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Marie Desplechin : Portrait, par Corinne Amar

édition du 24 avril 2003

Photo portrait de Marie Desplechin.

Il regardait Aurélie, il aurait aimé interrompre le temps, replier le monde sur lui-même, l’enfermer dans l’instant et l’attacher par des liens solides, lui conserver un peu de sa chaleur et de sa paix avant que la matière fluide et menaçante de l’existence ne se glisse par les interstices et ne les éparpille.(...) Dragons, Ed.de l’Olivier, p.309

Marie Desplechin est née en 1959 à Roubaix. Aînée d’une tribu de quatre enfants (le cinéaste Arnaud Desplechin est son frère) enracinée dans le Nord depuis des générations, elle se souvient d’une enfance rêveuse et solitaire, baignée de lectures : "Je lisais absolument tout et dans le désordre". De l’écriture et du roman, elle dira aussi : "J’ai toujours voulu écrire, mais c’était compliqué. Je n’étais pas précoce". Après des études de lettres et de journalisme, elle commence par travailler pour des entreprises, des agences de communication et de publicité. Elle publie son premier roman pour la jeunesse, Le sac à dos d’Alphonse, puis un autre. Elle y mêle humour et tendresse, donne toute leur importance aux petits riens de la vie. Tout en continuant à imaginer des histoires pour les enfants, elle écrit aussi pour les adultes et publie en 1995 un recueil de nouvelles remarqué : Trop sensibles. "Il a bien marché, c’était magique, avoue-t-elle. Mais j’ai continué à créer pour les enfants, car c’était un monde qui me correspondait". Trois ans plus tard, son premier roman est un succès. Sans moi raconte une histoire d’amitié entre une adolescente violée et toxicomane, et la narratrice, qui la prenait comme baby-sitter de ses deux enfants. L’auteur choisit ici de décrire un univers intimiste, féminin essentiellement, empreint de la mélancolie, de la désespérance du mal être. Les dialogues sont beaucoup utilisés ; écriture troublante et proche, où le je(u) hésite entre exaltation et dépression, désir de se réaliser et découragement, décision d’abandonner et peur d’être abandonnée. Et puis, je ne vais pas si bien, mais je m’en sors quand même, semblent dire les personnages. On y croit, on espère aussi. Marie a de l’humour, un peu sans doute à la manière d’un moine zen qui vous dirait : "Vous ne vous sentez peut-être pas heureux en ce moment, mais ce moment passera". Dragons est le deuxième roman de Marie Desplechin. Il commence comme un conte, un conte qui raconterait la naissance d’une île la nuit d’un temps : "Dans un temps très lointain, rien ne l’avait distinguée du continent. Elle lui avait appartenu, faite de la même terre et des mêmes cailloux. Elle avait été à lui comme il avait été à elle : un bout de terre cousu à la terre, tenus l’un à l’autre par un ruban de plaine." Dans l’île de Batz, où le dragon sommeille depuis des centaines d’années, au bas de la falaise, sans que jamais rien ni personne ne l’ait dérangé, huit personnes, plus ou moins liées, viennent passer un week-end de Toussaint. Récit métaphorique, Dragons rassemble sur cet espace de terre entourée d’eau, un petit monde ordinaire ou pas et confronté à la vie de tous les jours, qui, petit à petit, voit surgir des événements étranges où les fantômes et les ombres vont prendre le pouvoir. Histoire d’amour et de fantômes donc (de ceux qui meurent et naissent en nous-mêmes), histoire aussi de folie et de mort en trois parties aux titres pourtant heureux ; La ronde, La farandole, La révérence. La réalité s’éparpille en mille et une subjectivités, laisse la part grande au rêve, aux hallucinations, aux obsessions, transes, possessions, à l’imaginaire des forces démoniaques, et, du coup, on ne sait plus ce qui s’est réellement passé cet après-midi-là entre Damien, le médecin fasciné par un tueur en série, et Aurélie, sur la falaise, ni ce qui s’est passé entre Damien, ses fils et la meute de chiens sur la même falaise, ou entre Mélanie, la spécialiste des rites funéraires et Vanessa, la femme de Damien dans la crypte de l’église, ou encore entre Pascale, la visionnaire et le fantôme d’Emmanuel, mort depuis huit ans, dans un coin du café de l’île... Enfin...

" Ne réveillez pas le dragon qui dort " ou sinon.

Corinne Amar