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> Edition du 7 février 2007
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Entretien avec Sabine Bledniak. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 14 novembre 2002

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Sabine Bledniak a préfacé et établi l’édition de Cher Maître, Lettres à Auguste Rodin 1902-1913, Rainer Maria Rilke, Kitty Sabatier. Elle anime Grand Pollen et Pollen, deux collections des Editions Alternatives qui pour chaque ouvrage, proposent une correspondance entre le texte et l’image.

Nathalie jungerman : Vous avez travaillé à l’édition de ce recueil de lettres, publié auparavant aux éditions Emile-Paul frères en 1930, qu’est-ce qui vous a décidé à rééditer en partie cette correspondance ?

Sabine Bledniak : Rilke est un auteur qui m’a toujours passionné. Dans l’ouvrage que lui a consacré Pierre Desgraupes dans le collection Poètes d’aujourd’hui j’ai découvert que mon auteur fétiche avait été le secrétaire particulier de Rodin. Les extraits de textes présentés dans cette édition m’ont donné envie d’en savoir plus et je suis allée consulter les archives du musée Rodin. Et là, je dois dire que ce fut pour moi un grand moment d’émotion. Je m’attendais à visionner des microfilms ou au mieux, des photocopies et ce furent les originaux que l’on m’apporta. Dans une simple pochette en carton, comme ça, en vrac, les lettres écrites par Rilke à Rodin, les télégrammes et même le solde de tout compte lorsque Rodin renvoie Rilke. La lecture de l’entièreté de cette correspondance m’a convaincue de la nécessité d’en faire un ouvrage. C’est seulement après que j’ai découvert qu’il en existait déjà une édition complète.

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Qu’apporte cette nouvelle édition par rapport à la première ?

Sabine Bledniak : Je dirai que c’est un autre livre. Souvent, il me semble que les correspondances sont difficiles à lire car elles s’adressent à un public suffisamment érudit pour connaître la plupart des intervenants ou des événements qui sont cités dans ces lettres. Pour être plus claire, il est des lettres ou des passages de lettres que je n’ai pas souhaités garder car ils faisaient appel à des références d’époque que le lecteur non averti ne peut connaître et qui par ailleurs n’apportent pas grand chose à la compréhension du lien qui unissait le poète et le sculpteur. Ensuite, il y avait beaucoup de répétitions et si certaines étaient parlantes, d’autres l’étaient moins. Enfin, il y a tout le travail de Kitty Sabatier qui donne un souffle et une vision tout à fait autres à cette correspondance.

Cette correspondance à une seule voix montre combien le poète vénère le sculpteur... Qu’en est-il des lettres de Rodin ? N’était-il pas possible d’établir un échange épistolaire ?

Sabine Bledniak : J’ai pu consulter au musée Rodin quelques réponses du sculpteur à Rilke. Elles sont plutôt décevantes, soit parce qu’elles ont écrites par le secrétaire du moment, soit parce qu’elles sont le plus souvent très brèves et plutôt anodines. Visiblement, Rodin n’était pas un homme d’écriture... et je ne crois pas que l’on puisse donc parler d’échange épistolaire entre les deux artistes, s’il y a eu échange, ce fut sur un autre plan...

Pouvez-vous nous parler des liens exceptionnels qui unissaient Rilke et Rodin ?

Sabine Bledniak : Ce qui surprend à la lecture de cette correspondance, c’est l’admiration sans bornes que porte Rilke à Rodin, une admiration qui confine à la vénération et qui peut laisser perplexe quand on connaît les deux univers si contrastés des deux artistes. Lorsque Rilke rencontre l’oeuvre du sculpteur français, c’est comme un éblouissement. Le poète est tourmenté, empli de doutes sur sa capacité créatrice. En Rodin, il découvre l’ ?uvre toute puissante, l’incarnation par l’homme d’une maîtrise presque totale de la nature pour la transformer en art. Depuis longtemps à la recherche d’un modèle qui puisse le guider sur la voie de la création, Rilke a trouvé Rodin. Pour Rodin, il est difficile de savoir ce qu’il pensait de cet étrange jeune homme dont l’ ?uvre littéraire, en allemand, ne pouvait que lui être étrangère. Rodin exerçait visiblement une fascination sur Rilke, il est peu probable que la réciproque soit vraie.C’est finalement un couple maître-disciple assez courant, sauf qu’ici le disciple s’appelle Rilke. tempeterodinsite

Ce recueil de lettres propose une mise en correspondance avec les compositions plastiques, encres et calligraphies de Kitty Sabatier. Comment s’est effectuée cette rencontre ?

Sabine Bledniak : J’avais pu apprécier le travail de Kitty Sabatier lors d’une exposition à Nancy, j’avais envie de travailler avec elle et après l’avoir rencontrée cette envie s’est confirmée. Restait à trouver un texte... Quand je lui ai proposé Rilke, elle m’a immédiatement dit oui. Comme moi, elle se nourissait depuis longtemps des textes de l’écrivain allemand. J’ai tendance à penser qu’il n’y a pas de hasard...Je l’ai laissée entièrement libre. J’avais déjà pu apprécier le côté très abstrait de son ?uvre qui ne laisse parfois subsiter que l’esprit de la lettre. Je sais que pour ce travail, elle s’est plongée dans les deux univers et l’on retrouve notamment dans ses bleus et ses ocres les teintes qu’affectionnait Rodin dans ses esquisses.

Vous animez deux collections créées par Suzanne Bukiet aux éditions Alternatives, Grand Pollen et Pollen, collections qui mettent en incidence le texte et l’image, quels sont vos prochains projets éditoriaux ?

Sabine Bledniak : Un petit Pollen sur les jiseiku, ces poèmes d’adieu au monde que les samouraïs écrivaient avant de mourir, illustré par une calligraphe japonaise, un autre sur les textes d’un écrivain peintre soudanais contemporain, littérature fort peu connue en France, un grand Pollen sur des textes de Casanova et je n’en dirai pas plus. En reprenant cette direction de collection je souhaite bien sûr poursuivre l’aspect multiculturel qui a parfaitement été développé par Suzanne Bukiet pendant près de dix ans mais également faire découvrir ou redécouvrir des textes qui me semblent importants en les donnant à lire aussi par l’interprétation graphique que peut en donner un artiste.