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Entretien avec Gabrielle Rozsaffy-Lindberg et Frédéric Sauzay. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 30 octobre 2003

 

Photo portrait de Gabrielle Rozsaffy-Lindberg.

Gabrielle Rozsaffy-Lindberg, élevée à Stockholm, vit depuis l’âge de treize ans à Paris. Elle s’intéresse tôt au théâtre, suit des cours (Florent et Strasberg), traduit, met en scène et joue dans différentes pièces de théâtre tout en faisant des études de langues scandinaves à la Sorbonne (Licence et Capes). Elle est l’auteur d’August et Harriet.

Photo portrait de Frédéric Sauzay

Comédien, Frédéric Sauzay a été formé au conservatoire de Lyon et au T.N.S. Il travaille au théâtre avec Antoine Vitez, Philippe Adrien, Gilles Bouillon, Dario Fo et Olivier Py. Au cinéma, il tourne avec Luc Besson, Jean-Pierre Améris, Claire Denis, Eric Zonka, Virginie Wagon ou encore Arthus de Penguern. Il aborde la mise en scène en montant une de ses pièces (Le coup de Phil) puis met en scène les spectacles de la Cie Embardée. Les scénarios qu’il écrit pour le cinéma et la télévision l’incite à approcher la réalisation (trois moyens-métrages, un long métrage en préparation). Il met en scène August et Harriet au théâtre Montansier à Versailles et au théâtre Intima à Stokholm.

En novembre, la correspondance August Strindberg / Harriet Bosse fera l’objet d’un spectacle au théâtre Montansier à Versailles et en décembre au théâtre Intima à Stockholm. Pourquoi cette création ?

Gabrielle Rozsaffy-Lindberg : Lors d’un de mes fréquents séjours à Stockholm, (j’ai vécu en Suède et toute ma famille maternelle habite là-bas), je suis allée au théâtre Intima voir une pièce que Bibi Anderson avait écrit sur les trois femmes de Strindberg. Sa première femme, l’actrice Siri Von Essen, sa seconde, Frida Uhl, journaliste autrichienne et Harriet Bosse, une actrice très connue en Suède. Au théâtre Royal de Stockholm, j’ai été très impressionnée par un magnifique tableau, portrait de Harriet Bosse. Puis quelques années plus tard, je suis tombée par hasard sur la correspondance de Strindberg (traduite en français au Mercure de France, on peut également consulter les originaux à la Bibliothèque Royale de Stockholm) dont une grande partie se compose de lettres adressées à sa troisième femme, Harriet Bosse. J’ai été frappée par leur intensité dramatique. Les lettres qu’elle a écrites, quant à elles, ont disparu. Elle les a brûlées, sans doute parce qu’elle les trouvait maladroites, trop enfantines.
C’est ainsi que j’ai pensé reconstituer cet échange épistolaire, inventer les réponses. Je me suis donc mise à l’écriture de cette pièce, il y a environ 6 ans.

Comment s’est élaboré ce travail d’écriture, de reconstruction ?

Gabrielle Rozsaffy-Lindberg : Etant donné qu’August Strindberg a écrit plus de 200 lettres à Harriet, j’ai tout d’abord procédé à une sélection, puis tenter de trouver une dramaturgie théâtrale en rapport avec leur liaison qui a duré 7 ans. Toutes les lettres de Strindberg sont datées mais afin de ne pas être trop didactique, j’ai préféré ne pas garder toutes ces indications temporelles. La pièce se construit alors comme un dialogue, comme des petits monologues qui se répondent.
J’ai bien sûr imaginé les réponses à partir des lettres d’August Strindberg et me suis également nourrie des photos et tableaux qui représentent Harriet Bosse, de l’énergie qu’elle semblait dégager... Il reste quand même quelques lettres d’elle qui m’ont permis d’appréhender son style, mais ce sont des lettres qu’elle a écrites beaucoup plus tard, en 1932. Ce n’était donc plus la même personne puisqu’elle a rencontré Strindberg à l’âge de 20 ans. En écrivant, j’ai essayé de me mettre à sa place, de recréer la spontanéité d’une jeune femme de 20 ans... J’ai lu également les pièces de Strindberg, Inferno, (dans une de ses lettres, il lui dit de lire Inferno (1897) qui relate l’échec de son second mariage), et le Journal occulte.

A propos de ce Journal occulte...

Gabrielle Rozsaffy-Lindberg : Le Journal occulte est consultable à la Bibliothèque nordique : c’est un très grand livre rouge, sans ligne, avec beaucoup de dessins, quelques ratures, un alphabet inventé avec lequel Strindberg évoque des moments de la vie quotidienne, comme dans Inferno, et décrit des instants secrets vécus auprès d’Harriet. C’est un alphabet un peu oriental, une espèce de code qui a pu être déchiffré. Strindberg a recréé une autre vie par rapport à tout ce qui est occulte. Il croyait à la sorcellerie, aux signes, faisait de la chimie.

Parlez-nous de cette relation entre l’écrivain et la comédienne...

Gabrielle Rozsaffy-Lindberg : Ils se rencontrent en 1900. Elle est une jeune actrice au Théâtre royal, déjà un peu connue. Lui, âgé d’une cinquantaine d’année, est un auteur célèbre. Au moment de leur rencontre, il vient de rentrer à Stockholm après avoir vécu plusieurs années en France. Un soir, il va au théâtre voir Le Songe d’une nuit d’été. Elle interprète Puck. Il a l’habitude de ne jamais rester jusqu’à la fin du spectacle, mais lorsqu’il aperçoit Harriet sur scène, pour la première fois il ne part pas à l’entracte. Ensuite il lui demande d’interpréter "la Dame" dans Le Chemin de Damas. Ainsi débute leur relation. Une relation amoureuse, passionnée, tourmentée, très riche, articulée autour du théâtre. Grâce à la correspondance, on découvre que les oeuvres de Strindberg sont intimement liées avec sa vie. Son quotidien, celui de son entourage étaient source d’inspiration. Harriet était sa muse et Strindberg a écrit des pièces pour elle dont certaines ont été interprétées de son vivant, d’autres après sa mort. La rencontre avec le dramaturge a été pour Harriet très enrichissante, non seulement elle a bénéficié de ses conseils en matière de théâtre, pour ses rôles, mais aussi elle est très vite devenue une célébrité.

et de l’oeuvre de Strindberg...

Gabrielle Rozsaffy-Lindberg : Strindberg est un auteur naturaliste. A l’époque, il est l’un des premiers à écrire avec des formules réservées à l’oral. Par exemple, il a changé la manière d’exprimer la négation. En suédois, on utilisait à l’écrit " Icke" et à l’oral " Inte " ; Strindberg a utilisé la formule orale pour l’écrit et cet usage est resté. Il était avant-gardiste. Lui et son contemporain Ibsen, ont apporté une forme de modernité. Strindberg écrivait ses pièces très rapidement, en 15 jours, avec un sens de l’immédiateté, de la spontanéité, une sorte de rage. Dans ses oeuvres, il se mettait en scène, s’inspirait des gens qu’il voyait autour de lui, analysait les êtres, les comportements... Il existe d’ailleurs une lettre de son frère qui manifeste son inquiétude quant à l’évocation de certains personnages qui visiblement pouvaient se reconnaître ; Strindberg lui a répondu qu’il ne faisait que s’inspirer de telle ou telle situation, de telle ou telle vie et qu’à partir de ces données, il inventait, modulait, interrogeait sans forcément donner de réponses... Quand il a écrit Mademoiselle Julie, "tragédie naturaliste", il s’est inspiré de trois femmes différentes dont un fait divers, une femme de la haute société qui est tombée amoureuse d’un domestique... Une approche psychologique des personnages, non sans complexité puisqu’elle dépasse la seule analyse sociale. Quand il était en France, il a également fait des études sur la folie chez le célèbre Docteur Charcot, l’un des Fondateur de la neurologie moderne. Il cherchait à être au plus près de la réalité. Strindberg a écrit des pièces de théâtre, des romans, des nouvelles, a beaucoup écrit dans les journaux populaires et les revues scientifiques. Il était aussi poète, peintre et photographe. Il se passionnait pour les sciences et pour l’alchimie.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de mettre en scène cette correspondance ? Est-ce un projet commun dès le départ ? dès l’écriture de la pièce ?

Frédéric Sauzay : C’est devenu un projet commun après l’écriture de la pièce. J’ai découvert Strindberg avec ce texte. J’avais lu Mademoiselle Julie et Père mais je ne connaissais pas la biographie de cet auteur. Je trouvais que monter une correspondance était une démarche intéressante. Et Gabrielle a écrit cet échange épistolaire comme une pièce de théâtre. Le lecteur est plongé dans une tranche de vie qui se concentre sur 7 ans. La mise en scène va essayer de rendre visuellement l’histoire de cette passion à travers la diction des lettres.

Comment met-on en scène la forme épistolaire ?

Frédéric Sauzay : Je suis parti de quelque chose d’assez abstrait, il n’y a pas de décor ou plutôt le cadre de scène est le décor à part entière puisque ce sont deux personnalités du théâtre qui se sont rencontrées dans un théâtre, qui ont vécu pour le théâtre. Ce dernier devient le troisième personnage.
J’ai demandé aux acteurs qu’ils apprennent le texte, qu’ils le disent non pas qu’ils le lisent. Il s’agit certes d’un échange épistolaire mais nous avons tenté de trouver un ton qui donne l’illusion que ces lettres sont adressées au spectateur. Le spectateur va devenir August Strindberg ou Harriet Bosse, selon l’adresse de la lettre. C’est une mise en scène qui s’appuie sur la forme triangulaire. Les comédiens n’échangeront pas de regard. A chaque fois que l’un d’eux parlera, il y aura une sorte de rebondissement sur le public qui représentera la pointe du triangle.

Parlez-nous de la scénographie...

Frédéric Sauzay : L’idée est de partir sur des fonds enchaînés, avec un noir très présent, dense, pas un noir d’aplats. La lumière va tout le temps bouger, façonner les espaces, les cadres, se déplacer sur les comédiens, plan large, plan serré... elle sera vivante. Les comédiens seront immobiles mais la lumière reproduira le mouvement. Un travail un peu cinématographique, je travaille d’ailleurs avec un chef opérateur. La lumière construira donc l’espace et l’imaginaire du spectateur. Chaque spectateur verra son propre décor.
Il y aura aussi un musicien, accordéoniste, puisque l’accordéon était un instrument que Strindberg aimait beaucoup et de la musique folklorique suédoise dont le fameux " Hambo " qui est la danse du diable... Le musicien sera peut-être le seul personnage qui regardera les deux autres.

Le théâtre Intima à Stockholm...

Gabrielle Rozsaffy-Lindberg : Le théâtre Intima a été créé par Strindberg en 1907. A cette époque Strindberg était célèbre mais il avait quand même des difficultés à monter ses pièces comme il l’entendait : par exemple pour Le Songe il avait des idées bien précises quant à la scénographie et la mise en scène mais ses propositions, notamment des projections, sans doute trop avant-gardistes pour l’époque, n’ont pas été acceptées par la direction. Il s’intéressait beaucoup à la photographie, faisait des célestographies (photos de ciel) qu’il aurait précisément souhaiter utiliser. Finalement la direction du théâtre a choisi de faire un décor très classique qu’il n’a pas du tout aimé et c’est une des raisons pour laquelle il a voulu créer son propre théâtre. Pouvoir mettre en scène ses pièces et celles des autres auteurs dramatiques avec sa propre compagnie... Pour lui, le théâtre ne devait pas forcément être drôle, mais instructif, et il avait certaines règles concernant la façon de jouer, le décor qui devait comporter très peu d’accessoires, les lumières qui venaient du bas, la possibilité de jouer de dos... C’est ce qu’on retrouve au théâtre Antoine, le théâtre naturaliste. Le théâtre Intima a été en activité jusqu’en 1912 ; puis il est devenu un lieu qui servait d’entrepôt pour les décors où parfois quelques représentations étaient données mais il n’avait plus vraiment le statut d’un théâtre.
Le 22 janvier 2003, jour de la naissance de Strindberg, on a fêté l’inauguration du théâtre Intima. Il a retrouvé son prestige après avoir été complètement refait grâce au directeur Ture Rangström qui a voulu le reconstituer dans l’esprit de l’époque, du temps de Strindberg. Les murs sont d’un vert amande, les sièges rouges et le plafond est une constellation qui représente le signe astrologique du dramaturge.

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