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Lettres choisies, François Guizot

 

Lettre manuscrite de François Guizot

Trois lettres de François Guizot et une de sa fille Henriette, tirées de l’ouvrage François Guizot, Lettres à sa fille Henriette, 1836-1874, publié aux Editions Perrin. Lisieux - mercredi [11 août 1836] 5 heures

Je prends mes précautions, ma chère petite ; je t’écris aujourd’hui parce que demain je sortirai dès que je serai levé, pour aller voir, à trois lieues de Lisieux, une petite terre qu’on me propose d’acheter. Je ne serai peut-être pas revenu pour l’heure de la poste, et je ne veux pas que ma lettre te manque. On me dit que cette terre est joli ; la maison est une ancienne abbaye, grande, bien bâtie et assez bien arrangée ; il y a de beaux bois autour, une source à côté de la maison, et un fort ruisseau qui traverse les prés. Par malheur, il y a, pour arriver, une lieue de mauvais chemin ; aussi la terre sera-t-elle vendue bien meilleur marché que celles qui sont situées sur le bord de la grande route. On me dit de plus qu’on va faire un bon chemin qui passera au pied de la maison. Enfin je verrai. Je serais bien content ma bonne Henriette, si je pouvais vous mener avec moi demain, toi et ta soeur ; la course m’amuserait au lieu de m’ennuyer. Cette terre s’appelle le Val-Richer.

11 heures du soir.

Je reviens de dîner en ville, ma chère enfant, avec 22 personnes, après avoir déjeuner ce matin avec 16. Demain, je n’ai pas de grand déjeuner ; mais en revanche, je vais assister à la distribution des prix du collège. Ce soir après dîner, j’ai joué au trictrac, et j’ai gagné tout le monde ; mais j’aurais bien mieux aimé perdre au domino avec toi. Á présent, je vais me coucher. J’entends de mon lit le bruit de la rivière (la Touque) qui fait presque le tour de la maison, car tu sauras que je loge dans une presqu’île. La Touque est bien plus grosse que la Charentonne (1), et elle fair tourner une quantité de moulins et d’usines de toute espèce. Ce matin, après déjeuner, j’ai été me promener dans un très beau jardin qu’on appelle le jardin de l’Etoile. Il n’est pas aussi grand, bien s’en faut, que le parc de Broglie ; mais il y a des arbres magnifiques, entre autres des peupliers deux ou trois fois plus gros que les plus gros hêtres de Broglie. Il faudrait beaucoup, beaucoup de bras comme les tiens et ceux de Pauline pour en faire le tour. Adieu , ma bonne chère petite. Je t’embrasse bien fort, ainsi que ta soeur Pauline et petit Pata(2). (...) Je ne sais pas te quitter. Guizot

Fais-tu bien tes leçons d’arithmétique et d’anglais avec Mme de Broglie et Melle Pomaret(3) (...)

Je croirai tout ce que tu m’en diras.

Notes : (1) La Touque coule à Lisieux et la Charentonne à Broglie. (2)Blanche Pomaret, ou de Pomaret, pieuse et instruite, amie intime de la duchesse de Broglie. (3) Surnom de Guillaume Guizot, âgé de trois ans.


Mercredi 18 avril 1849

Ma chère Henriette, je n’ai que du très grand ou du très petit papier. Tu ne dis pas assez précisément comment va ta gorge. Soigne la bien et rapporte la moi guérie. Il fait très froid. Il doit faire encore plus froid dans les Alpes du Kent. Je suis rentré hier à 4 heures, couvert de neige. Cette nuit, une vraie tempête. La malle a pourtant passé. Sans rien apporter, du moins jusqu’à présent. Mes lettres de Paris ne m’arrivent guère jusqu’à 3 heures. Hier, déluge de journaux de toute espèce sur mon manifeste (1), une quinzaine. Le Temps, le Pays, le Crédit, la Vraie République, la République etc. etc. Fureurs des républicains. Terreurs des modérés. Je suis la monarchie. Cela n’aidera certainement pas à mon élection. Mais cela me fait la position qui me convient. Je suis fort accoutumé au mélange des compliments et des colères. Je n’en ai jamais vu davantage. On te garde les journaux. Je n’ai point de nouvelles du Calvados. Je suis convaincu que, déjà fort troublés, ce vacarme de journaux les troublera encore davantage, et qu’ils se réfugieront dans une respectueuse inopportunité. Nous passerons l’été au Val-Richer. Prie Dieu qu’il soit beau. Du repos et un travail qui me plaît entre nous, dans un joli pays et par un beau temps, j’en jouirai beaucoup. (...) Tu trouveras un nouveau livre de M. Robert Montdomery - The Gospel in advance of the age (2). Cela me paraît médiocre, et l’auteur a bien bonne opinion de lui-même. Il est du petit nombre des Anglais bavards et avantageux que j’ai rencontrés. Nous allons donc rétablir le Pape (3). Et nous disons que nous y allons contre l’Autriche qui irait si nous n’y allions pas. Et tout cela est concerté avec l’Autriche. Nous pratiquons la bonne politique, mais en la faisant passer sous le manteau de la mauvaise. Plus je vais, plus l’hypocrisie, par faiblesse, me déplait. Et ceci est la plus honteuse des hypocrisies. Faisant le bien, nous nous donnons les airs du mal. Le comte de Montemolin (4) n’a pas été pris. Il s’est fait prendre. Cabrera (5) lui avait écrit qu’il fallait qu’il leur envoyât des armes et de l’argent ou qu’il vînt lui-même. N’ayant ni armes, ni argent l’infant est parti pour l’Espagne. Mais ne se souciant point d’y entrer, il a si bien fait qu’on a su où il allait, où il était, qu’on l’a arrêté et qu’on le ramène en Angleterre. Encore une hypocrisie. Si Cabrera et les siens s’en doutent, cela pourra bien les dégoûter un peu de se faire tuer pour l’infant. Adieu, ma chère fille. Je t’embrasse de tout mon c ?ur. Mes plus affectueux respects à miss Duckworth et mes amitiés à Charlotte (6). G.

Notes : (1) Le 6 avril , François Guizot a adressé de Brompton, sous le titre M. Guizot à ses amis, une brochure de quatorze pages dans laquelle il exprime son rejet de la république et son attachement au parti de l’ordre. Ce texte, publié dans de nombreux journaux, est destiné au groupe des conservateurs du comité de la Rue de Poitiers, au cas où il déciderait de la choisir pour candidat dans le Calvados aux élections législatives de mai. Il renforça en fait ses amis dans leur détermination de l’écarter. (2) Robert Montgomery, né en 1807, s’est fait connaître dès 1828 par un poème d’inspiration religieuse, The Omnipotence of the Deity. Ordonné prêtre anglican en 1835, il a publié de nombreux ouvrages dans la même veine. (3) Le 24 novembre 1848, Pie IX s’était enfui à Gaète. Le 9 février 1849, la République romaine est proclamée. Le 16 avril, le gouvernement français décide d’envoyer un corps expéditionnaire à Civita-Vecchia, en principe pour faire accepter aux républicains romains le retour du pape en évitant une intervention autrichienne. (4) Carlos Luis de Bourbon, comte de Montemolin, né en 1818, est le fils aîné de l’ancien prétendant don Carlos, qui a renoncé en 1844 en sa faveur à ses droits sur la couronne d’Espagne. L’infant se lance régulièrement dans des tentatives pour se faire reconnaître. (5) Ramon Cabrera, comte de Morella, né en 1810, est depuis 1833, le chef principal de la guerilla carliste, qui mène parfois la vie dure aux troupes royales espagnoles. Au début de 1849, il fomente en Catalogne une nouvelle insurrection, qui échoue comme les précédentes. (6) Peut-être Susannah Buller, deuxième épouse du célèbre amiral john Thomas Duckworth, mort en 1817. CharlotteColtman, à peu près du même âge qu’Henriette, est la fille d’un haut magistrat particulièrement apprécié par François Guizot.


Paris - [dimanche] 3 février 1861

(...) Voici mes recommandations pour tes Méditations et pour tes travaux futurs, quels qu’ils soient. Avant d’écrire, rends-toi bien compté de l’idée principale que tu veux développer et inculquer, et ne la perds jamais de vue en écrivant. Tu te laisses trop aller aux idées incidentes, à mesure qu’elle se présentent à toi. Coupe plus souvent tes phrases ; elles sont quelquefois longues et surchargées, ce qui les rend traînantes. Évite les répétitions, ou ce qui ressemble à des répétitions. Il est utile de reproduire la même idée ou le même sentiment, mais avec des nuances et sous des formes différentes ; la reproduction variée fait pénétrer l’idée dans l’âme ; la répétition ou l’apparence de la répétition refroidit et fatigue. (...) Je reçois à l’instant les livres. Je t’embrasse et tes filles.


Lettre d’Henriette Guizot à son père

Mon bon père

Comme tu m’as dit que tu avais le projet de passer toute ta vie avec moi, j’ai réfléchi que, si je me marie, cela ne se pourra pas parce que, si mon mari veut m’emmener, je dois selon la bible te quitter pour aller avec lui, et cela me ferait tant de chagrin de te quitter. J’aime mieux ne pas me marier. Je passerai toute ma vie avec toi, je te jouerai du piano pour te faire plaisir. J’y ai pensé bien longtemps avant de te le dire mais enfin je suis tout à fait décidée. J’aurai le plaisir d’être la tante des enfants de Pauline et de Guillaume. Adieu mon bon père.

Henriette Guizot

Avec l’aimable autorisation de reproduction des Editions Perrin.

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