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Jean Cocteau : Portrait, par Corinne Amar

édition du 11 décembre 2003

Photo portrait de Jean Cocteau

Jean Cocteau vers 1930 © Germaine Krull courtesy Museum Folkwang/Essen

Ce doit être ce fil au-dessus du vide qui nous fait traiter d’acrobates, et le passage de nos secrets à la lumière, véritable travail d’archéologue, qui nous fait prendre pour des prestidigitateurs. Journal d’un inconnu, Grasset, 1953, p. 19.

Il a fréquenté Proust, Apollinaire, Cendrars, découvert Radiguet, soutenu la révolution cubiste, fumé l’opium, dîné en ville, obtenu un fauteuil à l’Académie Française, et surtout écrit Plain Chant (1923), Thomas L’Imposteur (1923), Les Enfants terribles (1929), La Difficulté d’être (1947), Journal d’un inconnu (1953)...Maudit comblé d’honneurs, personnalité universellement connue et choyée des médias, homme de théâtre et de cinéma, artiste aux dons multiples, Jean Cocteau (1889 - 1963) a beaucoup écrit, touché à tout ; la poésie, l’essai, le roman, le théâtre en prose et en vers, le récit de voyage, l’aphorisme, le journal, le scénario de film, la céramique, le dessin ont été ses moyens successifs d’expression. Je ne suis pas celui que vous croyez, n’a t-il cessé de répéter sur tous les tons, et peu d’hommes ont fait plus que lui pour démystifier la figure qu’il proposait pourtant à son public. D’après mes écrits, chacun se trompe sur ma personne. D’après mon écriture, le graphologue ne s’y trompe pas. J’en ai la preuve sans cesse. C’est que l’écriture est plus importante que la parole écrite. Et même un texte imprimé montre l’écriture d’un homme qui est encore autre chose que son style. Elle le dénude et le dénonce par l’engrenage des mots, par l’ordre de ses chiffres, par une profonde arabesque de la pensée, par le paraphe ininterrompu de ce que les banques appellent signature inimitable (Maalesh, Journal d’une tournée de théâtre, Gallimard, 1949, page 29).

Enfant d’origine bourgeoise que le suicide de son père troubla fortement, Cocteau est gâté, mais nerveux, difficile, délicat, souvent malade. Il grandit dans un milieu mondain où l’on a le goût des arts. Son père dessinait, il l’imite, son grand-père est mélomane et organise chez lui des séances musicales. Doué pour le dessin et l’écriture, il éprouve très tôt ses multiples talents. Au collège, il brille en dessin, en gymnastique, en allemand. Adolescent, il écrit des poèmes, se passionne pour le théâtre, se persuade qu’un grand destin l’attend. Introduit dans le monde par sa mère, il s’y fait très vite une réputation de dandy. A dix-neuf ans, alors qu’une audition de ses poèmes est organisée dans un théâtre et que le succès est immédiat, il est reçu dans les salons, y rencontre Anna de Noailles, les Daudet, Edmond Rostand... A vingt ans, il publie son premier recueil, La Lampe d’Aladin ( 1909). En 1917, il monte le ballet Parade avec Satie, Picasso et les Ballets russes. Il écrit pour la scène, fonde la revue Schéhérazade, découvre que l’art moderne a des voies encore inconnues à ouvrir ; en témoignent Le Potomak (1919), roman désinvolte et incisif qui le contient déjà tout entier, Le Cap de Bonne Espérance (1919), transposition en vers brisés de ses souvenirs d’acrobatie aérienne, dédiés à Roland Garros qui l’avait initié à l’aviation. A la fois écriture classique et mentalité romantique, Cocteau est un élégiaque, un être vulnérable, désarmé presque dans le monde actuel, un enfant. La guerre à laquelle il participe comme convoyeur sur le front belge en 1916, l’initie à la proximité de la mort, désormais omniprésente dans son oeuvre malgré la fantaisie apparente dont elle se pare. Poète avant tout, il a le don de tout transformer à son contact : les êtres, la réalité, le roman. Thomas l’Imposteur, récit à la façon de Radiguet évoque la guerre, sur un ton de légèreté quelque peu provocante. Avec Les Enfants terribles (1929), rédigé en dix-sept jours, au cours d’une cure de désintoxication, il traite tout à la fois de l’enfance, du refus de la réalité, de l’érotisme et de la mort. A chaque fois, qu’il se débat avec ses propres monstres, sa propre Mythologie, pour reprendre l’expression qui donne son titre à l’un de ses meilleurs poèmes de 1934, sa voix rend un son neuf ; acide, un peu triste, poignant même parfois, inimitable. Cocteau a brillé dans tous les domaines qu’il a abordés. Talentueux et inoubliable, dans le cinéma avec des oeuvres aussi marquantes que La Belle et la Bête ou L’Eternel Retour, dans la poésie avec Clair Obscur ou Cérémonial espagnol du Phénix, dans la tragédie ou les arguments de ballet, il exposa également des peintures, fit la décoration de chapelles en même temps qu’il rédigea des essais d’un ton singulier, ouvertement autobiographique avec La Difficulté d’être (1947), chef-d’oeuvre, dont il emprunte le titre à la dernière parole de Fontenelle, ou Le Journal d’un inconnu (1953), réflexion sur la mémoire, l’inspiration, l’amitié, qui n’a en tête que de lever le masque, d’approcher, cerner une vérité fuyante, volatile (ainsi le voulait son génie). Il meurt le même jour qu’Edith Piaf, son amie, le 11 octobre 1963.

Corinne Amar