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Raymond Cousse : Portrait, par Corinne Amar

édition du 27 novembre 2003

Photo Portrait de Raymond Cousse

Je hais l’espèce humaine en général, mais ne puis m’empêcher de l’aimer dans le détail. Je tourne en rond dans cette névrose. J’ai cent raisons de ne pas me suicider, mais aucune de survivre.
(L’Envers vaut l’Endroit, Le Dilettante, 1986)

Ecrivain, comédien, dramaturge, créateur marginal à la critique acerbe et contestataire, Raymond Cousse naît en 1942 à Saint-Germain-en Laye. Sa famille est d’origine bretonne, elle est pauvre : il arrête l’école en troisième, se montre passionné de sport, de musique, cultive les deux, jusqu’à sa découverte de l’oeuvre de Beckett.
En 1967, il se met à écrire, ébauche un roman Enfantillages, achevé en 1972 - récit de l’absurdité, de la cruauté, de l’injustice du monde vues au travers d’un regard d’enfant -, qui ne sera publié que sept ans plus tard, chez Flammarion. En 1968, il écrit une pièce, La terrine du chef. En 1974, il jouera le rôle principal de sa pièce, créée à Paris et mise en scène par Pierre Chabert. C’est le début d’une carrière de comédien. Autodidacte, là encore. Il n’a reçu aucune formation d’acteur. Raymond Cousse se fera connaître surtout en 1978, avec Stratégie pour deux jambons, unique interprète sur scène de sa pièce, créée par Chabert encore, au théâtre Le Lucernaire. Autobiographie d’un cochon volubile qui médite sur son existence et son avenir avant de partir pour l’abattoir, fable anthropomorphique du monde porcin où se dessine une critique virulente de la société, le texte est drôle, à l’humour décalé. Cousse est soutenu par Beckett, Ionesco. Le spectacle tourne beaucoup, la pièce est traduite et jouée avec un énorme succès un peu partout en Europe et dans le monde. "L’impulsion de départ", dit son auteur, "c’est la compassion pour un animal méprisé qui n’existe que comme produit de consommation. Chez moi, c’est toujours à partir de l’émotion, du sensible que s’organise l’écriture". L’acte d’écrire, pour Raymond Cousse, c’est essentiellement de descendre dans la peur, non pas la sienne propre, mais la peur originelle : "Au début, il y avait la peur, non le verbe. Le verbe n’est venu qu’ensuite, pour recouvrir, occulter la peur. Toute la misère de l’Humanité vient peut-être de ce qu’elle n’a jamais su expulser sa peur. La peur, c’est sans doute notre plus grand dénominateur commun."
L’Envers vaut l’endroit, Découverte de l’Afrique (Le Dilettante, 1986, 1991) sont le récit de ses tournées extra-européennes. La France en revanche, reste insensible à son travail, à son ton. Cousse alors, las du mépris, des quolibets, au risque de se brûler davantage, prend pour cible des ses sarcasmes cette même critique littéraire, en publiant des textes pamphlétaires, à la personnalité anarchiste, à la plume alerte, abrasive (Á bas la critique,1978-1983, éditions Rupture), pour dénoncer son imposture et sa médiocrité.
Grand lecteur d’auteurs oubliés comme Henri Calet, Georges Hyvernaud, Emmanuel Bove surtout, il fait redécouvrir l’auteur de Mes amis, disparu en 1945,dont il deviendra le biographe, s’acharnant à faire rééditer son oeuvre.
Si la France demeure rétive à cette personnalité, Beckett lui, présente Cousse comme un auteur au talent très personnel et indubitable.
Pour Cousse, Beckett fut un phare, et un phare parfois même aveuglant. Il lui écrira, Beckett répondra, le parrainera, puis la relation s’estompe. Cousse aura des nouvelles par le metteur en scène Pierre Chabert qui va le voir à la maison de retraite : "Je veux, je dois lui écrire. Il ne me répondra pas, mais je dois le faire", note Cousse dans son Journal, dont la revue Les Episodes publie des extraits, ainsi que certaines lettres que Beckett et Cousse s’adressèrent. L’un est laconique, l’autre pas. Raymond Cousse se suicide dans la nuit du 22 décembre 1991, après un réveillon improvisé à son initiative, deux ans, jour pour jour après la mort de Beckett. Il était angoissé, alcoolique, boulimique, kleptomane. Il avait quarante-neuf ans.
"Essayez, si vous le pouvez", écrivait Jacques Rigaud, "d’arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière".

Corinne Amar