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Livre : Rachel Bespaloff, Lettres à Jean Wahl, 1937 - 1947 - "Sur le fond le plus déchiqueté de l’histoire"

édition du 10 avril 2003

Couverture du livre Lettres à Jean Wahl, 1937 - 1947 de Rachel Bespaloff

Rachel Bespaloff, Lettres à Jean Wahl, 1937 - 1947
"Sur le fond le plus déchiqueté de l’histoire".
Éditions Claire Paulhan, Collection "Pour Mémoire",
avril 2003, 191 p., 24 euros.

La publication aux Editions Claire Paulhan des lettres de Rachel Bespaloff adressées au poète et philosophe, Jean Wahl, est l’occasion de redécouvrir cette femme dont la pensée se situe dans le courant de la première philosophie existentielle. Elle se destinait à une carrière musicale, enseigna finalement la littérature française au Mount Holyke College (Massachusetts), publia des études et critiques dans la Revue philosophique de la France et de l’Etranger, dans la NRF, et deux recueils, Cheminements et Carrefours (Vrin), et De l’Iliade (Brentano’s). Dans ses écrits philosophiques qu’elle désignait sous le terme de "paperasses" figurent notamment des notes sur Van Gogh, un texte sur Léon Chestov, des articles sur Kierkegaard, une étude consacrée aux poèmes de Jean Walh qui commence ainsi : "Sur le fond le plus déchiqueté de l’histoire".
Née en 1895, juive d’origine ukrainienne, exilée à Genève puis en France, le pays élu, mariée à Nissim Bespaloff, elle se résigne en juillet 1942, alors âgée de quarante-trois ans, à un nouvel exil, et embarque avec sa famille, sur le même bateau que Jean Walh, à destination des Etats- Unis. Elle met fin à ses jours le 6 avril 1949. Dans un manuscrit inachevé, elle écrit cette réflexion à propos de la Shoah qui ne cesse de la hanter :
"Mais là où le dernier choix n’existe plus, où il s’agit de mourir dans le wagon à bestiaux, dans la chambre à gaz ou sous la torture, l’homme trouve-t-il une suprême ressource qui lui permet d’affirmer son être au-delà de sa propre destruction ? pas de réponse à cette question : seuls pourraient répondre ceux qui n’ont pas survécu. La dialectique de l’instant reste suspendue à cette impossible réponse."
Nathalie Jungerman

Lettre VII
19 septembre (1939)
Domaine de Beaulieu Solliès-Pont (Var)

Cher Ami,
Dans votre dernière, il y avait, je crois, des mots comme "espoir", "joie". Si j’essayais de les prononcer, ils me resteraient dans la gorge. Trop de choses à dire et je suis fatiguées ("fatiguée" non plus n’est pas le mot) et cela ne fait que commencer... Il se peut que de tout ce brassage sorte une meilleure Europe. Cela aura coûté trop cher pour que je trouve en moi de quoi m’en réjouir. Sous l’horrible, il y a dans l’événement une logique d’acier qui écrase. Impossible de rien prévoir : tous les revirements et tous les coups de théâtre peuvent encore se produire. Cette logique ne se révèle qu’après coup, dans le carnage et le sang. Je mesure aujourd’hui ce que la défection russe de 1916 a coûté à l’Europe. Imaginez, après une victoire commune, une Russie assainie, régénérée - ni celle de Nicolas II, ni celle de Lénine - fortement organisée en état fédératif, qui eût assuré à la Finlande, aux Etats baltes, à la Pologne, une autonomie aussi large que celle de l’Islande - l’Europe avait la paix, une vraie paix, pour très longtemps. L’Allemagne contenue, obligée d’accepter une frontière à l’Est comme à l’Ouest, cessait d’être une perpétuelle malédiction. (...)
Après tout, et au fond du coeur, je me fiche bien de l’Europe. C’est la France qui m’importe. Je ne supporte pas l’idée de l’énormité du sacrifice qui va lui être demandé. C’est maintenant que je sens combien ce pays m’est cher et combien je lui appartiens... Je ne souhaiterais même pas être ailleurs. (...)
La campagne est si belle, et tous ces fruits sous leurs feuilles. Les vendanges commencent. Quand je m’échappe de cette grande maison triste, laide, obscure, dont seul le délabrement excuse la laideur, je crois remonter à la vie. Mais c’est une illusion. (...)
Rachel Bespaloff