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Colette Fellous : Portrait, par Corinne Amar

édition du 25 septembre 2003

Carte postale représentant l’avenue de France à Tunis.

(...) J’écris cette lettre en somnambule et je repense à la terre rouge qui t’a vu naître, à toutes ces secondes qui se sont faufilées dans l’espace depuis que tu m’as quittée, ces secondes de rien, que j’ai recouvertes par désarroi de musiques et de bruits d’herbes brûlées, je repense à ta voix ...). Colette Fellous, Lettres d’aveux, Pocket / Les Correspondances de Manosque

Elle commence par des bruits, des fleurs, la lumière autour, la vie. C’est une lettre d’aveu. Elle écrit à son père qui n’est plus. Elle écrit, elle se souvient. De cet amour qui les liait, de cette tendresse, de cette pudeur, de ses tabous. Dans cette famille-là, on ne parle pas de sa vie amoureuse. D’ailleurs, on n’en a pas - ou si on en a une, on ne la dit pas sur les toits -, et si on a le bonheur et le malheur à la fois de devenir écrivain, surtout, on ne l’écrit pas. Lui, n’aimerait pas, il la tuerait, d’ailleurs, il l’a dit, il la tuerait et il se tuerait après. Et puis, il meurt. Le lendemain même du jour où on lui offre le premier roman que sa fille vient d’écrire. D’avoir beaucoup d’imagination, d’en avoir peu, peu importe, l’histoire naît, elle est là, fait un livre, elle parle d’amour, la liberté neuve, impérieuse des mots, leur dilapidation envers et contre tout trop de chair trop de désir je veux embrasser je veux nommer je veux vivre dit une voix, je veux pas savoir, dit l’autre... Comment recevoir la part de mystère de l’autre, ses terres secrètes, sa complicité avec l’inconnu, quand l’autre est sa fille ? Ce roman, l’a-t-il lu ? pas lu ? L’a-t-il aimé ? L’a-t-elle tué ? Est-ce un crime d’écrire ? Et cette lettre d’aveu, là, en plein été, sous les parfums et la lumière, torturée, comme en suspens, est une lettre d’amour au père, dans le souvenir obsessionnel, intense de sa volumineuse présence...

Colette Fellous est née en 1950 à Tunis. A dix-sept ans, elle quitte la Tunisie pour Paris et s’engage dans des études de lettres à la Sorbonne. Elle a publié neuf romans et récits, la plupart, chez Gallimard. Elle est également l’auteur de deux essais. Avenue de France (éd. Gallimard, 2001) est son dernier roman paru. Sur France Culture depuis 1980. Elle a dirigé de 1990 à 1999 Les nuits Magnétiques et elle est aujourd’hui productrice de Carnet nomade, une émission qui signe à la fois son lien intime à la radio et à l’écriture. Les voyages, les paysages, le passé, la langue et ses attaches, sont des thèmes chers à Colette Fellous. L’essence de son écriture, elle la puise dans le souvenir, dans la mémoire, les fils de sa filiation, la Tunisie, la nostalgie du pays perdu, le deuil de cette perte...

Chère Colette,

Je vous écris d’un jardin en pleine lumière de campanules et de dahlias. Je suis venue m’allonger sur l’herbe et continuer ma lecture de Avenue de France. Je lis de vous tous ces riens, ces je ne sais quoi qui font les souvenirs, ce que vous portiez ce jour-là, votre grand-père à quatorze ans, la rencontre entre votre père et votre mère, et Madame Bovary entre eux, les noms et les lieux qui ont formé la vie des vôtres à Tunis, je regarde les illustrations, les années défilent, un siècle passe, l’exotisme a un parfum qui m’est familier. C’est que vous ne m’êtes pas étrangère ? Votre Lettre d’aveu m’a troublée, m’a ramenée à mes propres souvenirs. Mon père est mort, je ne l’ai pas vu mourir. Je vivais au Japon, à cette époque, il n’y a pas si longtemps, il y a cinq ans. J’ai vécu sept ans au Japon. La mort brutale, insoutenable de mon père et la nostalgie de ma propre langue m’ont fait rentrer à Paris. L’exil avait perdu son charme. J’ai écrit une histoire qui a fait un roman, L’acte d’amour. Elle parlait du deuil et du manque qui ne lâche pas, d’une vie à Tokyo, de lambeaux de territoire, de racines sépharades, d’une rencontre amoureuse salvatrice, aimant ardent qui libèrerait les mots et le corps. L’éditeur à qui je l’apportai le prit, l’aima, le publia. Il le dit même puissamment érotique. Alors, j’aurais rougi, j’aurais souffert de l’offrir à mon père, car le lui offrant, je l’aurais fait souffrir, tout en le rendant heureux. Il aimait la retenue. Et pourtant, cet acte d’amour, je le lui dédiais. Je ne sais ce qui de mon visage ou de mon histoire ou de mon écriture rappela à G. Bourgadier la vôtre, il ne put s’empêcher de me parler de vous, de nous sororiser en quelque sorte. Il me liait à vous en tout cas. Aujourd’hui encore, il dit, se souvenant de Rosa Gallica, qu’il publia en 1989 : - Magnifique. Et puis, il est un autre homme qui me lie à vous. Dans sa bibliothèque, il y a Calypso, Rosa Gallica. Pas d’autres romans. Ceux-là sont dédicacés, ceux-là sont précieux. Et lorsque je vous nomme, l’un comme l’autre a la même intonation : - Ah, Colette ?Toute l’affection là, dans le ah ? Il y a beaucoup d’enfants qui jouent dans ce jardin où je suis et il y a des pères pour ramasser les ballons, et je suis des yeux le ballon et le regard et les bras qui se tendent. Ce qui ressemble le plus au bonheur n’a rien de stable. La journée est radieuse.

Corinne Amar