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Entretien avec Marie Desplechin
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Couverture du livre Dragons de Marie Desplechin.

Cette année sort votre second roman aux éditions de l’Olivier, Dragons. Après un univers aussi intimiste que Sans moi, qu’est-ce qui vous a poussé à aborder la dimension surnaturelle : pourquoi Dragons ?

Marie Desplechin : Curieusement (et ce n’est pas une pose), je n’ai pas eu l’impression, en écrivant Dragons, de m’éloigner de l’intimisme. Il me semblait bien au contraire aller plus loin dans l’intime, comme si après avoir décrit le rez-de-chaussée de la maison, je m’attaquais à l’inventaire de la cave. C’était plus une question d’étage, que de nature de l’inspiration. L’atmosphère de Dragons, et sa composition, ont été commandées par le thème que je voulais aborder. Je réfléchissais depuis plusieurs années à une manière - qui me serait propre- d’écrire sur la mort. Toutes mes tentatives "naturalistes" me semblaient ridicules, et surtout en porte-à-faux avec ce que je ressentais. Insincères, fabriquées. L’écriture n’est arrivée qu’une fois adopté le principe de traiter exactement sur le même plan la représentation et la "réalité" de l’expérience. Une fois admis que la mort, c’est ce qui ne nous quitte pas, que la douleur c’est ce qui nous obsède, tout se dessinait clairement : j’allais tenter de rendre compte de ce carpharnaüm où l’absence, c’est la présence, le rêve la réalité, le fantasme l’expérience, etc.

Ce roman commence par raconter la vie de gens ordinaires, mais pas si ordinaires que ça, il y est question d’identité et aussi d’identités multiples, avec un foisonnement de personnages et des tiroirs qui n’en n’arrêtent pas de s’ouvrir. D’où est né ce jeu de correspondances ?

Marie Desplechin : Tout a commencé, non avec le dragon, mais avec le personnage d’Emmanuel, dont je ne pouvais parler que comme un "toujours-présent". Toujours vivant bien après sa mort, il s’est présenté comme un fantôme, puisque c’est l’image que nous utilisons pour nommer cette expérience sensible de la présence des absents. A partir du moment où je faisais d’Emmanuel un fantôme, j’entrais dans un jeu de représentations où je pouvais manipuler simultanément une description assez réaliste des personnages et les doter de caractères exagérés, exaspérés, symboliques. Quand je réfléchis à eux, je me dis que les personnages pourraient entrer dans des tableaux de Spillaert. Une fois adopté un principe d’écriture, on est entraîné par lui. Il y a une grande excitation à voir les motifs se lier et se répondre, parce qu’on les commande mais aussi parce qu’ils se commandent entre eux. Dans Dragons, tous les personnages sont à la fois réels et surréels, et je ne suis pas loin de penser souvent que nous sommes ainsi, tous, à la fois individus sociaux fermés et médiums poreux de l’univers qui nous entoure. Je ne voulais pas contrarier la correspondance des images et des destins, bien au contraire. Je sentais que le pari du livre reposait sur elle. Qu’elle lui donnait une curieuse densité, une résistance qui justifiait le livre. Je me disais qu’à condition de bien l’aimer, on le garderait en mémoire, on aurait envie d’y revenir. Il ne serait pas épuisé à la première lecture. J’ai moi-même beaucoup repensé à ce qui jouait dans ces pages : des semaines après la publications, de nouvelles correspondances m’apparaissaient, que je n’avais pas décidées à l’écriture. Disons qu’elles me faisaient de l’usage. Et c’est bien ce que je demande à un livre aujourd’hui, qu’il me résiste et me fasse de l’usage.

Qu’est-ce qui est véritablement réel dans Dragons ?

Marie Desplechin : La perception. Le constat que l’imaginaire, individuel et collectif, imprègne l’expérience qu’il dirige et transforme. L’idée, très banale, que nous vivons sur la promesse du désastre. Et puis, dans le détail, l’île de Batz, les deux maisons jumelles, la légende d’un dragon vaincu par un saint, l’étole reposant dans la petite église de l’île. Les expositions de reliques ("La mort n’en saura rien", il y a deux ans, au musée de la Porte Dorée à Paris, était fabuleuse). Ce qui semble dans Dragons le moins crédibles n’est pas le plus irréel.

Le fantasme, la transe, l’obsession, les hallucinations, la possession : comment ces mots ont-ils germé dans votre écriture et comment s’y sont-ils développés ?

Marie Desplechin : Il y a toujours, dans les questionnaires, une question plus difficile que les autres. J’y suis. Force m’est de répondre : je ne sais pas. Sinon que ce qui m’intéresse est ce qui nous échappe.

" Une écharpe pliée en accordéon ", qu’est-ce que ça évoque pour vous ?

Marie Desplechin : Je n’ai pas inventé l’image. Je me suis inspirée d’une représentation possible de l’univers, elle-même issue de la théorie des branes, élaborée par des physiciens qui travaillent sur les forces cachées de l’Univers. Je n’ai pas de formation scientifique, mais je suis une lectrice brouillonne et enthousiaste de vulgarisation (je sais que ce n’est pas très glorieux). Les perspectives ouvertes par la physique quantique sont vertigineuses, et d’une très grande puissance poétique. L’envisageable multiplicité des univers simultanés par exemple. L’image de la bulle de champagne, qui vient un peu plus haut dans le livre, est elle directement empruntée à un très bel article de l’astrophysicien Michel Cassé. Article dans lequel il constate que l’entendement humain est limité par des bornes infranchissables. Nous ne saurons jamais à quoi ressemble l’univers dans lequel nous vivons. Parce que nous n’avons pas les moyens de le comprendre. Michel Cassé ne tire aucune tristesse de ce constat mais une sorte d’appétit joyeux pour la recherche et le questionnement.

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