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Erich Maria Dietrich : Portrait, par Corinne Amar

édition du 26 décembre 2002

Couverture du livre Marlène Dietrich Erich Maria Remarque,dis moi que tu m’aimes

"Nous sommes ensemble dans une petite pièce, et dehors va la nuit et le monde. Nous avons une lampe et un lit et nos c ?urs et la chaleur derrière nos fronts qui s’appelle la vie. Nous l’avons pour ce court et long souffle qu’est l’existence."

Celui qui écrit cet hymne à l’amour s’appelle Erich Maria Remarque, écrivain allemand, né en 1898, naturalisé américain en 1947, porte-drapeau de la littérature pacifiste, auteur d’A l’Ouest, rien de nouveau, best-seller du vingtième siècle. Celle à qui s’adresse cet hymne est Marlène Dietrich, autre déesse vivante de l’époque, qui vient de réaliser L’Ange Bleu, La Femme et le pantin, avec son mentor et metteur en scène Joseph von Sternberg. En 1937, lorsqu’ils se rencontrent à la terrasse du très chic hôtel Excelsior de Venise, et sous les yeux cinématographiques de Joseph von Sternberg, ils sont tous les deux, riches, célèbres et séduisants, vagabonds de luxe, bivouaquant dans les meilleurs palaces du monde. Il la courtise, lui annonçant immédiatement : "Au fait, je voulais vous dire, je suis totalement impuissant". Elle lui répondra : "Mais c’est merveilleux, c’est un soulagement." Leur liaison durera trois ans. Cette histoire amoureuse, faite de drames, d’illusion grandiose, de tentatives d’autopersuasion, autrement plus étincelante que le croisement inattendu d’un beau cerveau et d’une magnifique paire de jambes, produira aussi un échange épistolaire soutenu et poursuivi bien au-delà de son interruption en 1940. (Lorsque, trente ans plus tard, Remarque agonise dans une clinique suisse, Marlène continue de lui envoyer des télégrammes affectueux). Feu d’artifice de mots, cette correspondance est une véritable aventure littéraire. D’autant plus que les lettres, les télégrammes, les réponses aux questions de l’amant, de l’inquiet, en sont absentes. Et pour cause : la dernière femme de Remarque, Paulette Goddard, ex-femme de Chaplin, a tout détruit. Qui s’adresse à qui ? Un homme bouleversé de mots et d’amour, dont la raison est soumise à la tyrannie de sa passion, un transi que tout de l’Autre traverse, qui voudrait pouvoir tout oublier et tout retenir, tout voir d’elle qui est loin, tout savoir, tout avoir, s’adresse à une absente. Est-elle indifférente cette froide amante - par ailleurs, mariée, courtisée, désirable, infidèle -, impassible devant l’émotion, imperturbable face à la passion ? L’absente devient une image. L’image est tentation. La vraie rencontre avec l’idole a lieu dans la solitude, l’alcool, le manque, la distance, dans ce mouvement même de perte, et c’est par lui que l’amour et sa représentation deviennent possibles. La Dame est alors vidée de sa substance réelle - Marlène -, et devient - Lotus, Petit oiseau dans son nid, Doux cadeau de Dieu, Nike des côtes helléniques ?-, la substance imaginaire même, qui permet le chant du poète, de l’écrivain.

Qui est Remarque ? Fils d’un relieur, il fait des études pour être instituteur, lorsqu’il est appelé sous les drapeaux. Après la guerre, il exerce divers métiers. C’est en 1929, qu’il devient tout à coup célèbre, grâce à l’énorme succès remporté par son premier roman, A l’Ouest, rien de nouveau, récit froid et dur de l’horreur des tranchées et du non-sens de la guerre. Il s’installe en Suisse, en 1931, tandis que deux ans plus tard, ses livres sont brûlés par les nazis, et que la nationalité allemande lui est retirée. A partir de 1948, il résidera alternativement en Suisse et à New York. Dans la vie de Marlène Dietrich, les histoires d’amour au masculin comme au féminin se sont succédées ou superposées sans relâche. Si les amants hollywoodiens n’ont été que de fugaces aventures, trois hommes marqueront plus que d’autres sa vie tumultueuse : Joseph von Sternberg, Erich Maria Remarque, puis, Jean Gabin. A qui écrit Remarque qui dit écrire dans un vide infini, quand il commence ses lettres par Puma ,ou encore Panthère claire, été doré, douce pluie du ciel, les terminant par plein de conseils ou de recommandations ? Ces lettres sont belles, langoureuses et tristes, molles ou violentes, comme peuvent l’être celles de l’amour à sens unique. On ne sait rien des pensées de Marlène, mais on la connaît lointaine, dominatrice, pragmatique, décidée. Dans son roman de l’exil Arc de triomphe, achevé en 1935, et qui fut pendant près de sept ans travaillé, Remarque prête au personnage central féminin, la médiocre chanteuse de cabaret Joan Madou les traits de Marlène : "Une beauté excitante et perdue aux sourcils arqués et un visage dont le mystère était la franchise. Il ne cachait rien et donc ne montrait rien. Il ne promettait rien et, donc, promettait tout". Remarque aime, manque de confiance en lui, boit pour oublier, souffre, écrit pour conjurer une solitude existentielle profonde. Ce que dira son Journal des luttes, des doutes, des mensonges et des illusions, qui sont le lot de l’écrivain, les lettres intimes l’oblitèrent. A sa destinataire, à la fois réelle et fictive, il offre le long monologue de ses rêves diurnes.

Au moment même où j’achève la lecture de cette correspondance intime, lyrique, réelle, imaginaire, me reviennent en mémoire ces vers fraternels du poète Yves Bonnefoy :

Ce que je tiens serré n’est peut-être qu’une ombre mais sache y distinguer un visage éternel.

Corinne Amar