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Dai Sijie : Portrait, par Corinne Amar

édition du 4 septembre 2003

Photo portrait de Dai Sijie.

Balzac et la petite tailleuse chinoise où l’histoire autobiographique de la rééducation à la campagne d’un jeune intellectuel chinois dans les années 70 fut une des belles surprises littéraires de l’année 2000. Son auteur, un cinéaste chinois peu connu, vivant en France depuis 1984, publiait un premier roman qui devenait un vrai succès de librairie, remportant plusieurs prix littéraires. Dai Sijie est né en Chine, dans la province de Fujian, en 1954. De 1971 à 1974, victime comme des centaines de milliers d’autres jeunes citadins de la Révolution culturelle, il est envoyé en camp de rééducation dans la province de Sichuan en tant qu’intellectuel bourgeois. " Au début, dit - il, c’était un événement presque heureux. Les petits prenaient leur revanche sur les grands. On se croyait libres. Puis, peu à peu, on avait le cerveau vidé. L’histoire de la petite tailleuse est vraie. Dans cette valise cachée que découvre l’héroïne, il y avait tous ces livres occidentaux interdits : Balzac, Alexandre Dumas, Kipling et quelques Russes, et c’est ainsi que nous avons découvert cette idée incroyable, insoupçonnée chez nous ; un être humain peut faire quelque chose tout seul "

A la mort de Mao Tsé Toung en 1976, il entre à l’université, suit des cours d’histoire de l’art, puis fait une école de cinéma avant de réussir un concours qui lui permet de partir pour la France. " On nous a soumis pendant quelques mois à un apprentissage intensif du français, et en 1978, je me suis retrouvé à Bordeaux, du jour au lendemain avec un ami musicien. En outre, on nous a donné 100 francs ! La première envie qui nous est venue, c’est d’aller voir un de ces films pornos proscrits en Chine. Les meilleurs me paraissaient très inférieurs à n’importe quel bon livre. Par ailleurs, Bordeaux n’est pas une ville très tournée vers l’érotisme. Enfin, dans la nuit, sur une maison obscure, nous avons distingué le mot club riche de choses défendues. C’était un ciné-club qui passait Viridiana. Le démon du cinéma s’est emparé de moi"

Il fait alors l’Idhec, puis repart en Chine. C’est en 1989 qu’il tourne son premier long métrage, Chine ma douleur, après avoir débuté dans Le Temple de la montagne. Son film, qui remporte le Prix Jean Vigo la même année et qui est présenté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes ainsi qu’à plusieurs festivals est directement inspiré de son emprisonnement, adolescent, en camp de rééducation. En 1993, il signe Le Mangeur de Lune, qui reçoit le prix spécial du jury au festival de Prague. Tang le Onzième, son troisième long métrage, sorti en 1998, raconte la vie difficile d’un enfant maudit dans un petit village vietnamien. Fin 2002, Balzac et la petite tailleuse chinoise sort en film. Il ne laisse à personne le soin de l’adapter, et c’est dans le cadre somptueux des montagnes de Zhangjiajie, dans le nord-ouest de la province chinoise du Hunan, que Dai Sijie a choisi de tourner l’adaptation de son roman. Lorsqu’on demande à Dai Sijie, ce qui lui a donné envie d’écrire un roman, il répond, à propos de la Petite tailleuse : " L’histoire que je raconte est en grande partie du vécu. C’est une histoire sur l’amour du livre, je tenais à écrire un petit roman pour rendre hommage à la littérature qui a rythmé ma vie. Je ne me remémore les souvenirs que par des livres. Chaque période de ma vie est marquée par des romans que j’ai lus. Je ressentais aussi le besoin d’écrire en français, après quinze années passées ici, et c’était aussi pour me rendre compte si je pouvais raconter une histoire dans cette langue ". Aujourd’hui, il récidive, avec un second roman Le complexe de Di. Le personnage principal Muo, a été frappé par la grâce psychanalytique, alors qu’il vivait en France pour poursuivre ses études. En 2000, il repart pour la Chine à la recherche de Volcan de la Vieille Lune, sa fiancée emprisonnée des années plus tôt pour avoir divulgué des photographies interdites. Or, pour délivrer sa belle, Muo doit s’attirer les grâces du cruel juge Di. Il s’achète un vélo, l’orne d’un drapeau, fait office de psychanalyste ambulant, et sous l’étendard freudien claquant au-dessus de sa bicyclette, il progresse vers son aimé à travers un pays qu’il ne reconnaît plus. Après Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, Le complexe de Di dit toute l’originalité d’une écriture due à une histoire personnelle, une façon d’écrire, un sens de la parabole, entre deux mondes, deux cultures, deux langues.

Corinne Amar