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Paul Eluard : Portrait, par Corinne Amar

édition du 25 décembre 2003

Photo de Paul Eluard.

Paul Éluard, par Man Ray, 1933

Laissez les influences jouer librement, inventez ce qui a déjà été inventé, ce qui est hors de doute, ce qui est incroyable, donnez à la spontanéité sa valeur pure. Soyez celui à qui l’on parle et qui est entendu, une seule vision variée à l’infini. P. Éluard, Ralentir travaux, 1930

Paul Éluard, le poète, est mort d’une angine de poitrine le 18 novembre 1952, à neuf heures du matin, dans l’appartement en lisière du bois de Vincennes où il vivait avec sa femme Dominique. Il naît en 1895 à Saint-Denis. Enfant unique d’un comptable et d’une couturière, Eugène Émile Paul Grindel qui choisit en littérature le nom de sa grand-mère maternelle, très jeune, écrit des vers, alors qu’il est atteint de tuberculose pulmonaire et envoyé en sanatorium en Suisse, (il y restera dix-huit mois). Dès 1913, ses premiers poèmes sont publiés, quelques textes en prose Dialogue des inutiles, préfacés par le premier amour fou de sa vie Gala, qu’il a rencontrée au sanatorium et épousera en 1917, en pleine guerre. La femme aimée : avec elle, pour elle, commence cet élan de poésie amoureuse qui traverse tous ses écrits. Peu après le début de la guerre, il rejoint le groupe dadaïste, développé sous l’impulsion d’un jeune Roumain, Tristan Tzara et produit par le dégoût de toute une jeunesse européenne jetée dans l’horreur de la guerre. En 1917, il publie une plaquette de poèmes, Le devoir et l’inquiétude, qui évoquent les souffrances des hommes au front. Il faut commencer par tout démolir et tout déconsidérer : ce langage nouveau qu’Éluard et d’autres réclament, le surréalisme va l’inventer. Quand le groupe dadaïste s’effrite et qu’en 1924 paraît le premier Manifeste Éluard est au premier rang de ceux qui se regroupent autour de Breton. Le surréalisme est un mouvement poétique non une école, un angle pour percevoir le monde, non une philosophie. On comprend alors la diversité des talents et des tempéraments composant son univers, illustrant sa créativité. Entre Desnos, le rêveur merveilleux, Benjamin Peret le rebelle iconoclaste, Soupault, le voyageur insatiable, Artaud, le visionnaire du néant, Éluard, le lyrique amoureux, rien de commun a priori qu’une certitude, à savoir que la poésie, selon le mot de Breton, surmonterait l’idée déprimante du divorce inséparable de l’action et du rêve. S’il rédige une quantité de tracts, de manifestes collectifs, s’il se livre à tous les jeux avec le langage qui visent à en détruire le conformisme et le pouvoir de terreur ou de silence, Éluard écrit aussi pour lui-même une oeuvre originale : dans Capitale de la douleur en 1926, L’Amour, la poésie en 1929, La Vie immédiate en 1932, le passage par le surréalisme est certes évident (importance des récits de rêves, acceptation du vertige que provoque l’exploration des abîmes intérieurs et de la dissolution de l’identité, tout près de la folie), mais il y est aussi question de paysages qui ont souvent la couleur d’une femme et portent l’empreinte de son abandon (lettre d’Éluard à J. Doucet, à propos de Capitale de la douleur) et les souffrances personnelles ont toute leur place. Cette part intime de la poésie éluardienne est surtout sensible dans L’Amour, la poésie où, sur fond de rechute tuberculeuse, de désespoir de la relation avec Gala, qui le quitte en 1929 pour vivre avec Salvador Dali, de crise économique de la Grande Dépression, Éluard écrit ses plus beaux poèmes d’amour. L’amour admirable tue, répondait Éluard à la dernière question d’une célèbre enquête surréaliste. Non seulement l’amour ne l’a pas tué mais il a été le levain de sa vie et de sa poésie. Après Gala, la rencontre de sa jeunesse, il y aura Nusch, qui entrera dans la vie du poète comme une image de femme entre dans un rêve ; quelque chose en elle devait correspondre exactement à la forme de sensibilité amoureuse que le surréalisme avait développée chez lui : elle fut près de quinze ans l’incarnation précise, parfaite, discrète de cette compagne dont il avait besoin, une dilatation de la vie physique et spirituelle, un approfondissement de l’expérience qui va de pair avec la découverte qu’Éluard, alors, fait des réalités dramatiques de son temps, des offenses que l’histoire inflige aux hommes et l’oriente à partir de 1936, vers un militantisme actif (lutte contre le fascisme, adhésion au parti communiste en 1942, participation à la Résistance, après-guerre qui le verra soutenir y compris en poésie, la cause marxiste). Dans le Dit de la force de l’amour qu’il écrivait en 1947 pour l’ouverture d’une émission de radio, alors que la mort de Nusch en 1946, événement le plus tragique de sa vie, creuse le vide, la douleur, la tentation du silence définitif, il continue d’exprimer avec la même force, la même obstination, la même intransigeance, sa confiance en l’amour, et sa fidélité aux révélations que lui avaient apportées dans sa jeunesse le surréalisme. (Parlez, les mots d’amour sont des caresses fécondantes. Les autre mots ne sont là que pour la commodité de la vie. Ce que prouvent les poèmes d’amour, c’est que peu importe le temps dans la vie d’un homme, pourvu qu’il ait su dire son amour, car l’amour est la seule victoire, celle qui perpétue l’espérance. L’homme revit et survit par l’amour. Son c ?ur et son visage vieillissent, mais l’image des baisers échangés se reproduit toujours semblable, exaltée, exaltante, laissant ouvertes toutes grandes les portes du commun échange par lesquelles entrent en se pressant les promesses de l’avenir, les assurances de l’éternité.) En 1949, à Mexico, au Congrès mondial de la Paix, il rencontre Dominique, qui deviendra sa femme, la dernière compagne de sa vie, compagne de lutte, de combat sans doute, mais aussi nouvelle inspiratrice de ses poèmes d’amour. Car une chose est certaine : ce poète engagé reste jusqu’à la fin de sa vie un grand poète de l’amour. A l’heure de sa mort, Paul Éluard apparaît tel qu’il a été pendant toute sa vie. Il a peu changé, peu vieilli. Le jour de ses funérailles, on pouvait voir une immense image de lui derrière son cercueil, comme il est de tradition dans les grandes démonstrations populaires : visage mince, curieusement asymétrique, front haut, yeux clairs et profonds, expression calme. Il apparaissait déjà ainsi sur une photo que Man Ray avait faite de lui en 1933, dans l’extraordinaire entrelacs de lignes où Picasso enserrait ses traits en 1941. Picasso, dont il est le cadet de quinze ans, qui toujours le fascina, l’inspira, le conduisit à s’intéresser de plus en plus à la fonction de la poésie, à se vouloir, à son exemple, celui qui assure le passage de l’horizon d’un homme à l’horizon de tous La solitude des poètes aujourd’hui s’efface Voici qu’ils sont des hommes parmi des hommes, Voici qu’ils sont des frères. (L’évidence poétique,1937).

Corinne Amar