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Entretien avec Marcel Moreau.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 5 décembre 2002

 

corpuscriptisite

Marcel Moreau est né en 1933, à Boussu, village minier du Borinage (Belgique). Fils d’ouvrier, il a notamment gagné sa vie comme aide-comptable au journal Le Peuple à Bruxelles, puis en 1955 entre comme correcteur au journal Le soir. Premières velléités d’écrivain. Premiers "états de possession." Quintes sera publié en 1963. Il se marie en 1957 et aura deux enfants. En 1968, s’installe à Paris où il exerce son métier de correcteur (Alpha Encyclopédie, Le Parisien Libéré, en 1971, Le Figaro, jusqu’en 1989). Nombreux voyages en Inde, Iran, Népal, Cameroun, Pérou, Mexique, U.R.S.S., Chine, Etats-Unis, Canada. Naufrage (100 morts) en Adriatique, au retour d’un séjour en Grèce. Rencontres avec Paulhan, Anaïs Nin, Dubuffet. Correspondance importante avec ces deux derniers. Une longue amitié avec Topor (un livre : Le Grouilloucouillou. Texte pour 13 portraits, d’Antonio Saura. Quelques prix littéraires en Belgique, et un au Canada.

Nathalie Jungerman : Claude Louis-Combet a dit qu’une voix le dictait, ses manuscrits ne comportent effectivement aucune ratures... Qu’en est-il de votre travail d’écriture ? Comment construisez-vous autour de ces bribes charnelles ? Comment s’organisent vos manuscrits ?

Marcel Moreau : Mes manuscrits s’organisent d’une façon très désordonnée. C’est une voix qui surgit ce n’est pas une voix qui me dicte. Corpus Scripti, est un thème qui n’a cessé d’habiter mon écriture, le rapport du corps et de la création.
Dans ces bribes, deux ou trois lignes sont à peu près lisibles ! Il y a toujours une courbe qui se forme, d’ailleurs je n’en comprends pas le sens. Ensuite, c’est comme si j’étais dans l’impossibilité de quitter la page, il faut que tout se passe là. Il y a quelque chose de très organique et d’immédiat. Les peintres s’intéressent beaucoup à cette étape de l’écrit. Jean Dubuffet, par exemple, qui aimait beaucoup ce que je faisais, trouvait dans mes manuscrits un rapport avec l’art brut. Je ne pense pas que ce soit de l’art brut mais en tout cas c’est une écriture de pulsion. Il y a jaillissement. A ce stade de l’écriture, le style, la musicalité, les idées sont déjà là. Je ne connais pas le vertige de la page blanche... Je ne suis pas non plus dans la grâce continuelle d’écrire, je travaille sur des profondeurs, sur des ténèbres, ce n’est donc pas facile de porter tout ça à la lisibilité et à la justesse, c’est un combat. Et mes manuscrits en sont un témoignage. Le problème d’une telle écriture est que la pensée va plus vite que la main, donc " en cours de route ", il y a des mots qui manquent à l’intérieur des phrases, des lettres qui manquent à l’intérieur des mots. L’organisation se fait à la machine, sur ma vieille Olivetti où tout est à reconstituer. Le caractère même de la machine m’oblige à freiner ce rythme, cette instance, cette espèce de folie, à avoir du recul, c’est là que j’entends si le style n’est pas bon. C’est là aussi que les phrases amputées se reconstituent.

Votre écriture témoigne d’une mise en difficulté de soi, un processus proche de la folie...

Marcel Moreau : Il y a danger, danger de vertige, de déséquilibre, de désaxation. Parfois je touche le fond car le sens des mots peut être impitoyable. Ce n’est pas un exutoire bien que l’écriture puisse l’être. Le sens des mots peut vous faire tomber très bas. L’écriture vous écrase, vous terrasse et vous relève, c’est une écriture en mouvement. Un imprimeur et éditeur belge a publié un livre sur mes manuscrits. En regard de chaque illustration qui sont des lino-gravures réalisées par un peintre à partir de mes manuscrits, j’ai fait un commentaire. Ce peintre a travaillé sur la graphie, a grossi, isolé, déplacé des caractères et finalement ses compositions plastiques ressemblent parfois aux encres de Michaux.. Mes commentaires ne sont pas là pour expliquer ma manière d’écrire, c’est impossible, ça échappe à la raison. Après 40 ans d’écriture, pour moi c’est toujours un mystère. Je peux donner quelques pistes, par exemple, l’importance de collision, de télescopage dans les mots, car avec une telle circulation, il y a forcément des accidents, les mots se rencontrent les uns les autres, les sonorités se choquent et peuvent faire naître de nouvelles idées...

Vous parlez dans Corpus Scripti d’" une écriture d’avant les mots, et même d’avant les idéogrammes "...

Marcel Moreau : Parfois le langage m’apparaît comme une pâte imprécise, primitive, primordiale, une masse sonore. A moi d’en tirer des mots et des idées. Dans ma jeunesse, l’écriture était aussi un acte semblable à celui d’un sculpteur qui travaille, modèle à partir de quelque chose d’informe. J’ai dû commencer par là. A présent, ce n’est plus tout à fait comme ça que se présentent les choses. Je suis assez critique envers cette écriture parce qu’elle n’est pas aussi belle que celle à laquelle j’ai pu arriver aujourd’hui, pas aussi musicale ; il s’agissait plutôt d’une écriture géologique. C’était un monde en formation, en dé-formation comme un phénomène géologique. C’était ma manière d’entrer dans l’écriture, avec mes instincts, mes pulsions et une force.

Dans votre rencontre avec les mots, vous parlez de " corps analphabète "...

Marcel Moreau : Je pense que beaucoup de gens vivent avec le silence de leur corps, c’est-à-dire qu’ils ne parlent jamais à leur corps, ils ne l’écoutent pas, ils n’entendent rien. Alors qu’en vérité, il y a beaucoup de sons, de musique et parfois de tintamarre. J’ai donné la parole au corps, j’étais dicté par le corps ou bien c’était moi qui dictais au corps. J’en fais le lieu même de la création littéraire...

Votre premier livre Quintes, est l’itinéraire d’un personnage mais cette trame romanesque est le prétexte à des digressions et considérations personnelles sur l’écriture et sur l’implication du corps...

Marcel Moreau : Quintes est une aventure physique, sensuelle et charnelle mais surtout très intérieure. C’est mon premier livre et il représente sept années de travail. Je lisais beaucoup avant de commencer à écrire (un livre par jour), j’étais passionné par les mots, j’avais l’amour des mots... Puis, il a fallu absolument que je fasse quelque chose d’autre avec tout l’univers qui était en moi, cet univers qui était un chaos indescriptible, des tensions violentes, des concupiscences extrêmes... Je n’avais pas de mots à ce moment là pour exprimer tout ce que je ressentais, et j’étais dans un renfermement qui devenait insoutenable. Il fallait que j’écrive, je ne pouvais plus faire autrement, ou alors c’était la folie. J’ai commencé en 1956. Quintes m’a demandé beaucoup de travail et j’ai supprimé beaucoup de livres dans ce livre. C’était vraiment une tentative, je n’étais jamais content de moi-même mais c’était déjà un commencement de libération... Avec Quintes, je commence à jeter sur le papier tout ce que j’ai gardé en moi. La trame romanesque est en effet un prétexte à des considérations plus intimes. Il faut mettre le mot roman entre guillemets. Je ne suis pas un constructeur de situations romanesques. Je ne travaille pas des personnages qui ont une famille, une histoire, qui se parlent... Ce rapport avec les mots s’est donc imposé tout de suite à moi, avec la lecture puis l’écriture, c’était une rencontre inévitable comme une fatalité, une rencontre physique.

D’un côté, il y a des récits et de l’autre une sorte de ressassement éternel, cette écriture autobiographique... Comment voyez-vous votre propre parcours ?

Marcel Moreau : Je me qualifie de chercheur, plutôt que d’écrivain. Je suis à la recherche de quelque chose... Quand j’ai des lecteurs qui me disent le plaisir, le bonheur que je leur apporte en mettant des mots sur des choses qu’ils n’osent ou ne peuvent nommer, je me dis que je leur ai transmis une vérité ou bien je les ai mis en état de comprendre leur propre vérité. Il se passe quelque chose de l’ordre de cette lumière là. C’est un travail inachevable. Aujourd’hui, après avoir écrit tant de livres, je suis plus vrai avec moi-même que je ne l’ai jamais été. Je suis passé à l’essai avec un livre publié en 1966 Le chant des paroxysmes. C’était la première fois que je m’attaquais aux idées mais tout en évitant la théorie et en en faisant une expérience charnelle. C’est un essai que je ne considère pas très réussi, je n’étais pas mûr pour écrire des pensées, des réflexions sur le monde. C’était plutôt une tentative. Mais j’avais l’impression de ne plus pouvoir écrire que ça. Alors au rythme de ma vie sentimentale, amoureuse, des livres qui sont une littérature où je m’intéresse seulement à l’amour ou à la femme, (sept ou huit livres publiés aux éditions Lettres Vives) ont accompagné tous ces ouvrages. Une écriture nécessaire qui me fait un bien énorme par rapport à l’écriture de recherche, à l’essai.

Comment s’est fait le lien avec Anaïs Nin avec qui vous avez eu une correspondance ?

Marcel Moreau : Une anglaise qui me lisait et qui connaissait Anaïs Nin lui a envoyé un jour un de mes livres. Anaïs Nin a réagi immédiatement avec enthousiasme et nous avons commencé une correspondance. Trois des lettres qu’elle m’a envoyées sont d’ailleurs publiées dans son journal. Un jour, j’ai eu très envie d’aller la voir, je la savais malade et il était temps qu’on se rencontre. Je suis donc parti à New York. C’était dans les années soixante-dix. Je l’ai rencontrée à une période où je commençais à douter. Elle trouvait à ma démarche une dimension qu’elle n’avait pas su trouver pour elle-même. Elle vivait une vie de grande fécondité littéraire mais en même temps elle était très sollicitée. Elle avait l’impression de ne pouvoir travailler en profondeur et ça lui donnait mauvaise conscience de me lire car elle prétendait que j’allais plus loin qu’elle dans la connaissance de la nature humaine. Ce qu’elle m’a dit là était très important. Ce qui me troublait, désespérait aussi c’était de ne pouvoir évaluer ce que j’écrivais à l’aube de la critique. C’était simplement un questionnement intérieur. Finalement les lettres d’Anaïs Nin étaient un encouragement. Pourtant, à ce moment là j’avais un certain nombre de lecteurs. Bien sûr je n’étais pas très médiatisé... Puis tous les critiques qui m’avaient soutenu à mes début, toujours en insistant sur le caractère choquant de mes livres, sont morts les uns après les autres, Claude Bonnefoy qui a écrit des choses admirables, Alain Bosquet... Il y avait quand même eu les dictionnaires de littérature qui me faisaient une place, donc malgré le silence, ils considéraient le travail...

Et le lien avec Jean Dubuffet ?

Marcel Moreau : C’est aussi un de mes lecteurs qui a envoyé un livre à Dubuffet. Il a également été enthousiaste. On s’est vu quelque fois... Il voyait quelque chose de très fort en rapport avec ce qu’il faisait lui-même. Chez lui c’était plus cérébral que viscéral, c’était un rapport au chaos aussi, à l’expression brute, mais quand même assez structuré. J’étais très touché par le regard qu’il portait à mes livres car peu de personnes avaient grâce à ses yeux. Au regard des oeuvres de Dubuffet je ne ressentais pas de palpitations comme je peux en ressentir face à certaines oeuvres expressionnistes qui ont une conception des corps éclatés. Il m’a fallu un peu de temps pour entrer dans l’univers de Dubuffet... C’était un grand novateur. J’écrivais un livre par an et chaque fois le lui envoyais et il m’écrivait des lettres exclamatives, ils m’encourageait, m’emmenait dans son atelier...

Le Prix Wepler-Fondation La Poste 2002 vous a été décerné pour Corpus Scripti, publié aux éditions Denoël. Qu’est ce que vous a apporté ce Prix ?

Marcel Moreau : Ce Prix m’a apporté quelque chose d’absolument inattendu. Je me disais que c’était fini, trop tard pour moi en France ; j’ai eu plusieurs Prix en Belgique et un au Canada... J’ai eu beaucoup de plaisir à recevoir le Prix Wepler-Fondation La Poste à cause de sa singularité : le fait qu’il récompense des oeuvres que les Prix traditionnels se sont fait une spécialité de laisser dans l’ombre. Je redoutais un peu la soirée à la brasserie Wepler et j’ai été agréablement étonné.

Vous avez beaucoup voyagé, en Inde, au Népal, en Iran, au Mexique, en Chine... Vous avez même été victime d’un naufrage dans l’Adriatique en 1971. Quels retentissements ces voyages ont eu sur l’écriture ?

Marcel Moreau : Lors de ce naufrage dans l’Adriatique, le bateau était en flammes, des passagers autour de moi étaient morts. J’ai pensé à la littérature, notamment à un de mes livre La Terre infestée d’hommes, un livre dévastateur, destructeur, un livre avec la folie et la mort qui correspondait à ce que j’étais en train de vivre. J’avais là un sentiment d’acceptation de la mort... mais j’en étais à mon sixième livre, je me suis dis que j’en avais au moins un de plus à écrire et j’ai lutté, encouragé par cette pensée. J’ai finalement été sauvé au bout de 2h30. Maintenant il y a trente-cinq livres de plus ! Les voyages étaient pour moi un besoin de casser la sédentarité, d’entendre d’autres langues, de voir d’autres visages, de sentir d’autres odeurs. C’étaient des voyages très physiques, infatigables où le corps était en mouvement, ils ont dû en effet avoir des retentissements sur l’écriture. Je n’ai plus maintenant d’impulsion de ce genre. Il y a toujours ce voyage intérieur, cette descente au fond de soi.

....

Marcel Moreau
Corpus Scripti
Éditions Denoël, 2002
Prix Wepler Fondation La Poste


Lettre de Marcel Moreau à Nathalie Jungerman
© N. Jungerman

16/12/2002

Chère Nathalie

FloriLettres, quelle belle œuvre...
Je la reçois tel un prix dans le prix. Un supplément de grâce, de surprise qui fait danser la récompense. Venant de vous, c’est comme un "bal dans ma tête", et ailleurs, dans les profondeurs.
Je vous remercie, Amie (si j’ose...) de m’avoir mis, de cette façon avec la complicité de Corinne, dans l’état, le désir, de suspendre mes mots aux vôtres. Émotion...
Je ne pouvais rêver plus douce parenthèse à ma rude et obsessionnelle aventure d’écrire.

Moi aussi je vous dis à bientôt, j’espère,
et vous embrasse.

Marcel

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