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L’échange de mails peut-il constituer une correspondance ? Avant de m’adonner moi-même au courrier électronique, je balançais entre deux opinions qui se sont révélées également fausses : la première, que la dimension technique de l’échange dépersonnalisait l’expression ; la seconde, que son immédiateté enlevait à la relation épistolaire ce qui fait précisément son prix. Au mieux, le courrier électronique n’était qu’un substitut du fax ; au pire, il se substituait au téléphone ; dans tous les cas, il était surtout destiné aux échanges professionnels. Je devais découvrir que les contraintes techniques, ici comme ailleurs, ne décident pas uniformément de la réalité des pratiques : elles viennent instituer un espace où peuvent ensuite s’inventer librement des usages.

Je ne détaillerai pas la somme des possibilités techniques qu’offre le courrier électronique, dont la simple mise en usage a très vite instauré de nouvelles habitudes "postales" : envoyer le même message à plusieurs correspondants, associer un texte à un message, faire transiter un message reçu vers un nouveau destinataire, archiver ses messages... Autant de commodités qui s’apprécient surtout dans une activité professionnelle.

Je ne m’arrêterai pas davantage sur un usage qui aurait plutôt le don de m’irriter : la possibilité de répondre à un mail sur le mail lui-même, démembré point par point pour être simplement annoté et retourné à l’envoyeur ; une telle pratique, de mieux en mieux répandue, transforme immanquablement le courrier à ce qui s’apparente pour moi à une parodie de note de service.

Je voudrais réfléchir sur un seul fait que je persiste à trouver singulier : d’où vient que j’ai eu très vite l’envie, comme bien d’autres sans doute, d’instituer avec tel ou telle ami(e) une correspondance régulière, alors même que des échanges téléphoniques également réguliers suffisaient jusque-là au suivi de notre relation, et que l’idée ne me serait pas venue de lui adresser avec la même fréquence des courriers classiques ? Il faut sans doute faire la part de l’attrait de la nouveauté et des commodités matérielles : tout à la joie d’explorer ce nouveau mode de communication, rien ne s’opposait à ce que nous multiplions les mails à loisir, d’autant que l’échange requiert un temps dérisoire et qu’il ne coûte à peu près rien. Nous nous serions cependant très vite lassés, s’il ne nous était peu à peu apparu que les mots échangés électroniquement ne trouvaient nulle place ailleurs, ni dans nos rencontres, ni dans nos conversations téléphoniques, ni dans nos rares courriers classiques. Plus exactement : nous inventions dans nos courriers électroniques non pas tant une nouvelle langue qu’une nouvelle relation ; nous étions bel et bien "en correspondance" : nous nous disions des choses que nous n’aurions pas seulement songé à formuler de vive voix, ou qui n’auraient sans doute pas fait l’objet d’un échange épistolaire traditionnel. Un espace nouveau nous était donné, dont nous étions décidés à faire profiter notre relation en acceptant qu’elle puisse par là même se transformer.

Quels paramètres techniques sont venus circonscrire cet espace et de quoi avons-nous exactement profité ? De l’absence de contrainte de longueur : rien ne vient déterminer a priori la longueur d’un courrier électronique, et l’on peut lui confier un message d’une brièveté qui serait scandaleuse sur un feuillet de papier dûment enveloppé ; nous nous échangions des manières de cartes postales qui ne voyageaient pas à ciel ouvert, mais qui transitaient mystérieusement d’écran à écran. De la nécessaire existence d’un titre : on ne peut envoyer un mail que si l’on a préalablement rempli le cartouche "objet du message", sauf à se contenter de la désolante mention par défaut "aucun objet" (quel correspondant peut bien accepter que son message soit ainsi désigné comme étant sans objet ?). Je crois que la simple existence de ce cartouche suffit à transformer profondément le statut du courrier : le titre est la première information que le correspondant recevra, avant même d’ouvrir le message ; il dessine un horizon d’attente, introduit du jeu entre l’objet affiché et la teneur réelle du message, favorise les allusions obliques ; mieux encore : il dramatise le moment d’ouverture du courrier, et se prête toujours en retour à une possible réinterprétation.

De l’interdiction du repentir : le courrier électronique est constitutivement sans brouillon ; on peut certes amender continûment son texte avant de cliquer sur le bouton "envoyer", mais à partir de cette ultime étape, aucun repentir n’est possible. Cliquez, c’est posté : la rapidité du geste se substitue au lent cheminement qui sépare, pour un courrier traditionnel, la fin de la rédaction, le libellé de l’adresse, la fermeture de l’enveloppe, la pose du timbre et le trajet jusqu’à la boîte postale la plus proche. Combien de lettres non envoyées dorment ainsi dans des tiroirs pour avoir donné à leur auteur le temps de la réflexion ? Je ne crois guère qu’il y ait ainsi des mails avortés, ne serait-ce que parce qu’il est finalement plus difficile de détruire un mail que de l’envoyer : que fera-t-on exactement de ce mail impossible ? Va-t-on l’archiver (encore nous faudra-t-il créer un dossier ad hoc ) ? Le détruire ? Il faudra alors accepter de le voir glisser vers la poubelle... De la diffraction : un mail peut toujours en cacher un autre. Rien n’empêche de multiplier les mails, d’en envoyer plusieurs au cours de la même journée, d’enchaîner ainsi les post-scriptum en donnant une existence visible aux repentirs et aux contradictions au lieu de les laisser au secret d’un tiroir. Avec cette conséquence proprement immaîtrisable, mais qui fait pour moi tout le sel des courriers électroniques, que l’on ignore tout de la disponibilité réelle de son correspondant : si l’on est à peu près sûr que les courriers lui parviennent en temps réel (sauf dysfonctionnement du serveur, qui n’excède jamais quelques minutes), si l’on peut être certain de l’acheminement (aucun mail, à ma connaissance, ne s’est jamais perdu), on ne peut savoir en revanche à quelle fréquence le correspondant consulte sa boîte électronique, et moins encore s’il choisira de répondre isolément à chaque courrier, s’il répondra à l’ensemble ou seulement au dernier. Ce sont autant de bouteilles à la mer.

Il faut accepter ce paradoxe : si c’est l’immédiateté de l’échange qui favorise d’abord une forme nouvelle d’authenticité, ce sont les contretemps qui sont productifs ; j’écris dans l’espoir de voir l’autre répondre dans l’instant, mais il se pourrait que mon correspondant ne me réponde que demain, alors même que je lui aurai peut-être entre-temps envoyé un autre message. Cette immédiateté paradoxale est essentielle : nous n’en aurons jamais fini. C’est pour moi la formule même de la correspondance.
Marc Escola est maître de conférence à l’Université de Paris-Sorbonne où il enseigne la littérature classique et la théorie littéraire. Il anime également le site Fabula et la revue des parutions en théorie littéraire.

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