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Victor Segalen : Portrait, par Corinne Amar

édition du 13 novembre 2003

Photo  d’un photographe en chine.

Victor Segalen en Chine 1909 et 1914, (L’explorateur photographe) © Aventuriers du Monde, L’Iconoclaste, p.31

Lorsque le sage se trouve dans des circonstances favorables, disait Lao-Tseu à Confucius, il monte sur un char. Quand les temps lui sont contraires, il erre à l’aventure ". Ce à quoi Victor Segalen répondait : " Ce n’est pas au hasard que doit se dessiner le voyage. Un logique itinéraire est exigé, afin de partir, non pas à l’aventure mais vers de belles aventures ".

Dans la lignée magnifique de ces explorateurs, aventuriers du monde, il en fut un : Victor Segalen, médecin de la Marine, archéologue, romancier, poète visionnaire - prompt à réagir à des émotions optiques par un langage optique -, orientaliste en quête d’une esthétique du divers, amoureux de toutes les formes du sensible, de toutes les richesses du réel, qui inventera pour désigner le voyageur idéal "éternellement étranger et inlassablement xénophile", le terme exote. C’est par le chemin du Divers - et la Chine fut pour lui ce chemin - qu’on parvient au Centre, c’est-à-dire à soi-même. Influencée par Rimbaud, Mallarmé, l’ ?uvre de Segalen, écrite en quinze années, au cours des voyages qu’il effectua pour se trouver lui-même, est abondante et ambitieuse, composée essentiellement à travers la culture de l’autre, à l’articulation de deux mondes, l’étranger et le familier. Segalen naît en 1878 à Brest, il meurt en 1919. Pour obtenir son doctorat de médecine, il soutient en 1902 une thèse dont le titre était Les Cliniciens ès lettres. Le sujet en était les névroses dans la littérature contemporaine. En 1903, il arrive en mission à Tahiti. Il y découvre les restes de la culture maorie décimée par la présence européenne. Il s’insurge contre ce massacre, comprend en profondeur le drame d’une ethnie que l’on prive de ses mythes, de sa langue. A la faveur d’une escale aux Marquises, il consulte les derniers carnets et croquis de Gauguin, mort trois mois auparavant. De ce séjour en Polynésie, il écrira un roman, Les Immémoriaux, publié en 1907 sous le nom de Max Anély ; récit des derniers moments de la civilisation maorie, contaminée, perdue par les missionnaires et les colonisateurs.

Lettre manuscrite double pages

Lettre de Victor Segalen à sa femme, le 7 février 1914. " Ces proses, les lettres et mes notes forment à toute heure du jour un meilleur de moi. Parfois ce sont les lettres que je t’écris qui sont le point de départ des trouvailles ; et tu es tissée dans ma vie " © Aventuriers du Monde, L’iconoclaste, p. 271 Dès 1908, il se passionne pour la Chine et l’étude de la langue et de la civilisation chinoise. Il s’y rend, en tant que médecin, s’y installe en 1910 avec sa femme et son fils. Il publie sous son vrai nom la première édition, ornée d’idéogrammes, des Stèles à Pékin, en 1912. Recueil composé de poèmes en prose inspirés des textes des inscriptions commémoratives, Stèles reste son chef d’ ?uvre. Archéologue et ethnologue précis, à la recherche des monuments des anciennes dynasties chinoises, ou arpentant les rives escarpées du Yang Tseu-Kiang pour relever le réseau hydrographique, il est, tant par l’esprit que par le corps, un quêteur, un voyageur. Dans l’esprit de Segalen, le voyage est la mise à l’épreuve, sur le terrain, de ses idées concernant le rapport entre le réel, la perception des phénomènes immédiats et l’imaginaire, les constructions de l’esprit. Sans la charge du réel, l’imaginaire s’étiole, devient fantaisie creuse ; sans la puissance imaginative, le réel s’épaissit, s’affadit.(Kenneth White, "Sur la route des stèles, Victor Segalen dans les profondeurs de la Chine 1909 et 1914", Aventuriers du Monde, page 268) Dans le monde intérieur où sa pensée et son émotion vont chercher l’expérience d’aventures imaginaires, Segalen est un explorateur insatiable du voyage, aux itinéraires de plus en plus préparés, pensés. C’est de ses voyages en Chine qu’il rapporte ses oeuvres majeures (Peintures,1916, Equipée, De Pékin aux marches tibétaines, posth. 1929, etc...) fasciné par cet immense espace, ses profondeurs, par l’image du Fils du Ciel, l’Empereur, mais aussi l’homme écartelé entre le présent et le passé, soi-même et l’autre, la terre et le ciel, l’imaginaire et le réel. Interrompu par la guerre au cours d’une mission archéologique consacrée aux monuments funéraires de la dynastie des Han, il rentre en France, passe quelque temps au front, puis retourne en Chine pour y recruter des volontaires. Il continue ses recherches archéologiques qui lui inspirent La Grande Statuaire chinoise, posth.1972 Malade, il quitte définitivement l’Orient fin 1917. Il officie encore lors de déferlantes de grippe espagnole, mais son travail l’épuise. Après une dernière mission à Nankin, il meurt à l’âge de quarante et un ans, d’une maladie mal définie, dans une forêt du Finistère. Parmi d’autres ouvrages de Segalen, il faut citer ses essais sur Gauguin, sur Rimbaud, sur la sculpture chinoise, ses récits et notes de voyage publiés après sa mort (Voyage au pays du réel, 1929, Lettres de Chine,1967, Journal des Iles,1978...).

Corinne Amar