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Entretien avec Lily Denis. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Couverture du livre Correspondance à trois de Rilke, Pasternak  et Tsvétaïeva.

Traductrice littéraire, Lily Denis possède à son catalogue, 100 oeuvres romanesques et 30 pièces de théâtre jouées dans les plus grands théâtres de la Francophonie, ou à France Culture. Parmi les auteurs qu’elle a le plus défendus : l’oeuvre romanesque complète de Tynianov, l’oeuvre romanesque complète d’Axiomov (sauf les deux premiers volumes), la révision complète des nouvelles de Tchékhov et des auteurs d’Asie Centrale.

Vous avez traduit les textes russes et coordonné le texte français de cette correspondance à trois éditée dans la collection Du monde entier chez Gallimard en 1983, puis dans la collection l’Imaginaire le 29 mai dernier. Comment a débuté cette aventure éditoriale ?
Lily Denis :
Quand j’ai traduit les Lettres aux amis Géorgiens de Pasternak, en 1963, j’ai rencontré Eugène Pasternak qui régit les archives de son père. Plus tard, il y a une vingtaine d’années, il achevait un grand travail de recherche, me présentait un recueil unique au monde, disait-il, et me proposait de me charger de sa traduction Il avait réuni les lettres qu’avaient échangées durant quelques mois (été 1926) trois des plus grands poètes de leur temps : Rilke, Pasternak, Tsvétaïeva. Et ce recueil était en effet unique au monde : Il constituait un roman d’une passion extrême, d’une frénésie d’exigence et de générosité. L’encontre des romans épistolaires, façonnés par un seul auteur, chaque ligne de celui-ci était pris dans la chair à vif de chacun des scripteurs. Il n’avait pas de titre, mais chacun fut d’accord pour décider que ce serait la Correspondance à trois.
Il y avait dans cette entreprise deux choses qui n’étaient pas de mon ressort, à savoir l’allemand, je ne suis pas traductrice d’allemand et la poésie, je ne suis pas traductrice de poésie. Je traduis éventuellement quelques vers pris dans un grand texte de prose mais quand il s’agit de grands poètes, je ne veux pas y toucher. J’ai donc demandé à Philippe Jacottet de traduire l’allemand et à Eve Malleret de traduire les poèmes de Tsvétaïeva.

Est-ce que cette nouvelle édition est augmentée ? Apporte t-elle de nouvelles informations par rapport à la première ?
Lily Denis :
Non, cette nouvelle édition est identique à la précédente, elle change simplement de collection.

Parlez-nous de ces trois poètes et des débuts de leur correspondance...
Lily Denis :
Immédiatement, la correspondance nous plonge dans l’exaltation des trois personnages et surtout des deux personnages russes, Pasternak et Tsvétaïeva. Rilke, quant à lui, certes pris dans l’emportement poétique, est moins frémissant ? Il est déjà un peu lointain parce qu’il est très malade (il meurt quelques mois plus tard). Et puis, il est farouchement indépendant. C’est pour cela peut-être, bien qu’il ait une grande attirance pour Tsvétaïeva que l’on sait si possessive, qu’il se garde un peu d’elle. De lien consenti, dans sa vie, on n’en connaît qu’un seul : son mariage avec Clara Westhoff. Et même là, il ne tarde pas à préserver sa liberté personnelle. Seule la poésie le possède entièrement.
Quant au début de cette Correspondance, un jour, Pasternak écrit à Rilke qui lui avait proposé de lui envoyer des livres, que ce n’est pas à lui qu’il faut les expédier, mais à une poétesse merveilleuse. Il le met donc en rapport direct avec Tsvétaïeva. Et Rilke le fait, et elle deviendra sa correspondante privilégiée.

Il y a très peu d’échanges entre Pasternak et Rilke ?
Lily Denis :
Très peu. Pasternak était là en témoin, très heureux d’avoir établi ces liens On reconnaît là son sens de l’abnégation. Il estimait que c’était un tribut donné à chacun des deux poètes pour qui il avait presque de la vénération ; Tvsétaïeva et lui considéraient Rilke comme une sorte de maître poétique. Pour eux, il était le plus grand. Mais contrairement à Tsvétaïeva, Pasternak pouvait rester dans l’ombre. Pas elle : il fallait absolument qu’elle absorbe tout dans une sorte de délire égocentriste, d’exaltation captatrice dont se nourrissait sa poésie. C’est l’inspiration poétique extraordinaire de ces trois êtres qui est le principal fleuron de ce livre qui n’ignore pas non plus la passion sentimentale.

Le leitmotiv de la rencontre est inscrit dans ces lettres... Ils ne se rencontrent d’ailleurs jamais...
Lily Denis :
C’est ce qui donne toute sa tension à la frénésie de ces échanges. Ils ont à surmonter le vide, à surmonter la distance, à surmonter l’épreuve de ne pas voir le visage de l’autre.
Oui, ils ne se sont jamais rencontrés. Quel extraordinaire éclat de passion entre ces correspondants qui ne se sont jamais vus ou qui ne peuvent plus se voir parce que l’une d’entre eux est émigrée, parce que pour l’un, des années les séparent, et pour tous trois des milliers de kilomètres les séparent. Il n’y a aucun contact direct entre eux, seules les lettres les réunissent. Le mot correspondance prend alors toute sa dimension : ils arrivent à se correspondre, à faire cheminer leur pensée des uns aux autres et cette correspondance-là, ce n’est plus une simple feuille de papier glissée dans une enveloppe, c’est le monde.

Dans une lettre adressée à Rilke, Tvsétaïeva écrit : "De moi à toi, rien ne doit couler. Voler - oui ! Sinon - autant buter et trébucher." (lettre 15, Tsvétaïeva à Rilke, p. 103)... Comment définiriez-vous l’écriture, le style de Tvsétaïeva, le rythme de ses phrases, la structure narrative de ses textes épistolaires ?
Lily Denis :
Dans l’écriture de Tsvétaïeva, il y a une violence qui n’existe pas chez les autres. Ce qui est fantastique avec elle, c’est la façon dont elle prend les mots : à bras-le corps. Elle met des verbes ou elle n’en met pas, emploie des tirets ou non, manipule le mot comme elle l’entend, se moque complètement d’être grammaticalement correcte ou incorrecte. Elle se sert beaucoup du point d’exclamation, c’est une volonté d’insistance, c’est aussi un simple usage de la typographie russe. une volonté d’insistance, c’est comme les points de suspension. Sur quoi ouvrent-ils ? Peut-être sur la libre interprétation du lecteur, sur " devinez la suite ". Ils suggèrent un prolongement à ce qui vient d’être écrit. Mais chez Tsvétaïeva, ce ne sont plus de simples signes : ils emportent tout sur leur passage.

Quant à Pasternak, la spécificité de son écriture ?
Lily Denis :
Le style de Pasternak, comparé à celui de Tsvétaïeva est beaucoup plus classique. Il a des ruptures poétiques, bien sûr, mais la structure des phrases est moins surprenante. Je pense que les deux, à travers ce qu’ils écrivent, défendent constamment la très haute conception qu’ils ont de la vocation poétique. On peut parler style, on peut parler technique, chez un tel poète, ce qui domine, c’est l’Esprit.

Et Rilke ?
Lily Denis :
Les lettres de Rilke sont pour la plupart plus mesurées. C’est aussi un poète libre, exalté, mais peut-être se défend-il contre la fougue de l’autre. Et puis, il y a le rapport, non pas de maître à élève, mais d’aîné à plus jeune...

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