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Entretien avec Jean-Luc Bitton. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 27 novembre 2003

 

Couverture de la revue littéraire Les Episodes (novembre 2003)

Notamment auteur, journaliste et photographe, Jean Luc Bitton est né en 1959 à Lyon. Il découvre, grâce à Wim Wenders, Emmanuel Bove. Depuis 1985, il travaille à la mémoire de cet écrivain en co-rédigeant avec Raymond Cousse sa biographie (Emmanuel Bove, la vie comme une ombre, 1994, Éditions Le Castor Astral) en réalisant un documentaire pour Un siècle d’écrivains diffusé en 1997 (sur France 3), en concevant un site internet : http://www.emmanuel-bove.net En 1999, il établit l’édition d’un recueil de romans de Bove et du dernier texte inédit pour Flammarion. Pour cette même maison d’éditions, il travaille à la réalisation d’une anthologie de la correspondance amoureuse française et anonyme du XXème siècle, Nos amours, un siècle de lettres d’amour, publiée en septembre 2000. Il collabore aux revues littéraire Les Épisodes et Rue Saint Ambroise et occupe actuellement le poste de rédacteur en chef adjoint de Réciproq Magazine dont le N° 1 est en kiosque depuis le 20 novembre 2003. Parallèlement, il prépare une biographie de l’écrivain Jacques Rigaut.

Dans le dernier numéro de la revue littéraire Les Episodes (novembre 2003), sont publiés des extraits inédits du journal de Raymond Cousse et de sa correspondance avec Samuel Beckett, un dossier que vous avez introduit par un texte, " Raymond Cousse ou le refus d’obtempérer ". Ce sont vos recherches sur Emmanuel Bove qui vous ont conduit à Raymond Cousse...

Jean-Luc Bitton : Mes recherches sur Bove m’ont amené à faire de belles rencontres dont la plus importante fut celle de Raymond Cousse. Avec ce dossier dans Les Episodes, j’ai voulu rendre hommage à Raymond et faire découvrir aux lecteurs ce journal inédit que je trouve magnifique. J’avoue que lors de sa retranscription, j’ai été souvent très ému. J’espère qu’un éditeur se donnera les moyens de se pencher sur ces milliers de pages pour une publication. Quant à la correspondance, il y a une quarantaine de lettres de Beckett à Cousse. Edward Beckett nous a autorisé à en publier six. Il ne pouvait pas nous autoriser plus étant donné qu’une correspondance générale de Samuel Beckett est en préparation. C’est déjà beaucoup car tout ce qui touche aux droits concernant les écrits de Beckett est un terrain sensible. En même temps, Beckett était lapidaire dans sa correspondance. Nous avons choisi les lettres qui nous semblaient les plus touchantes, surtout la dernière que Beckett ait écrite à Cousse dans laquelle il lui avoue qu’il n’écrit plus depuis longtemps, " sauf imprévu c’est fini. Enfin. " Vous noterez l’absence de la virgule.

Parlez-nous du tempérament de Raymond Cousse...

Jean-Luc Bitton : Je me suis souvent interrogé à son propos et on m’a souvent aussi interrogé. Malheureusement, notre amitié fut brève, puisque je l’ai rencontré en 1990 et qu’il a mis fin à ses jours un an après. Raymond faisait parfois peur aux gens avec son physique d’ogre et ses excentricités. La rive gauche caviar de l’édition le regardait de haut comme un pauvre auteur marginal et monomaniaque qui picolait dans sa campagne. En revanche, les gens du théâtre l’admirent et se souviennent de lui comme un auteur, comédien et dramaturge de talent. Raymond était quelqu’un de profondément humain, d’une sensibilité extrême, d’une grande gentillesse et d’une grande modestie également. Ça fait un peu hagiographique de dire ces mots, ça peut paraître exagéré, mais c’est la vérité. On croise rarement des hommes de cette qualité. Il est dommage qu’il n’ait pas réussi à se défaire de ses angoisses qui l’assaillaient depuis l’enfance et qui l’ont poussé au suicide. Il me manque terriblement. Il est aussi un modèle d’insoumission pour moi. On vit aujourd’hui dans un monde d’imposture qu’il aurait détesté...

Et de son oeuvre, de son écriture...

Jean-Luc Bitton : J’aime beaucoup son Journal. Ses pièces de théâtre sont à voir sur scène, à la lecture, comme souvent pour les pièces de théâtre, c’est moins frappant. Je n’ai pas eu la chance de le voir jouer. Il paraît qu’il était extraordinaire, qu’il se métamorphosait. Une grande performance d’acteur. Ses pièces se jouent encore dans le monde entier. J’espère voir un jour Stratégie pour deux jambons. Il faut lire L’Envers vaut l’endroit et La découverte de l’Afrique, ces deux textes publiés au Dilettante sont des sortes de journaux de voyage. C’est court mais très dense. L’essentiel est dit. C’était aussi un pamphlétaire à la plume caustique. Dans A bas la critique ! qui a été réédité par les éditions cent pages, il éreinte de façon épistolaire la critique littéraire parisienne. A l’époque, c’était courageux. Même aujourd’hui, peu d’auteurs osent dire comment les choses se passent vraiment dans l’édition. Je suis sidéré par la violence des réactions suite aux livres de Pierre Jourde. C’est drôle tout de même que des gens qui passent leur temps à critiquer ou à donner des leçons, ne supportent pas qu’on les critique. Cousse détestait l’hypocrisie et le conformisme du milieu éditorial.

La lecture des extraits de son journal et des lettres échangées avec Samuel Beckett montre combien Raymond Cousse a trouvé en Beckett un soutien littéraire capital. Il note à son propos " Un anti-écrivain, dirais-je ", " Absolue sincérité et silence des profondeurs "...

Jean-Luc Bitton : Cousse a trouvé en Beckett un frère d’écriture, même si à la fin de sa vie, il avoua à sa femme qu’il aurait préféré Céline, s’il l’avait découvert avant. L’auteur de Molloy lui a permis de se libérer dans son écriture et d’avoir confiance en lui. Quand Beckett écrit que vous avez " un talent indubitable ", ça aide à continuer... Il y a aussi chez Beckett une dérision qu’on retrouve chez Cousse. Tous les deux faisaient un constat désabusé à propos de l’homme mais avaient le même formidable appétit de vivre avec les excès qui vont avec. On découvre maintenant que Beckett n’était pas le personnage austère qu’on a souvent décrit. Mais il suffisait de relire ses livres pour s’en rendre compte. C’est valable pour Raymond Cousse aussi.

Est-ce qu’une édition de ces textes (journal et lettres) est prévue ?

Jean-Luc Bitton : Je sais que plusieurs éditeurs sont intéressés et la publication dans Les Episodes devrait les conforter dans cet intérêt. Le problème, c’est qu’il ne suffit pas d’être " intéressé ", il faut s’investir car le travail est considérable. Il faut établir l’inventaire de ces écrits qui représentent des milliers de pages dont certaines sont entassées dans des sacs en plastique. Puis s’attaquer à la retranscription, aux annotations (avec l’aide de ses proches), etc. Il y a là un vrai travail éditorial qui peut s’étaler sur plusieurs années. Je me demande quelle maison d’édition aujourd’hui est prête à s’investir autant pour quelque chose qui ne rapportera rien en termes financiers.

Quel est votre rapport à la correspondance ? Vous avez publié en 2000 chez Flammarion une anthologie de la correspondance amoureuse française et anonyme du XXème siècle, Nos amours, un siècle de lettres d’amour...

Jean-Luc Bitton : J’ai toujours aimé lire les écrits intimes comme les journaux et les correspondances. Pour certains auteurs, j’ai d’abord lu leur Journal avant d’arriver à l’oeuvre. Je trouve qu’il y a moins de déchets, c’est du " brut ". L’homme m’intéresse autant que l’oeuvre, sinon plus. Concernant l’anthologie chez Flammarion, j’avais envie de faire un bilan amoureux du XXème siècle mais avec des anonymes. Les universitaires et spécialistes m’ont tous découragé en me disant que personne ne m’enverrait leurs lettres d’amour. J’ai passé des annonces dans la presse nationale et régionale. J’ai dû recevoir plus de 1000 lettres !

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