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Entretien avec Claude-Pierre Pérez. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 25 décembre 2003

 

Couverture du livre Paul Éluard & Jean Paulhan Correspondance 1919 - 1944

Paul Éluard & Jean Paulhan Correspondance 1919 - 1944 "Peut-on changer sans revenir à l’ancien ? changer en avant ?". Edition établie et annotée par Odile Felgine et Claude-Pierre Pérez. Présenté par Claude-Pierre Pérez. Éd. Claire Paulhan, 22 décembre 2003, 27 euros

Professeur à l’Université de Provence (Aix-Marseille I), Claude-Pierre Pérez est écrivain et spécialiste de Paul Claudel (Le Visible et l’Invisible, pour une archéologie de la poétique claudélienne, 1998 ) et de Jean Paulhan (Le Clair et l’obscur, actes du colloque de Cerisy, Gallimard, 1999)... Il a publié avec Odile Felgine la Correspondance Roger Caillois - Jean Paulhan (Gallimard, 1992) et fait paraître ces jours-ci un récit : Conservateur des Dangalys aux éditions Verdier.

Vous avez établi, présenté et annoté avec Odile Felgine, la Correspondance de Paul Éluard et Jean Paulhan qui vient de paraître aux éditions Claire Paulhan. Comment s’est organisée l’édition de cet échange dont les lettres sont en grande partie inédites ?

Claude-Pierre Pérez : Les manuscrits de la plupart des lettres que nous publions étaient (et sont encore) conservés à l’IMEC (Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine) à Paris, où ont été déposées les archives de Jean Paulhan ; d’autres, en plus petit nombre, se trouvent éparpillées dans des bibliothèques (Bibliothèque Nationale de France, Bibliothèque Jacques Doucet, Bibliothèque de Saint-Denis...) ou chez des collectionneurs privés. Il a donc fallu tout d’abord localiser ces documents dispersés, en obtenir communication -ce qui dans le cas des collections privées n’est pas toujours facile (nous sommes d’autant plus reconnaissants à Paul Destribats, en particulier, de son obligeance). Il a fallu ensuite faire une transcription, et annoter chacun des documents. Je me suis occupé plus particulièrement de la période 1919-1927, et Odile Felgine des lettres suivantes, jusqu’en 1944. Mais il est évident que chacun de nous a relu très attentivement le travail de son coéquipier, et suggéré le cas échéant des retouches et des amendements. J’ajoute qu’en dépit de tous nos efforts il manque encore un certain nombre de lettres de Jean Paulhan : nous savons (par recoupements) qu’elles ont existé, mais le manuscrit demeure manquant. C’est ainsi que trois lettres, que nous n’avions pu localiser, sont passées en vente quelques jours seulement avant que nous ne déposions le manuscrit définitif chez l’imprimeur. Grâce à la vigilance de Claire Paulhan, nous avons pu les intégrer in extremis.

Comment naît cette amitié entre les deux hommes ?

Claude-Pierre Pérez : On peut dire que cette amitié est née, justement, " par correspondance ", et c’est ce qui rend si attachantes les lettres des premières années. L’échange commence en janvier 1919. La guerre est finie, mais les soldats ne sont pas encore démobilisés. Éluard se trouve à Mantes, près de Paris, il sert dans l’intendance, alors que Paulhan est à Tarbes, où il fait fonction d’interprète auprès des soldats malgaches (il a appris le malgache au cours d’un séjour à Madagascar entre 1907 et 1910). Début 1919, Éluard et Paulhan ne se sont jamais vus, mais ils ont au moins un ami commun : le peintre Amédée Ozenfant, qui créera un peu plus tard une revue avec Le Corbusier. C’est Éluard qui prend l’initiative de cette correspondance, en joignant à son message une de ses premières plaquettes, Le Devoir et l’Inquiétude. Cette première lettre est perdue, mais nous avons la réponse de Paulhan, et entre janvier et mars, ils échangent, sans s’être jamais rencontrés, une quinzaine de lettres très intéressantes, très affectueuses. La première entrevue a lieu fin mars, quand Paulhan vient à Versailles pour y être démobilisé.

Dans une lettre datée de 1942, Éluard écrit à Paulhan " tu es mon meilleur juge "... Quel jugement Jean Paulhan porte-t-il sur la poésie d’Éluard ?

Claude-Pierre Pérez : Il est difficile de répondre à cette question en quelques mots. Paulhan a commencé de lire Éluard à la fin de la 1ère guerre mondiale, il est mort en 1968, sa fréquentation des textes d’Éluard s’étend donc sur un demi-siècle, et il est évident que sur une si longue période son jugement a pu varier. Par ailleurs Éluard lui-même a beaucoup changé : il y a le tout jeune homme qui collabore aux Cahiers idéalistes, le dadaïste, le proche compagnon de Breton, le militant communiste ? Difficile donc de rassembler en une phrase le sentiment de Paulhan sur Éluard. Néanmoins, on peut dire que très tôt, dès le début de leurs échanges, avec ce flair qui le caractérise, Paulhan a perçu qu’il avait affaire à quelqu’un qui pouvait devenir un très grand poète. Dès mars 1919, il lui écrit : " Quelles fines et violentes relations vous avez avec les mots ", et cette admiration ne se démentira pas, même si dans la suite les motifs de querelles ne manquent pas. En fait, il me semble que Paulhan a surtout admiré chez Éluard un maître des formes brèves (" Plus Éluard fait bref, meilleur il est ", écrit-il en 1938) et un maître du lyrisme amoureux : " C’est notre Pétrarque ", dit-il encore. Les poèmes politiques le séduisent assurément beaucoup moins.

La correspondance est le témoignage d’une relation singulière qui mêle estime, (la plupart des lettres révèlent un ton très affectueux) proximité et désaccords notamment d’ordre esthétique, politique...

Claude-Pierre Pérez : Oui, il y a beaucoup d’affection, et plusieurs motifs de querelles. Sur le plan littéraire, Éluard et Paulhan ne sont pas des dogmatiques, et ce ne sont pas les credos esthétiques qui les séparent. Très tôt cependant, ils font des choix différents : à l’inverse d’Éluard, Paulhan manifeste beaucoup de méfiance à l’égard de Tristan Tzara, qui arrive à Paris en janvier 1920 ; il s’intéresse au dadaïsme, mais du dehors, sans y adhérer. Assez vite, Éluard et Paulhan appartiennent à des groupes qui s’affrontent parfois durement : la NRF pour l’un, le Surréalisme pour l’autre. Dans ces conditions, il n’est pas facile de préserver l’amitié des individus... Sur le plan politique, ils sont séparés par l’attitude à l’égard du communisme. Paulhan qui avait été anarchiste avant 1914 et qui sera gaulliste à la fin de sa vie (mais ses positions politiques sont toujours singulières et ne se laissent pas facilement étiqueter de manière simple) Paulhan, donc, a toujours eu la plus grande méfiance à l’égard du communisme. Il n’hésite pas à comparer les communistes et les fascistes : aux yeux du patriote qu’il est, les uns comme les autres ont le tort de préférer leur parti à la France, d’être des fauteurs de guerre civile. A l’égard du communisme, l’attitude d’Éluard a varié à travers le temps ; mais on peut retenir qu’il a adhéré deux fois au Parti : une première fois en 1926, en même temps que ses amis surréalistes (cette adhésion fut de courte durée) ; et une seconde fois pendant l’Occupation. A la Libération, il célébrera en vers Staline et Maurice Thorez, et il sera jusqu’à sa mort, en 1952, en pleine guerre froide, un poète militant.

Dans quelles circonstances la relation épistolaire reprend-elle après plusieurs années de silence ?

Claude-Pierre Pérez : Éluard et Paulhan se sont fâchés en octobre-novembre 1927, dans des conditions assez rocambolesques. Le second avait publié dans la NRF une note de lecture qui concernait une brochure surréaliste, Au Grand jour, tournant entièrement autour de la question des rapports entre les surréalistes et les communistes (et qui concernait aussi A la grande nuit, qui est la réponse d’Antonin Artaud, exclu du groupe en novembre 1926). Paulhan reprochait notamment aux surréalistes de haïr " littérairement " la littérature. Breton, à ce moment, s’est fâché, il a expédié à Paulhan une lettre ordurière où il le qualifiait de " pourriture ", de " vache " et autres gentillesses ? Paulhan, alors, a décidé de provoquer Breton en duel. C’était une chose qui se faisait encore à l’époque, ça n’était pas complètement sorti de l’usage, au même moment par exemple le fils de Maurice Barrès défie au pistolet Henry de Montherlant... Donc Paulhan choisit deux témoins qui se présentent chez Breton, et Breton refuse de se battre. Les témoins informent alors l’offensé au moyen d’un billet qui a été publié dans le numéro de novembre de la NRF, avec un commentaire pas vraiment bienveillant ? Mais dans l’intervalle, Éluard s’était solidarisé avec Breton et avait adressé à son ancien ami un message très violent, injurieux, que nous avons retrouvé et que nous publions. Ensuite, les relations s’interrompent durant plusieurs années. Elles reprennent progressivement entre 1935 et 1937. En janvier 37, nous savons qu’ils se sont revus : la brouille a donc duré près de dix ans. Au-delà de l’affection qui peut exister encore, malgré tout, ou reparaître après dix ans, ils ont alors l’un et l’autre intérêt à renouer le fil : Éluard, parce qu’il est en train de prendre ses distances avec Breton et le groupe surréaliste, et que Paulhan lui offre un lieu prestigieux de publication, la NRF, c’est-à-dire la plus grande revue de l’époque. Et Paulhan parce qu’il sait qu’Éluard est un très grand poète, dont la signature ne peut que faire honneur à sa revue. Peut-être n’est-il pas mécontent non plus de " débaucher " ainsi un de ces surréalistes qui avaient dit tant de mal naguère de la publication qu’il dirige...

La dernière lettre du recueil est écrite par Paulhan en octobre 1944 et découvre clairement les divergences politiques. Elle laisse entrevoir, malgré des formules chaleureuses, une nouvelle rupture...

Claude-Pierre Pérez : Durant la guerre, Paulhan et Éluard ont été résistants tous les deux. Il y a donc entre eux une certaine complicité, mais une certaine complicité seulement parce qu’à ce moment Éluard se rapproche du Parti communiste, auquel il adhère pour la seconde fois en 1942. A la Libération, Éluard et Paulhan sont tous les deux membres du CNE (Comité National des Ecrivains) et c’est là que les divergences vont avoir raison de leur amitié : Éluard en effet, conformément à la ligne du Parti, est partisan d’une épuration rigoureuse, il réclame l’arrestation d’écrivains compromis, il veut qu’on les empêche de publier, qu’on les mette sur la liste noire. Paulhan est sur des positions toutes différentes qu’on peut résumer par une formule de cette lettre que vous citez : " Ni juges, ni mouchards ". Il ira, lui le résistant de la première heure, jusqu’à se faire l’avocat de Lucien Rebatet. Et dans sa Lettre aux directeurs de la Résistance, il rangera Éluard (avec Aragon) parmi " les Brasillach d’aujourd’hui ", emplis du " désir de collaborer ". Le climat n’est plus du tout amical, on le voit...

Ces lettres écrites entre 1919 et 1944 évoquent les aventures littéraires et picturales de ce quart de siècle et notamment le cubisme, la Révolution surréaliste...

Claude-Pierre Pérez : C’est en effet une des principaux intérêts de cette correspondance. On n’y aperçoit pas seulement Éluard et Paulhan, mais tout le monde, ou tous les mondes, dans lesquels ils évoluent. Or ces mondes, compte tenu de l’envergure des deux protagonistes, ce n’est rien d’autre que la totalité du monde artistique français de l’entre-deux guerres... On verra donc là l’ébullition de l’immédiat après-guerre, le dadaïsme, le surréalisme et les empoignades auxquelles tout cela a donné lieu. Il y est aussi beaucoup question de peinture, puisque c’est un domaine pour lequel Éluard et Paulhan ont un très grand intérêt. J’ai cité en commençant le nom d’Ozenfant, mais il y en aurait bien d’autres à mentionner : Picasso, Fautrier, Dubuffet... Si on veut comprendre de manière un peu fine la manière dont s’organise le paysage artistique et intellectuel français entre les deux guerres, les lignes de fractures qui les traversent, les alliances parfois paradoxales qui se nouent, il y a là à mon sens des documents de toute première importance. Et puis ce sont aussi des lettres d’écrivains, avec des poèmes, des lectures, des choses vues, des femmes, des amis, des enfants, des amitiés et des querelles : la vie, quoi...

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