Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Lettres choisies, de Rilke à Rodin

édition du 14 novembre 2002

 

lettrerilkesite

Extraits de lettres tirés de l’ouvrage Cher Maître, Lettres à Auguste Rodin 1902-1913, Editions Alternatives

Schloss Haseldorf, le 28 juin 1902. (Holstein) Allemagne

Honoré Maître,
J’ai entrepris d’écrire pour les nouveaux a rts monographiques allemands, publiés par le professeur Richard Muther, le volume dédié à votre oeuvre. Un de mes plus ardents désirs a été accompli par là, car, l’occasion d’écrire sur vos ?uvres est pour moi une vocation intérieure, une fête, une joie, un grand et noble devoir, vers lequel mon amour et tout mon zèle se tournent.
Vous comprendrez, mon Maître, que je ferai tout, pour accomplir ce travail aussi consciencieusement et profondément que possible. Pour cela, il ne faut pas moins que votre généreuse assistance, je me rendrai cet automne à Paris, pour vous voir et m’absorber dans vos ?uvres, et spécialement pour pénétrer dans les dessins encore si peu connus à l’étranger. Mais, comme je dois, déjà maintenant, me mettre aux travaux préparatifs, il me faudrait bientôt vos précieux conseils, dont la demande est le but de ma lettre. (...)
Avant de finir cette lettre (je vous prie de me pardonner le style : écrire en français me fait tant de peine) je me permets de vous rappeler ma jeune femme (le sculpteur Clara Westhoff à Worpswede près de Brême, qui en 1900 a eu le grand bonheur de travailler à Paris pas loin de vous et de l’éternité qui entoure votre personne). Elle vous a envoyé (il y a deux mois) des épreuves de ses récents travaux, ainsi qu’une lettre qui lui tenait très à c ?ur, et maintenant elle attend (je le devine) avec angoisse et impatience, cher Maître, un seul mot de vous, vos conseils, qui sont si importants et décideront de son avenir et sans lesquels elle tâtonne en avant comme une aveugle.
Il me reste encore à vous prier, illustre Maître, de pardonner toutes les indiscrétions de cette lettre sans forme, et de croire que je me sens très heureux d pouvoir vous exprimer mon admiration et la dévotion la plus profonde :

Rainer Maria Rilke

Mon adresse : Schloss Haseldorf
Holstein, Allemagne


Paris, le 27 octobre 1902. 3 rue de L’Abbé-de-l’Epée. (p. 24)

Mon cher Maître,
Avant votre départ, j’ai le besoin de vous dire mes reconnaissances pour toutes les heures de bonheur que vous m’avez données pendant les deux mois que je suis à Paris. Dès je suis arrivé ici, il n’y avait pas autre chose pour moi que votre ?uvre : c’est la ville dans laquelle je vis, c’est la voix que j’entends et le silence qui m’entoure, c’est l’aurore et le crépuscule de tous mes jours et le ciel de mes nuits de travail.
Je ne sais pas vous le dire, et mon livre, lui aussi, peut-être ne sera-t-il qu’un faible souvenir de mes impressions et de mes sentiments ? Mais ce que je reçois, tous les miracles de vos mains et de votre vie, tout ça n’est pas perdu : je sens que la lourde richesse que vous avez mise sur mon coeur me restera, e que, dans la résurrection de mes vers, se lèvera, beauté par beauté, tout ce temps énigmatique.
J’ai déjà une fois essayé de vous dire, que votre oeuvre et votre exemple héroïque pour ma femme et pour moi-même sera toujours l’événement le plus important de notre jeunesse et le souvenir que nous garderons comme un héritage sacré pour notre enfant, et pour des jeunes gens, qui ne savent pas leur chemin et qui nous le demanderont.
Vous êtes en voyage : sachez, mon Maître, que nous pensons avec ce sentiment ardent à vous, en travaillant.
Moi, je connais un peu l’Italie. J’ai vécu quelque temps à Florence, puis à Pise, et près de Pise à la campagne au bord d’une mer rêveuse et forte. Voilà un passé, qui reste debout pendant des siècles, un passé plus voisin de l’avenir que du présent. Ce doit être aussi comme une partie de vous : parce que chez Michel-Ange et Léonard vous êtes entre vos pairs.
Quand vous reviendrez, mon Maître, mon travail sera fini, je l’espère. Mais j’ai pris ces jours-ci la résolution de rester cet hiver à Paris de fréquenter les conférences du " Collège de France ", de revenir au Louvre, de travailler et d’étudier beaucoup, par exemple de m’occuper ardemment de l’oeuvre de M. Eugène Carrière.

Et j’espère que vous me donnerez la permission précieuse d’entrer quelquefois les samedis dans votre atelier et de garder ce contact avec votre oeuvre, qui m’est devenue une communion de laquelle je reviens jeune et juste, éclairé de l’intérieur par l’hostie de votre beauté...
Ma femme est tout le jour dans son atelier et nous ne nous voyons presque que le dimanche où nous allons au Louvre ou au Luxembourg.
Rainer Maria Rilke


Mercredi, le 21 octobre 1908. 77, rue de Varenne.

Cher grand ami,
Merci de votre carte d’hier ; une demi-heure après l’avoir lue, je me trouvais boulevard Malesherbes devant les dessins que l’on croit connaître et qui chaque fois vous attaquent à votre insu de leur force inattendue et première. Comme tout est logique dans votre oeuvre. Le mouvement rapide de la terre en sculpture que vous créez projette tous ces globes qui tournent autour de vous aux confins du possible. Et la science de ce ciel est aussi vaste que celle de votre terre statuaire. J’ai retrouvé dans ce firmament nerveux et vibrant quelques constellations qui me sont familières : Les Pléiades des Cambodgiennes qui attirent un si doux printemps, et çà et là un des astres inoubliables à la flamme fatale. Et par endroit apparaissait un fragment de cette voie lactée passionnément mélancolique que sera l’histoire de Psyché. Mais plus loin, j’ai vu surgir d’autres étoiles qui seront encore à découvrir et à aimer et qui ne figurent point encore dans les planisphères savantes. Et comme tous ces êtres se précisent infiniment dans un instant d’éternité et se tiennent dans un équilibre céleste entre les musiques et la géométrie(dirait-on) où il y avait encore (car les espaces sont immenses), un chaos à rythmer. Tout à vous cher grand ami. Votre

Rilke.

Avec l’aimable autorisation de publication des éditions Alternatives.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite