Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Entretien avec Elisabeth David.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Couverture du livre Lettres d’Egypte de Gaston Maspero.

Docteur en égyptologie, Élisabeth David est Chargée d’études documentaires au Ministère de la culture et de la communication. Elle a participé au redéploiement du département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre. De 1983 à 1993, elle a accompagné des voyages organisés en Egypte, en Syrie, en Jordanie, au Liban, au Yémen, en Chine, en Géorgie, en Arménie, et en Ouzbékistan. Élisabeth David a publié plusieurs ouvrages dont une biographie de Gaston Maspero et de nombreux articles sur l’histoire de l’égyptologie.

Vous avez établi et présenté les lettres d’Égypte de Gaston Maspero à sa femme Louise Maspero (1833-1914), pourquoi ces lettres n’ont-elles jamais été publiées auparavant et comment avez-vous engagé ce travail éditorial ?

Elisabeth David : J’ai eu ces lettres entre les mains lorsque je préparais la biographie de Maspero (Gaston Maspero. Le Gentleman égyptologue, Pygmalion, 1999) et l’idée d’en faire un recueil de lettres m’est venue immédiatement. Les ayants-droit avaient déjà fait un travail d’archives, les lettres étaient classées et numérotées. Il y a eu également des débuts de transcription... La famille a essayé de les faire publier à deux reprises au moins, et des égyptologues, François Daumas, puis Louis Christophe s’y sont intéressés. Pour diverses raisons, principalement techniques, la publication de cette correspondance n’avait pu être réalisée plus tôt.

Est-ce que Maspero était un grand épistolier ? Existe t-il d’autres correspondances ?

Elisabeth David : Les lettres reçues par Maspero, des dizaines de milliers de folios occupant 52 volumes, lettres scientifiques et sociales, écrites en anglais, allemand, italien, espagnol et même en patois limousin (lettres de jeunesse d’un ami d’enfance) ont été données à la bibliothèque de l’Institut, car Maspero était secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres.
On pourrait reconstituer des échanges épistolaires avec au moins deux correspondants, dont les archives sont conservés par ailleurs : Edouard Naville et Amélia Edwards. Le premier, un collègue et ami suisse égyptologue qui était en 1915 vice-président du CICR, a gardé les quelques 300 lettres reçues de Maspero. Les lettres à Amelia Edwards se trouvent en Angleterre, et concernent tout particulièrement les tractations autour de la fondation de la société Egypt exploration Fund, qui réunissait des fonds privés internationaux pour financer les fouilles archéologiques. Un résumé de ces lettres a été publié dans la revue de l’Egypt exploration Society. Les lettres écrites par Amelia Edwards sont à l’Institut. Aucune autre publication (exceptée celle qui vient de paraître au Seuil), n’a été faite à ce jour, ni de sa correspondance familiale, ni des lettres scientifiques, seuls quelques extraits ont donc été publiés ici et là...

La première thèse de Doctorat en égyptologie présentée en France est soutenue par Maspero en janvier 1873 et traite de la correspondance : Du genre épistolaire chez les Égyptiens de l’époque pharaonique...

Elisabeth David : Cette thèse est introuvable... Il est vrai qu’on a tendance à ne plus se servir des travaux anciens de Maspero. C’est vraiment un sujet qui relève de la philologie, une étude de langue, et ce choix de sujet a été critiqué à l’époque. Il n’a été réétudié que très tardivement, par un égyptien, Abd el-Mohsen Bakir qui a soutenu sa thèse à Oxford en 1941 et dont la publication date de 1970 : Egyptian Epistolography from the Eighteenth to the Twenty-first Dynasty, Le Caire, Institut français d’archéologie orientale (Bibliothèque d’étude, tome 48).

Maspero, en tant que philologue a contribué à la connaissance de la langue des pharaons...

Elisabeth David : C’est un philologue qui n’a paradoxalement jamais beaucoup publié sur la langue. Il a toujours refusé de publier une grammaire alors que c’était la grande époque où l’on commençait à publier des grammaires. Il avait rédigé quelque chose au moment de sa disparition qui est resté, je crois, à l’état de brouillon ; j’en ai vu quelques notes, mais il semble qu’il trouvait que ce n’était pas encore au point. En revanche, il a énormément enseigné, à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, au Collège de France, dans ces années où il était à Paris, de 1886 à 1899. La découverte en 1881 des Textes des Pyramides, les plus anciens textes funéraires de l’humanité lui a beaucoup servi pour son enseignement linguistique. Maspero a traduit, commenté et publié ces textes en un temps record. Les textes sont parus dans l’ordre chronologique, pyramide par pyramide, en articles successifs dans une des plus vieilles revues d’archéologie orientale. Les premiers en 1883 et les derniers articles en 1889. Un bilan global a paru en 1894, et quelques articles ponctuels sur des points de détails jusqu’en 1899. Maspero avait une puissance de travail que ses contemporains lui reconnaissaient, et ce jusqu’à la fin de sa vie.

Parlez- nous de ses grandes découvertes archéologiques...

Elisabeth David : Maspero n’est pas à proprement parler un archéologue. Il a été envoyé au Caire pour fonder l’Institut français d’archéologie qui devait accueillir chercheurs et intellectuels. Mais, peu de temps après son arrivée, Auguste Mariette, directeur du Service des Antiquités de l’Egypte et fondateur du musée Boulaq meurt ; Maspero est alors vivement encouragé à récupérer son poste. Il s’est donc retrouvé sur le terrain un peu par hasard mais ce n’est le plus souvent pas lui qui faisait les découvertes, il les dirigeait et y assistait. Par exemple, c’est Emile Brugsch qui a trouvé la "cachette des momies royales" (1881). Un télégramme et une lettre de Brugsch envoyés à Maspero et conservés à l’Institut l’attestent. Dans les grandes oeuvres, lors de son premier séjour en Égypte entre 1881 et 1886, il y a donc eu presque immédiatement les momies royales, puis le désensablement du Temple de Louxor, et du Sphinx de Guiza ; lors de son deuxième séjour entre 1899 et 1914, le rehaussement du barrage d’Assouan rend nécéssaire les premiers travaux de sauvegarde des monuments de Nubie (1909), il faut également citer la découverte de la " cachette de Karnak " (par Legrain en 1903) et la systématisation par Maspero d’une longue inspection en Haute Egypte... Il a fait des inspections qui duraient de deux à quatre mois, en bateau, très lentement, à son rythme, dans toute la Haute Egypte, pour vérifier l’état des sites, ce qui nous donne quelques-unes des plus jolies lettres. Nous n’avons pas hélas beaucoup de récits d’inspections dans les lettres car Louise y a le plus souvent participé. C’est donc une chance d’avoir en intégralité l’inspection de 1886, puisque cette année-là, Louise était restée en France.
La principale tâche de Maspero était de réaménager les musées successifs, d’abord celui de Boulaq, puis le nouveau musée du Caire dont on a fêté le centenaire cette année dont Maspero a surveillé les finitions. Il a organisé et surveillé le déménagement depuis le musée de Guiza jusqu’au musée du Caire actuel.

Il s’intéressait également à l’Egypte moderne, à la vie politique de ce pays où il a séjourné une vingtaine d’années en tout, de 1881 à 1886 puis de 1899 à 1914...

Elisabeth David : Il y a séjourné une vingtaine d’années... et il a été contraint et forcé de s’intéresser à l’Egypte moderne car il se méfiait de la politique. Au regard de ce qui s’est passé dans son enfance et dans sa jeunesse, on peut le comprendre. Il a été obligé de quitter l’Ecole normale et de s’éloigner de France, (il est parti en Uruguay) après avoir soutenu le combat de Sainte-Beuve contre la censure dans certaines bibliothèques. Il s’est effectivement engagé dans quelques causes, dans sa jeunesse, mais il a cessé ensuite car il s’est aperçu que ça lui rapportait des ennuis. Il s’est mis en retrait, et par exemple, lors de l’affaire Dreyfus, Maspero refuse de prendre parti, se déclarant français de trop fraîche date. En tant que Directeur du service des Antiquités en Egypte, il était en quelque sorte l’otage de la politique puisque la France avait été évincée en 1882 d’une éventuelle co-domination de l’Egypte au profit de l’Angleterre. Le poste de Directeur du service des Antiquités était un poste clé. Maspero était un peu le représentant de la France en Egypte. Donc il était en liens avec les ambassades, avec tous les hauts fonctionnaires anglais et égyptiens des différents services, que ce soit les travaux publics, ou l’intérieur ? et ceci d’autant plus, que jusqu’au début des années 1890, (ça concerne son premier séjour au Caire) il a été sollicité par des gens de France, politisés, qui lui demandaient des nouvelles, des conseils, qui l’ont mis à contribution, ce qui lui a valu quelques soucis plus tard ; je pense à la famille Charmes (Gabriel Charmes, rédacteur au journal des Débats, Francis, directeur de la revue des Deux-Mondes, Xavier, fonctionnaire au Ministère de l’Instruction Publique français, bureau des missions). Maspero s’est d’ailleurs définitivement brouillé avec eux.

Ces lettres rendent compte des fascinantes découvertes archéologiques de l’époque, de la construction du musée du Caire etc., mais témoignent aussi de l’histoire intime d’un couple, d’une complicité, des attentions de l’époux et du père... il y a d’ailleurs une similitude avec les lettres de François Guizot adressées sa fille Henriette, [FloriLettres n°17] affection et détails de la vie quotidienne se mêlent à l’Histoire...

Elisabeth David : Etant égyptologue et non historienne des mentalités, j’ai été très étonnée de cette relation qui semble véritablement une relation privilégiée, extrêmement tendre, dont la qualité ne s’affadit pas avec les années puisque les lettres de 1914 sont aussi chaleureuses et touchantes que celles des premières années. Maspero est très préoccupé de ses enfants, ceux de sa première épouse et ceux de la seconde, il est soucieux de la santé de tout le monde, s’inquiète des relations entre les familles... Louise passait apparemment son temps à se sacrifier pour les autres et il n’avait pas envie, comme elle avait une santé plutôt faible et avait délà perdu deux enfants, qu’elle prenne froid, qu’elle s’épuise. Dans une lettre, d’ailleurs, il la somme d’acheter une robe chaude et de ne pas faire des économies sur ses tenues vestimentaires ? Les détails de la vie quotidienne sont en effet évoqués, notamment la question financière. Dans ces familles-là, c’est la maîtresse de maison qui, la plupart du temps, tenait les comptes. Quand Maspero était en Egypte et dépensait 50 piastres, il le disait à Louise parce que ça lui permettait de tenir l’intendance.

Le rôle de la correspondance ?

Elisabeth David : Le premier livre qu’on m’a demandé d’écrire était une biographie d’Auguste Mariette pour qui il y a très peu de lettres hélas car la famille a fait un tri drastique afin de laisser Mariette sur un piédestal dont le malheureux ne pourra plus descendre. Mais j’ai quand même pu me rendre compte grâce à la correspondance, des conditions dans lesquelles travaillaient nos prédecesseurs, rétablir le contexte. C’est ce que j’ai essayé de faire d’abord pour Mariette et j’ai eu la chance de pouvoir le faire bien mieux pour Maspero car les lettres sont beaucoup plus nombreuses tant à l’Institut que dans la famille. Effectivement, la correspondance apporte de précieuses informations, elle est pour cela un biais formidable : on sait exactement comment les premiers égyptologues organisaient leur journée, quelles étaient leurs servitudes, de quoi ils étaient tributaires, comment fonctionnait l’administration, autant de choses que, a priori, un égyptologue d’aujourd’hui ne chercherait pas forcément à connaître. Je crois que cela nous permet de rendre au pionniers de notre discipline un hommage plus juste.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite