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Marina Tsvétaïeva : Portrait, par Corinne Amar

édition du 12 juin 2003

Photos portraits de Rilke, Tsvétaïeva et Pasternak.

Nous nous touchons, comment ? Par des coups d’aile, par les distances mêmes que nous effleurons, Un poète seul vit, et quelquefois vient qui le porte au devant de qui le porta. Rilke, Dédicace à Marina Tsétaïéva, mai 1926.

D’elle, Joseph Brodsky, Nobel de littérature en 1987, dira qu’elle est le poète russe le plus sincère et même le plus grand poète du vingtième siècle, et qu’il n’éprouve rien d’autre qu’un émerveillement total devant sa force poétique. Marina Tsvétaïeva naît à Moscou en 1892. Son père est professeur en histoire de l’art à l’université de Moscou, sa mère est pianiste. Des extraits de la prose de Tsvétaieva nous donne une éloquente et très émouvante description de son enfance aigre-douce. Sa mère avait espéré un fils avec des talents musicaux, mais elle eut une fille très tôt marquée par l’écriture. Sa première série de poèmes date de 1910. Cette publication attire l’attention du poète et critique Maximilian Voloshin qui devient son ami et mentor, et lui présente des écrivains très connus. Elle rencontre aussi son futur mari, un cadet de l’Académie des Officiers, Sergueï Efron, qu’elle épouse en 1912. Amour intense et quasi obsessionnel, qui ne l’empêcha pas d’entretenir des relations amoureuses, avec entre autres, Ossip Mandelstam, de même qu’avec une autre femme, la poétesse lesbienne Sofia Pamok. La guerre, puis la Révolution d’octobre 1917, la sépare des siens ; une petite fille que la faim emporte, un mari dont elle est sans nouvelles jusqu’en 1922, quand elle le rejoint en exil. C’est à cette époque que commence sa relation très importante et son échange de correspondance avec Boris Pasternak, demeuré en Union Soviétique. Ne s’étant jamais vraiment rencontrés auparavant, la rencontre n’aura lieu qu’au bout de vingt ans ; en fait, Marina Tsvétaïeva aurait pu, en certaines occasions, rencontrer Pasternak en Europe, mais elle laisse passer cette chance. A un moment, ils entretiennent une relation amoureuse, et leur amitié sera maintenue jusqu’à son retour. Entre temps, son exil se poursuit, de Berlin à Prague, qui accueille la presque totalité de l’intelligentsia russe, puis à Paris où elle reste dix-sept années, vivant dans les banlieues, exilée de partout, non publiée, ayant définitivement émigré dans son cahier avant de retourner à Moscou en 1939. Elle assiste à l’arrestation de son mari, puis de sa première fille. Evacuée de Moscou, celle qui écrivait : Ecoutez-moi ! Il faut m’aimer encore du fait que je mourrai , et dont " la vie n’aurait pas été la sienne, si elle n’avait pas écrit des vers " se donne la mort, en 1941. Elle a quarante-neuf ans

Rilke qui avait su discerner dans ce poète isolé et mal connu l’une des toutes premières voix de notre époque, lui écrivait ; nous nous touchons comment ? par des coups d’aile , à l’occasion d’une correspondance à trois qui précédera de peu sa mort. Pendant quelques mois de 1926, trois poètes vont échanger un courrier d’une passion extrême. Deux d’entre eux seulement se connaissent bien : Pasternak et Tsvétaïeva. Rilke n’a jamais vu Tsvétaïeva et connaît à peine Pasternak : le lien réel de triangle est l’admiration qu’ils se vouent. En 1922, alors qu’il lit Verstes qu’elle a publié en 1921, Boris Pasternak, auteur du recueil de poèmes Ma soeur la Vie, et plus tard du célèbre Docteur Jivago, écrit à Tsvétaiéva une lettre enthousiaste. Vingt-cinq ans plus tard il notera ; Il fallait la lire avec beaucoup d’attention. Après l’avoir fait, j’ai poussé un cri d’admiration ; devant moi s’ouvrait un puits de force et de pureté. Il n’y avait rien de tel nulle part alentour. Je veux être bref. Je ne commettrai aucun péché en disant qu’excepté Annenski et Blok, et avec des réserves André Biély, la jeune Tsvétaiéva était ce qu’auraient voulu être sans y parvenir tous les autres symbolistes tous ensemble (...). Nous sommes devenus amis (...). (Correspondance à trois, p.32). En 1926, Pasternak écrit à Rilke, à qui il voue une profonde admiration, pour lui confier son désir de lui faire rencontrer Tsvétaiéva. Trente ans après, il en parle ainsi ; Il a joué un très grand rôle dans ma vie, mais jamais il ne me serait venu à l’esprit que je pourrais avoir l’audace de lui écrire ; il aura exercé son influence sur moi pendant vingt ans sans le savoir, et j’apprendrai (il le dit dans sa lettre à mon père) qu’il m’a découvert dans la traduction en français d’Eléna Izvolskaia. Je ne me figurais pas que la poste pût me servir de pont vers un monde inaccessible, si différent de tous ceux qui peuplent l’univers auquel je n’étais lié que par ma dévotion, et soudain, je découvrais que ce pont avait déjà été lancé par un hasard lointain et en dehors de moi . C’est là que je pense à lui écrire. Mais nos relations avec la Suisse étaient rompues. Et en France, il y avait Tsvétaiéva avec qui j’étais en correspondance et en grande amitié et qui elle aussi connaissait et aimait Rilke. Je voulais, chemin faisant, la lui présenter, leur faire faire connaissance. Je le priai de ne pas me répondre, de ne pas gaspiller pour moi un temps précieux, mais afin de me montrer que ma lettre lui était parvenue, d’envoyer les Sonnets à Orphée et les Elégies à Tsvétaiéva en France. (Correspondance à trois, Gallimard).

Lorsque Rilke reçoit enfin la lettre de Pasternak, il accède avec une rapidité surprenante à la demande qu’elle contient et écrit à Marina Tsvétaiéva, évoquant même la perspective d’une rencontre à trois et de la joie qu’ils en auraient. La réponse de Tsvétaïéva arrive aussitôt, exaltée, débordante d’inspiration, d’amour.

Cette correspondance à trois, en deux langues- allemand et russe- se lit comme un roman d’amour et de poésie.

Corinne Amar