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Georges Simenon : Portrait, par Corinne Amar

édition du 29 mai 2003

Photo portrait de Georges Simenon.

Evoquer le nom de Georges Simenon, en appelle aussitôt aux ambiances de pluie, aux pavés luisants sous un halo de réverbère, aux silhouettes imprégnées de brume, aux ruelles sordides sur lesquelles flotte un parfum d’interdit, à l’image d’un commissaire rondouillard, taciturne et qui vagabonde, armé d’une pipe, aux hasards d’intrigues et de crimes à élucider. Pourtant, le père de Maigret est bien plus qu’une image d’Epinal. Universalité singulière, phénomène dans la littérature, phénomène de création avant tout, Simenon a investi l’imaginaire planétaire et compte des millions de lecteurs. Il est avec Jules Verne et Victor Hugo, un des auteurs les plus traduits.

Il naît à Liège, le 13 février 1903. Son père est comptable dans une compagnie d’assurances, sa mère est ménagère. En 1911, alors qu’ils déménagent, elle loue des chambres à des locataires russes ou polonais pour la plupart. Très tôt, il s’intéresse à leurs ouvrages de cours : anatomie ou biologie, il dévore les grands noms de la littérature russe. Il quitte le collège en 1919 et commence à travailler, car la santé de son père est précaire. Il est tour à tour apprenti pâtissier, commis libraire, puis garçon de courses pour le journal catholique La Gazette de Liège. Aussitôt, il se met à rédiger des faits divers, des comptes rendus de spectacles et de conférences. A partir de là, commence sa vie de journaliste. Affecté par la mort prématurée de son père, il quitte Liège pour Paris, en 1922. Il épouse Régine Renchon, une artiste peintre, un an plus tard. Il s’installe place des Vosges, et commence à produire de mille à onze cents contes galants entre 1923 et 1936 pour le journal Le Matin. Cette même première année, il entre au service du marquis de Tracy, l’un des hommes les plus riches de France, propriétaire de châteaux, de vignes... et d’un journal. En qualité de secrétaire, Simenon l’accompagne partout. Il apprend à connaître la petite noblesse française, le monde des finances, le bon vin et les parties de chasse. Il séjourne, entre autres, dans la Loire, dont il s’inspirera pour situer les origines de Maigret. En 1924, il quitte le marquis de Tracy, là, commence une autre période de sa vie ; celle des deux cent douze romans populaires composés pendant une dizaine d’années pour les petites cousettes et les jeunes vendeuses. Le premier, Le roman d’une dactylo est écrit en une matinée, à la terrasse d’un café. Prolifique, il collabore à plusieurs journaux, a bientôt six éditeurs, écrit parfois jusqu’à quatre vingt pages par jours. Il est royalement payé. Il fréquente le Tout-Paris des Années Folles et La Coupole, a une liaison torride avec Joséphine Baker. En 1929, il achète un bateau de pêche et décide de remonter la Seine avec sa femme, sa servante, et son berger danois, avant de gagner le nord de la France, la Belgique, puis la Hollande, par la Meuse et les canaux. "Ça ne m’empêchait pas de dormir la nuit mais le jour ça m’empêchait de travailler. Alors j’ai trouvé un vieux bateau sur le port, une vieille péniche complètement défoncée, pleine de rats, avec de l’eau sur le fond. J’ai disposé trois caisses : une pour la machine à écrire, une pour mon derrière, et une autre pour la bouteille de vin rouge. Et je me suis mis à taper là-dedans mon premier Maigret." ( A la découverte de la France, 10/18, préface de G. Lacassin, 1976 p.30). Le succès est immédiat, et l’auteur promet à Fayard une nouvelle aventure chaque mois. Il écrit, écrit, n’arrête pas. Articles, scénarios de films avec Jean Renoir, reportages de son tour du monde publiés dans Le Courrier Royal et dans France-Soir. Fréquente Le Fouquet’s régulièrement, y rencontre Raimu, Pagnol, Arletty, Simon, Fernandel... En octobre 1938, il reçoit la première lettre d’André Gide. Le même Gide déclarera dans Les Cahiers du Nord : " Simenon est un grand romancier, le plus grand peut-être et le plus vraiment romancier que nous ayons en littérature française aujourd’hui " (cité par Alain Bertrand, Georges Simenon, éd. La manufacture, 1988, p.248). C’est à la faveur d’un cocktail organisé par Gaston Gallimard, que va se nouer cette amitié singulière et pourtant réelle entre les deux écrivains. En 1938, Simenon a vingt-cinq ans, est un auteur de romans policiers à la tenue littéraire certaine, doué d’une faconde intarissable, dont l’univers mélange déjà, avec un incontestable génie les platitudes de la tradition populaire et les trouvailles suscitées par la modernité. Gide est de près de trente-cinq ans son aîné ; fondateur de La Nouvelle revue Française, rompu aux rouages d’une langue étincelante, il règne en maître absolu sur la littérature de son temps. Cette rencontre qui va être suivie de beaucoup d’autres, marque aussi, dès décembre 1938, le début de la correspondance entre les deux écrivains et qui s’est poursuivie jusqu’en décembre 1950, un an avant la mort de Gide. Plus de quarante lettres... Et si l’on se demande le pourquoi de cette relation, cette correspondance viendra l’éclairer, où l’on comprendra mieux ce qui dans l’art de Simenon intrigue Gide ; une fécondité vertigineuse, cette faculté saisissante, minimaliste, de donner l’illusion de la vie, de faire exister un décor, un personnage, pour introduire les éléments d’un destin en marche vers l’irrémédiable... Et voilà : à lire de plus près, dans cette relation de maître - intrigué, critique, envieux- à disciple, on comprend mieux encore que ce qui pouvait le fasciner le plus, lui le lettré, l’helléniste lisant les Anciens dans le texte, c’est ce dont il était dépourvu, à savoir le génie romanesque, dans son innocence.

Corinne Amar