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> Edition du 7 février 2007
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Propos recueillis par Nathalie Jungerman

Entretien avec Laurent Theis.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

éditon du 27 mars 2003

Couverture du livre François Guizot, lettres à sa fille Henriette de L.Theis.

Laurent Theis est notamment, historien, biographe et Président de la Société d’histoire du protestantisme.

Vous avez introduit et annoté l’édition des lettres de Guizot à sa fille Henriette, dont la plupart sont inédites : comment a débuté cette aventure éditoriale ?

Laurent Theis : Cette aventure, parce qu’en effet c’en est une, est un vieux projet qui est né de mon intérêt pour Guizot à titre intellectuel et universitaire, et de ma rencontre avec sa famille qui est aujourd’hui extrêmement nombreuse. On compte des centaines de descendants qui se sont constitués en association : l’association François Guizot Val-Richer qui s’occupe du patrimoine à la fois matériel, intellectuel et moral de François Guizot. Il a connu dans l’historiographie un sort longtemps défavorable et nous avons voulu, non pas réhabiliter sa mémoire, ce n’est pas l’objet de cette démarche, mais mieux faire connaître cet homme d’Etat qui fut aussi un père de famille, un très grand historien, un journaliste, un ministre. Nous avons voulu faire ressortir un des aspects de sa personnalité, c’est-à-dire, sa vie de famille, et au-delà, la vie politique, intellectuelle, sociale, matérielle du 2ème et 3ème tiers du XIXe siècle.

Vous êtes notamment historien, spécialiste du Moyen-âge, pourquoi François Guizot ?

Laurent Theis : C’est précisément par l’intermédiaire de François Guizot que mon intérêt pour le Moyen-âge, (que j’ai enseigné en Sorbonne pendant quelques années), s’est révélé. Guizot a commencé sa vie sous le signe de l’Histoire et notamment de l’histoire du Moyen-âge ; il a édité une collection, une trentaine de volumes qui sont les sources médiévales de l’Histoire de France. En tête de chacun des textes qu’il avait sélectionnés, il a rédigé et placé une notice (entre les années 1827-28 et 1835) qui témoignait déjà d’une conception très moderne et contemporaine de l’Histoire. Guizot est l’apôtre de l’Histoire de la civilisation, un concept qu’il a inventé et développé. Non seulement il parle des grands hommes, des batailles, des institutions mais également de la vie matérielle, de la vie affective, des attitudes devant la mort ? bref une Histoire qui a été magnifiquement développée par l’Histoire des mentalités dont il est le pionnier. Cette rencontre avec Guizot qui remonte à bientôt 35 ans s’est manifestée sous diverses formes dont cette édition des lettres obligeamment mises à ma disposition par la famille qui les avait merveilleusement conservées. Ce qui n’est pas le cas de tous les grands papiers des hommes du XIXe siècle.

L’Histoire rythme l’existence de cette famille. A la lecture de cette correspondance qui s’étale sur près de 40 ans, nous traversons une monarchie, une révolution, une république, un empire, une autre république et la correspondance témoigne de la sociabilité intense de la famille Guizot...

Laurent Theis : La correspondance s’étale entre 1836, la neuvième année d’Henriette, et 1874, l’année de la mort de François Guizot. Or, on ne trouvera pas dans ces lettres un inventaire de tous les événements politiques, mais ce que l’on voit à travers le prisme d’une correspondance familiale est déjà conçu, par celui qui écrit comme par celle qui reçoit, comme un document, car Guizot écrit ses lettres comme il écrit ses livres d’histoire ou sa correspondance diplomatique. Nous partons d’un moment où François Guizot est au plus haut de sa carrière, il est un des chefs de file de la majorité de la Monarchie de Juillet, il va bientôt être à nouveau ministre des Affaires Étrangères et Président du Conseil, (c’est l’homme qui dans notre Histoire de France est resté le plus longtemps ministre des Affaires Étrangères, 87 mois, un record inégalé). Puis, nous constatons comment les événements de 1848 ont frappé au c ?ur cette famille : l’effondrement en quelques heures de tout ce qui avait fait la réputation, l’engagement politique et intellectuel de François Guizot envers la monarchie bourgeoise qu’il incarnait mieux que personne avec ses vertus qui étaient grandes et ses défauts qui ne l’étaient pas moins. Nous rencontrons aussi à travers cette histoire, la culture de l’amitié qui, outre l’affection familiale, est quelque chose de très fort chez Guizot : il a des amis qui lui resteront indéfectibles en dépit des aléas et même de sa retraite, de sa défaite politique. Après être descendu du sommet jusqu’au fin fond du désarroi de l’exil, il remonte peu à peu grâce à son incroyable énergie en retournant à ses études historiques, à sa réflexion politique, à son engagement religieux aussi, François Guizot est un Réformé actif. On le voit reprendre place dans la culture et la civilisation et même les idées politiques de son temps, par son génie propre : il n’a jamais vécu que de sa plume et de son esprit. Sous le Second Empire et le début de la IIIe République, c’est un grand notable, un prince de l’esprit, membre des trois académies (c’est le seul), Chevalier de la Toison d’Or, (ils ne sont que trois en France). Il reconquiert du pouvoir et de l’influence par l’intermédiaire de la sociabilité : des salons, des académies, de la conversation, des visites. Il écrit 20, 30, 40 lettres et fait de 5 à 7 visites par jour, presque tout à pied car il est d’une formidable robustesse. Et à travers lui qui ne change pas, on voit la société française qui évolue, qui tourne. Lui qui est né sous l’Ancien Régime, connaît l’avènement définitif de la IIIème République en 1874. Avec lui, nous vivons les grandes et les petites heures d’une société française en pleine ébullition qui est née dans la Monarchie de Juillet et qui atteint après la guerre de 1870 la République et le monde contemporain.

François Guizot se révèle être un père attentif et exigeant qui " lègue sa gloire " à sa fille aînée lui confiant ses archives, ses livres, son ?uvre... Les lettres témoignent de son attachement à sa famille et le charme de cette correspondance vient aussi des innombrables informations sur la vie quotidienne, la cellule familiale, l’amour de ce père pour ses enfants et surtout pour Henriette...

Laurent Theis : Guizot a été deux fois veuf et s’occupe de ses trois enfants comme une vraie mère poule, on le voit interrompre une séance du Conseil des ministres pour conduire ses enfants chez le dentiste. Il se préoccupe constamment de leur santé, sans doute parce que son fils aîné et ses deux femmes sont morts de maladie pulmonaire. Il entre dans tous les détails de la vie matérielle, et cette correspondance, pour les historiens de l’histoire quotidienne, est une mine : on a le prix des glaïeuls chez Vilmorin, le prix du beurre ou de la viande, des chapeaux, des gants en même temps qu’on a des dégagements sur la politique extérieure de Napoléon III et sur la société britannique. On trouve, comme c’est le propre des grandes correspondances, les petits faits mêlés aux grandes idées et aux grands événements mais avec une intention de détails qu’on ne soupçonnerait pas chez celui qui passe pour un intellectuel rigide, compassé et même suspect. Ce qui fait le charme de cette correspondance c’est que cet homme est d’une vitalité incroyable dans l’activité intellectuelle, physique, amoureuse ; il se plait dans la compagnie des femmes, jusqu’à un âge très avancé, et en même temps, il est d’une moralité au dessus-de tout soupçon. Il a cette très belle phrase : " La vie est dans le c ?ur et le c ?ur dans la famille "

Guizot aime les femmes cultivées. Il a des idées progressistes concernant l’éducation des jeunes filles. En 1833, il établit la loi sur l’enseignement primaire...

Laurent Theis : Il a des idées, des concepts généralement conservateurs mais en a une pratique tout à fait différente. En effet, il a donné lui-même, notamment à ses filles, une éducation très complète : Henriette et Pauline sont bonnes musicienne, entièrement bilingues (anglais / français ), sont toutes les deux, et surtout Henriette, des écrivains ; les traductions et l’ ?uvre romanesque d’Henriette sont considérables, ce sont des dizaines de titres nécessaires à la survie de la famille, qui n’a pas d’argent. Elle écrit également par goût littéraire et par capacité intellectuelle. De sorte qu’elle est un véritable partenaire intellectuel autant qu’affectif, avec qui Guizot peut discuter des choses les plus élevées comme les plus matérielles. En effet, il a recherché la compagnie physique, morale et intellectuelle des femmes de haute culture. C’est un bourgeois qui n’a jamais accepté de recevoir des titres nobiliaires mais en même temps il aime fréquenter les duchesses et les marquises, les femmes de lettre introduites dans la politique, parce qu’il a une tournure d’esprit un peu féminine. Guizot est très sensible à l’apparence, à l’effet qu’il donne et à l’impression qu’il reçoit. Il réagit " avec ses tripes " et formule ensuite avec son esprit. Une synthèse de personnalité que ses ouvrages historiques ou politiques ne laisseraient pas apercevoir. La loi de l’enseignement primaire, avec obligation d’ouvrir une école dans chaque commune, était en effet destinée aux garçons et aux filles.

Pouvez-vous nous parler d’Henriette, de ses activités et de l’engagement du couple Henriette - Conrad de Witt en faveur de la justice ? En 1885 elle publie Un héritage dont le thème est l’entraide et l’estime entre une famille juive et une famille chrétienne...

Laurent Theis : En tête de l’édition de ce livre, Catherine Coste a écrit un essai biographique important sur Henriette... Henriette s’occupe des affaires de son père à la ville et à la campagne, (le Val-Richer dans le Calvados, point d’ancrage de la famille après 1848) et contribue au revenu de la famille Guizot. Elle a aussi une activité caritative, elle est pionnière dans la politique pénitentiaire c’est-à-dire l’amélioration du sort des prisonnières. Henriette est heureuse par devoir, heureuse avec son père, d’humeur égale avec son mari qui pourtant ne cesse d’engager des dettes. Elle vit dans les grands et petits soucis qui d’ailleurs se reflètent dans son oeuvre romanesque où toujours, une femme active sauve un ménage dont l’homme est en-dessous de son épouse et de sa situation. Elle a héroïsé la situation des femmes sans être du tout féministe, mais elle comprend que le sort des femmes est entre leurs mains : elle instruit ses filles Jeanne et Marguerite dans l’idée que le salut des femmes viendra d’abord des femmes elles-mêmes et des hommes qui les auront comprises. Sa fille Marguerite sera précisément une pionnière du féminisme. Elle développe des idées de solidarité et, au moment de l’affaire Dreyfus (elle vivra jusqu’en 1908), elle ne succombera jamais, ni elle, ni sa famille, à l’antisémitisme qu’on aurait pu trouver dans une famille qui est assez à droite. Conrad de Witt qui est député, perdra son siège pour avoir été constamment en faveur de la révision du procès Dreyfus. Dans les romans d’Henriette on trouve des personnages de familles juives sympathiques ce qui, je crois, est représentatif de la mentalité protestante de cette époque. Henriette et sa famille pratiquent un protestantisme idéologiquement assez flou mais socialement et pratiquement très engagé.

A la lecture de ces lettres, et concernant Henriette, j’ai pensé à une héroïne d’Henry James, à Isabel dans Un portrait de femme...

Laurent Theis : En effet... Dans les romans d’Henry James, la vie des personnages n’est pas entièrement accomplie, ils n’osent pas complètement exprimer leurs désirs. Quant à Henriette, elle trouve une compensation dans une activité littéraire, d’écriture et de lecture, qu’André Gide a très bien décrit dans ses premiers ouvrages, (il a connu le petit-fils de F. Guizot, Jean Sclumberger). C’est une famille obsédée par l’écriture et la lecture et qui trouve au fond sa raison d’être, son dérivatif dans la lettre. La lettre est véritablement structurelle, la lettre qu’on reçoit, qu’on écrit et la lettre que la Poste distribue. Le facteur est un acteur capital et on s’aperçoit que la Poste en 1860 fonctionne beaucoup mieux qu’aujourd’hui. La lettre postée à 17 heures à Lisieux, est distribuée à Paris avant 11 heures du matin. Et ce, avant même que le chemin de fer soit installé. La Poste à cette époque crée du lien social et culturel. Aujourd’hui où les Télécom la remplacent de plus en plus, on peut se demander sur quoi les historiens du XXIème siècle vont travailler.

Quant à l’écriture de François Guizot ?

Laurent Theis : François Guizot est quelqu’un de très organisé. Nombreuses sont ses lettres qui s’apparentent à un petit traité. On commence par les affaires matérielles, ensuite vient la santé, puis un chapitre politique, et enfin la vie amicale, les relations avec l’académie française, les visites, la sociabilité. Chaque fois, les lettres déclinent les 5 ou 6 grands centres d’intérêts (quand elles sont assez longues, et elles le sont souvent) avec un style toujours adapté, et beaucoup d’assurance. Guizot fait moult prédictions et se trompe autant que n’importe quel expert de toutes les époques. Il fait aussi des analyses qui sont à l’honneur de sa perspicacité. Mais Guizot sait que ses lettres vont être lues. Il est conscient de l’effet épistolaire qu’il va produire, comme il était attentif au résultat de son éloquence (c’était un des deux ou trois plus grands orateurs politiques du XIXème siècle). Dans ses lettres, les idées sont classées, la rhétorique se développe avec parfois des touches très réalistes ou même humoristiques. Il ne craint pas de se moquer de lui-même. Ses lettres sont écrites au fil de la plume, les originaux ne comportent jamais de ratures contrairement à ceux de Tocqueville, par exemple. Il écrit comme il parle, il parle comme il pense. Il a une très grande clarté d’expression, ce n’est pas un écrivain sensible, il n’a rien d’un romantique bien qu’il soit contemporain de Lamartine, d’Ernest Renan, Victor Hugo un peu plus tard. Il ne verse pas dans des métaphores, des rapprochements inattendus, n’a pas le sens de l’épithète. Les lettres d’Henriette sont une accumulation de faits et sont très rarement l’expression d’une pensée qui s’échappe du quotidien. C’est pourquoi nous n’en avons publiées que 24 alors qu’il y en a autant, c’est-à-dire à peu près 1000. Ce livre est un aperçu de la correspondance de Guizot qui comprend des lettres à ses autres enfants, à ses épouses avant qu’il fut veuf, à ses amis ? C’est une correspondance qu’on peut estimer être la plus importante en nombre du XIXème siècle.

Avez-vous le projet d’éditer une autre partie de cette immense correspondance ?

Laurent Theis : Un bon accueil ayant été réservé à ces lettres grâce en grande partie à la Fondation La Poste, nous n’excluons pas l’idée de partir sur d’autres thèmes, sur ses correspondances étrangères presque totalement inédites, où là, l’aspect matériel des choses est moins important et les idées, les événements davantage développées. L’entière correspondance a quelque chose de pharaonique, ce sont des dizaine de milliers de lettres.