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Mon cher Marc par Jean-Rémi Gratadour

 

Couverture du livre Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar.

Les Mémoires d’Hadrien sont une affaire de correspondances et leur rédaction une affaire de souvenirs. Le roman s’ouvre comme la lettre à un fils d’un empereur au crépuscule de sa vie. " Mon cher Marc ". Trois mots banals pour commencer une lettre mais trois mots dont l’histoire est intimement liée au travail, incessant, de récriture du roman depuis 1924, date à laquelle les premiers manuscrits furent rédigés. C’est ce que révèle une anecdote des Carnets de notes à propos d’une malle remplie de papiers de famille récupérée en 1948 : " Quelques-uns de ces feuillets dataient de la génération d’avant la mienne ; les noms même ne me disaient rien. Je jetais mécaniquement au feu cet échange de pensées mortes avec des Maries, des François, des Pauls disparus. Je dépliais quatre ou cinq feuilles dactylographiées ; le papier en avait jauni. Je lus la suscription : " Mon cher Marc... " Marc... de quel ami, de quel amant, de quel parent éloigné s’agissait-il ? Je ne me rappelais pas ce nom là ? Il fallut quelques instants pour que je me souvinsse que Marc était mis là pour Marc Aurèle et que j’avais sous les yeux un fragment du manuscrit perdu. Depuis ce moment, il ne fut plus question que de récrire ce livre coûte que coûte ".

Une lettre arrachée aux pensées mortes du temps, voilà peut-être le projet de ce roman historique qui échappe à sa propre forme. Les manifestations d’érudition y sont congédiées. Les récits de batailles, éludés. Les intrigues politiques, résumées. Tout semble céder la place à ce qui permit à Hadrien de regarder le monde. Empereur pourtant, il ne régna sur aucune illusion d’Empire. Ses " Mémoires " font de lui une figure d’exception de l’humanité. Mais cette exception tient moins au récit de sa vie qu’à l’état, en quelque sorte " hors du temps " et transcendant, que lui attribue Marguerite Yourcenar. Citant un extrait de la correspondance de Flaubert, elle écrit ainsi : " "Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. " Une grande partie de ma vie allait se passer à essayer de définir, puis à peindre, cet homme seul et d’ailleurs relié à tout."

Les souvenirs d’Hadrien sont ceux d’un temps sans dieux où les souvenirs se succèdent comme autant de questionnements sur sa capacité à leur donner un sens. Mais ce temps " des derniers hommes libres " vu au travers des yeux d’un mourant est aussi celui du temps passé de l’écrivain. Les Carnets multiplient les remarques sur la difficulté à recréer la texture des souvenirs de l’Empereur adossé à la mort. " J’ai essayé d’aller jusqu’à la dernière gorgée d’eau, le dernier malaise, la dernière image ". Mais loin d’en faire une voix d’outre-tombe rocailleuse, Marguerite Yourcenar redécouvre sans cesse avec candeur cette magie de l’imagination et du souvenir mêlés qui rétrécit la distance du temps et donne au passé un éclat qu’il n’a peut-être jamais eu. Le travail sur les souvenirs rime ici avec le travail d’écriture. " Ce livre est la condensation d’un énorme ouvrage élaboré pour moi seule ". Mais pour parvenir à l’ultime version, encore faut-il que ses propres souvenirs deviennent aussi éloignés d’elle que le IIe siècle. Et à la manière de la dernière page du roman de sa vie qu’elle aimerait tourner, les Carnets s’achèvent sur une ambiguïté qui signe l’entrelacement irréversible des souvenirs, des êtres de fiction et des choses : " j’ai cessé de sentir de ces êtres l’immédiate présence, de ces faits l’actualité : ils restent proches de moi, mais révolus, ni plus ni moins que les souvenirs de ma propre vie ".

Jean-Rémi Gratadour

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