drouot, la galerie Artcurial, et a monté plusieurs expositions avec l’Unesco et le Salon de l’Ecriture, à Paris. De 1994 à 2001, il a publié sa propre rubrique sur les courriers d’art et d’essais dans le magazine Plumes. Avec Mail Art : Art postal - Art posté, il signe son premier ouvrage sur l’art épistolaire. Outre de très belles illustrations et un exposé rigoureux, le livre comprend un "abécédaire du petit networker", une bibliographie (livres, guides, revues, cédéroms et vidéos) et un carnet d’adresses postales et virtuelles.

Nathalie Jungerman : Vous êtes l’auteur de l’ouvrage intitulé Mail Art : Art postal, Art posté, paru en mai dernier aux Editions Alternatives. (Cf. FloriLettres n° 5, du 23 mai 2002). Ce livre est à l’origine de l’exposition Mail Art qui a lieu en ce moment au Musée de La Poste. Qu’est-ce qui vous a incité à publier cet ouvrage, pourquoi l’Art postal ?

Renaud Siegmann : Bien évidemment, les différentes raisons qui m’on incité à publier cet ouvrage se retrouvent réunies ici dans l’intérêt évident que j’ai pour la communication par l’écrit en général et pour l’art épistolaire en particulier. Avec l’art postal, il s’agit d’aborder l’une des formes les plus originales de la correspondance privée et de l’âge pré-électronique. Comme le livre d’art, le courrier d’artiste symbolise un espace d’intérêt poétique dans lequel l’ ?uvre d’art fait corps avec l’expression littéraire. Ce qui est unique en soi ! De plus, ce projet d’édition m’est apparu d’autant plus nécessaire qu’il était totalement inédit, puisque qu’il n’y a pas, à ma connaissance, d’autre essai de ce type disponible en français qui ait été consacré à ce jour à la diversité des auteurs et de leurs pratiques dans le domaine du mail art.

Il est question d’enveloppes illustrées, d’art postal, de Mail art, de Network ? Pouvez-vous nous parler de ces différentes terminologies, de la singularité de ces actions postales et des matériaux utilisés ?

Renaud Siegmann : Comme dans l’Histoire de l’art, il est possible de déterminer dans l’univers des créations postales, plusieurs périodes et différents mouvements si l’on veut, où les diverses courants esthétiques se répondent par enveloppes interposées. Cet ensemble informel des praticiens de plumes et de pinceaux, on l’appelle donc le "network" en anglais, le "réseau" en français, soit environ cent mille personnes réparties dans le monde entier qui s’écrivent librement, à intervalles irréguliers. En ce qui concerne l’éternel distingo Art postal/Mail art, eh bien, j’utiliserais cette image : si l’art postal, c’était du Fauvisme ; alors, le mail art, ce serait de l’Expressionnisme. Et l’on pourrait répéter la même chose, à partir d’autres élements de comparaison, Dadaïsme/Surréalisme, Nouveau Réalisme/Pop’Art, Constructivisme/Minimalisme, Figuration lyrique/Figuration abstraite ? Nées du Verbe et de l’Image, nos courriers buissonniers prennent en tout cas des formes multiples dont l’inspiration d’origine internationale est toujours bouillonnante du choc des cultures : lettres-photos, lettres-collages, lettres-mobiles, lettres-peintures, lettres-rébus, lettres-objets, lettres-grafitti ? Car tout est permis en matière d’envois ludiques, ou presque : enveloppes illustrées, timbres fictifs, vrais-faux tampons, etc. Avec l’art posté, tout est bon, tout peut servir de prétexte, entre l’éphémère et le durable : la terre, l’argile, le bois, l’écorce, le papier, le verre, le métal, le plastique, le carton, le tissus, les plumes, les fleurs, les coquillages ? impossible d’être exhaustif.

Comment est née cette idée de création épistolaire, d’ ?uvre originale ?

Renaud Siegmann : Avec le premier timbre de l’histoire, sans doute ? En France, il s’agit de la fameuse vignette Cérès qui représente la déesse des moissons et qui vit le jour le 1er janvier 1849. Apparemment, sa naissance a été féconde ! Maintenant, les épistoliers célèbres ou non semblent toujours avoir été séduits par les décors d’enveloppes. Au XIXe, l’art du pliage déclinait déjà des modèles très sophistiqués : outre le retangle et le carré, il y avait le triangle, le c ?ur, l’oiseau et mêle la rose sur quoi il n’était pas rare qu’ont vit griffonnées quelques inscriptions personnelles ou des messages amicaux à l’attention du facteur. On se rappelle aussi des lettres de Van Gogh à son frère Théo expédiées dans du papier à dessin. En 1889, c’est à Venise qu’a lieu la première exposition de cartes postales illustrées dans le cadre de la III Exposition internationale d’art, l’ancêtre de la célèbre Biennale d’art contemporain. Et puis, l’on correspond sous forme artistique à l’occasion de tous les événements heureux : naissances, mariages, anniversaires, déclarations d’amour. Ce que l’on ignore, c’est qu’une lettre peut servir de création plastique, qu’elle peut accéder au rang d’ ?uvre originale, de pièce unique. De fil en aiguille, des artistes et des poètes ont contribué de façon magistrale aux débuts de l’art postal : Mallarmé, Marinetti, Proust, Apollinaire, Satie, Picasso, Matisse, Tzara, Duchamp, Picabia, Scwhitters, Breton, Cocteau, Jacob, Prévert ? Entre leurs mains, peu à peu l’objet posté est devenu ce vecteur de communication qui prône l’interaction plastique des formes et des couleurs, des signes et de l’encre.

Peut-on dire que le Mail art est un véritable mouvement artistique ?

Renaud Siegmann : En tant que réseau d’expression graphique, le mail art s’est beaucoup interrogé sur les rapports étroits qu’entretiennent le verbe et l’image dans des domaines aussi récurrents que l’information, l’administration, la politique, la publicité et même le commerce. Mais ce qui rend le mail art en tous points attachant, c’est sa très grande liberté. Et justement, parce que ce n’est pas un mouvement artistique au sens habituel du terme. Avec le risque de "théorisation", voire de "dogmatisation" que ce genre de phénomène subit immanquablement à la longue. Je dirais plutôt que le mail art est un milieu de création permanente ouvert sur le monde, un art accessible au plus grand nombre qui fait feu de tout bois et qui n’a pas d’exclusive, ni d’âge ni d’origine.

Pouvez-vous nous parler de Ray Johnson ?

Renaud Siegmann : Associé à différentes tendances de l’art moderne pour le caractère avant-gardiste de son ?uvre, Ray Johnson (1927-1999) constitue avant tout un talent à part, un maître qui a fait école mais qui travaillait d’abord au nom des artistes. Artiste new yorkais, celui-ci s’est fait connaître au cours des années 50-60 en participant de près à différents courants underground, de l’expressionisme abstrait au mouvement fluxus en passant par le mail art dont il est le père fondateur. En fait, Ray Johnson était persuadé que l’artiste quel qu’il fut avait les moyens d’animer son propre réseau, postal ou autre, en dehors des circuits traditionnels du marché de l’art : musées, galeries, revendeurs, agents, etc. C’est ainsi qu’il a eu l’idée de communiquer par la poste, au départ sous couvert d’invitations expédiées pour des vernissages réels ou imaginaires et bientôt accompagnées d’une formule qui va faire le tour de la Terre : " please add and return to R. J. " ; " complétez s.v.p. ; et retournez à R. J. " L’effet boomerang, c’était simple, mais il fallait y penser ! Et d’ailleurs, Ray Johnson avait pris l’habitude de répondre à tous ceux qui l’interrogeaient sur le Mail art : " Le seul moyen de comprendre mon école est d’y participer pendant quelques temps. C’est secret, privé et sans règles.