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Rainer Maria Rilke : Portrait, par Corinne Amar

édition du 14 novembre 2002

rilkesite

Car les vers ne sont pas faits avec des sentiments, ils sont faits d’expérience vécues. ( ?)Il faut avoir vu beaucoup de villes, beaucoup d’hommes et beaucoup de choses et savoir le mouvement qui fait s’ouvrir les petites fleurs au matin. Il faut pouvoir se remémorer des routes dans des contrées inconnues, des rencontres inattendues et des adieux de longtemps prévus - des journées d’enfance restées inexpliquées, des matinées au bord de la mer, la mer en général et chaque mer en particulier, des nuits de voyage... ( Les Cahiers de Malte Laurids Brigge )

Au commencement de Rilke était la poésie - au travers de sa correspondance incessante, la poésie, toujours -, et à sa fin encore, chaque parole qu’il prononçait en était chargée. Mais, entre ces deux, se place une vie de cinquante et un ans tout juste, riche en expériences intimes, en luttes avec les démons du coeur, en souffrances, qui peu à peu épuisèrent une âme et un corps sensibles à l’excès au goût de l’assourdi, du fané, du recueilli, du subtil. De famille autrichienne, Rainer Maria Rilke est né à Prague, en 1875. Il meurt en Suisse, en 1926. Ses parents se séparent alors qu’il a neuf ans. De onze à seize ans, il est cadet à l’Ecole Militaire, période plus sombre encore que sa petite enfance et dont il dira que jamais personne n’est resté aussi longtemps la tête sous l’eau. Il passe les six années suivantes à rattraper le retard pris dans ses études, commence à écrire et à publier puis quitte Prague pour Munich en 1896. Il rencontre Lou Andréas Salomé en 1897. Il a vingt deux ans et, déjà quatre recueils de poèmes aux dons évidents. Elle est belle, elle est magnifique, elle en a trente six. Fille d’un général russe, passionnément et vainement aimée par Nietzsche rencontré à Rome en 1882, mariée chastement depuis 1887 à l’orientaliste F.C.Andréas, elle a publié de son côté, un roman et de nombreux articles de revues. Après quatre années de liaison au cours desquelles se situent notamment leurs voyages en Russie, en Italie, et où Rilke écrit ses premiers grands textes, cet amour fera place à une amitié qui va durer jusqu’à la mort du poète et rester la plus étroite et nécessaire d’une vie où tant de figures féminines ont passé. Dieu le sait ; ton être aura été la véritable porte par laquelle j’accédai pour la première fois à l’air libre( ?), écrit Rilke en 1911 à Lou. Il rencontre une élève de Rodin, Clara Westhoff, qu’il épouse en 1901 et dont il aura une fille Ruth. Il mène, à partir de 1902, une vie errante qui le conduit plusieurs fois à Paris, notamment à Meudon chez Rodin, auprès de qui une commande d’un éditeur d’art devait lui permettre de vivre quelques années.

Dès sa première rencontre avec Auguste Rodin, son impression est décisive, en ce sens que la primauté de l’artiste sur tout le reste acquiert à ses yeux la force d’une évidence. Le 8 août 1903, il écrit à Lou : Dès la première fois que j’allai voir Rodin et déjeunai chez lui, à Meudon, avec des gens qu’on ne vous présentait pas, étrangers réunis à une même table, je compris que sa maison n’était rien pour lui, une misérable nécessité peut-être, un toit pour s’abriter de la pluie et dormir dessous ; que ce n’était pas un souci pour lui, ni pour sa solitude et son recueillement un fardeau. Il avait tout au fond de lui l’obscurité, le refuge et le calme d’une maison, et lui-même était le ciel par-dessus, était la forêt tout autour, et l’étendue, était le fleuve qui coulait à jamais devant. Quel solitaire, ce vieillard abîmé en lui-même, debout, plein de sève, comme un vieil arbre en automne. Il s’est fait profond ; il a creusé une profondeur à son coeur, dont les battements viennent de loin, comme du centre d’une montagne (cité par Philippe Jaccotet, RILKE, coll. Ecrivains de toujours, ed. Seuil, 1970). Rilke et sa femme ont donc quitté définitivement leur maison de Westerwede pour s’établir à Paris, pour Rodin. Car nous voulions qu’il nous apprît à travailler. Nous ne voulions rien d’autre que le travail, chacun à sa tâche, dans le calme, et sans souci d’aucune autre expérience partagée.(Paris, le dernier jour de juin 1903). " Et pour la première fois depuis des années, le son clair de la joie retentit dans la lettre où il raconte qu’à sa grande surprise, Rodin le prend entièrement à son service, comme secrétaire, dans le petit pavillon qui jouxte sa grande maison de Meudon. Et tout en veillant à sa correspondance - au début encore dans un français tout juste bon à envoyer en purgatoire -, il apprend au contact de Rodin, malgré cette tâche accessoire, à remplir la tâche essentielle qui est sa raison d’être et qui se trouve résumée dans la maxime de vie de Rodin : Il faut toujours travailler - toujours ? (Oberneuland, 10 août 1903) " (cité par Lou Andréas Salomé, RAINER MARIA RILKE,éd. Maren Sell,1989, p.34) Ce que Rilke voit dans l’oeuvre de Rodin, défiant le temps comme une cathédrale, c’est le modèle même de ce qu’il rêve de faire avec les mots, de ce qu’il n’a pas su faire jusqu’alors : transformer l’angoisse en choses d’art, en statues, en tableaux, en poèmes. L’exemple de Rodin, c’est le travail sans relâche, à tout moment, c’est la patience de l’artisan. Rilke comprend alors à quel point c’est précisément en faisant abstraction du sentiment qu’on parvient à une concentration totale sur un objet et que c’est de cette manière seulement que l’artiste peut se rendre maître de l’ ?uvre à créer. En 1903 encore, il écrit à Lou : Ce qu’il regarde, ce qu’il enveloppe de sa contemplation est toujours pour lui l’univers unique où tout se produit ; quand il modèle une main, elle est seule dans l’espace, plus rien n’existe qu’elle ; Dieu, en six jours, n’a rien crée qu’une main, c’est autour d’elle qu’il a répandu les eaux, au-dessus d’elle, qu’il a voûté le ciel ; et quand tout a été achevé, il s’est reposé de l’avoir créée, et il y eut une splendeur et une main ( cité par L.A.S., R.M.RILKE,p.35). L’hymne à Rodin retentit encore dans maintes lettres à Clara. Ainsi dans celle du 20 septembre 1905 (citée par Ph. Jaccottet, p.58) : Que sont toutes les vacances, toutes les journées en forêt ou à la mer, toutes les tentatives de vie saine, et la pensée de tout cela, en face de cette forêt, de cette mer, du repos incroyablement confiant dans son regard qui tient et qui porte, en face du spectacle de sa santé et de sa sûreté. Tout cela est grondant d’énergies qui vous inondent, il vous vient une joie de vivre, un don de vivre dont je n’avais aucune idée. Rilke a trente ans. "( ?)Ici, le disciple ne donnait pas assez, lui à qui Rodin livrait les secrets de sa vieillesse - la mélancolie que lui inspirait l’affaiblissement de ses forces de jouissance, qu’il entendait en un sens artistique autant que naïvement sensuel. Il y a quelque chose de touchant dans la manière dont ce vieillard, si l’on en croit les allusions de Rilke, lui confiait son échec, alors que celui qui parlait ainsi avait été à ses yeux l’un des plus éminents parmi les vivants, un signe qui dépasse son époque, un exemple exceptionnel, un miracle de loin visible -et pourtant, ce n’est qu’un vieil homme indiciblement seul, seul au milieu d’une grande vieillesse (Oberneuland, 10 août 1903)" .(cité par L.A.S, R.M.RILKE, p.39). Il faut lire la correspondance de Rilke à Rodin, (Cher Maître, Lettres à Auguste Rodin 1902-1913, Editions Alternatives) pour mieux saisir la complexité, la différence profonde surtout de ces deux tempéraments-là, qui contribuera, par la suite, au relâchement et presque à la rupture des liens exceptionnels qui les unissaient.

Corinne Amar