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Jean Paulhan : Portrait, par Corinne Amar

édition du 25 décembre 2003

Photo de Jean Paulhan et Paul Éluard.

Jean Paulhan et Paul Éluard, pendant l’occupation D.R. Archives J. Paulhan / Imec. © Éd. Claire Paulhan

Un personnage d’abord horripilant. D’une malice permanente, affichée, ostentatoire ; ne tendant aucun piège, puisqu’annonçant la chausse-trape. Ne disant jamais ce qu’il pensait, mais disant toutefois assez exactement le contraire, comme pour prévenir l’intelligence de l’interlocuteur, l’obliger à un détour supplémentaire, au besoin le faire trébucher. Un goût continu du paradoxe. C’est peu dire : de la bascule, de la symétrie, de la permutation. En même temps, sous des palinodies d’une scandaleuse désinvolture, une fidélité sous-jacente laissée à découvrir, pudique et jamais en défaut. Roger Caillois, Touches pour un portrait sincère, La NRF, Jean Paulhan, 1969.

Coeur des lettres françaises tout au long du siècle dernier, la Nouvelle Revue Française a été façonnée par Jean Paulhan qui en fut le directeur de 1925 à 1940 et de 1953 à 1968. Il fut à la fois l’éminence grise de la NRF, l’éditeur, le correspondant, le critique et parfois l’ami des écrivains publiés aux éditions Gallimard : Paul Éluard, Henri Michaux, Albert Camus, Sartre, Francis Ponge, Jacques Audiberti... Écrivain lui-même, auteur d’une oeuvre prolifique, généreuse, Jean Paulhan était considéré par Caillois et nombre de ses contemporains comme un être difficilement cernable, et tous ceux qui ont rencontré Paulhan disent leur fascination pour le personnage. Paulhan est né à Nîmes d’une famille de la petite bourgeoisie protestante. Après des études en Sorbonne pendant lesquelles il fréquente les milieux russes et anarchistes de la capitale, il part pour Madagascar où il est professeur, puis colon et même chercheur d’or. Il écrit Aytré qui perd l’habitude. En 1912, il revient à Paris et enseigne le malgache aux Langues Orientales. Il s’engage en 1914. Sergent, il est blessé. Convalescent, puis guetteur d’avions, il rédige deux récits : Le Guerrier appliqué (1914), texte très largement autobiographique, (où il raconte comment les tranchées, la mort d’un ami, une attaque assez maladroite peuvent apprendre à un jeune soldat ce que l’amour, le mariage, le travail et les autres distractions de la vie lui eussent enseigné plus négligeamment) et Progrès en amour assez lents (1917). En 1921, il est appelé par Jacques Rivière au secrétariat général de la Nouvelle Revue Française dont il deviendra directeur après la mort de Rivière en 1925. Refus permanent des chapelles, souci d’honnêteté, de liberté, travail exigeant de détection et d’analyse des productions ; de son bureau de la revue, il s’efforce de publier le meilleur de la littérature, évitant l’écueil de la ligne éditoriale, qu’elle soit artistique ou idéologique. Paulhan est un passionné de la littérature et du langage. Dans une série d’entretiens à la radio avec Robert Mallet, intitulés Les incertitudes du langage (publiés chez Gallimard, en 1970, deux ans après sa mort), il évoque son rôle à la NRF

-  Voici plus de trente ans que vous vous trouvez placé au centre de notre vie intellectuelle. C’est autour de vous que tout en littérature s’est joué, noué, dénoué.

-  J’ai donc eu une grande chance. Il m’a été donné de voir tous les jours des hommes extraordinaires. Mais ce serait peu : je les ai trouvés extraordinaires. J’ai pu admirer peu s’en faut tous les hommes que je voyais. Puis les événements m’ont donné raison. J’ai appris que les écrivains que j’admirais en 1909 ou 1910, alors qu’ils n’avaient guère que sept ou huit admirateurs, étaient bien véritablement admirables, puisque tout le monde les a adoptés. Voilà un encouragement. Alors je continue, ou je tâche de continuer.

-  ( ?)

-  La littérature est un événement tout à fait à part. C’est un événement qui recommence chaque fois de toutes pièces. C’est un événement sans habitude. Il s’agit pour un bon menuisier et même un bon chercheur d’or, de refaire ce qu’on faisait avant lui et - s’il est possible- d’apporter son petit perfectionnement à la forme de la table ou au creux de la batée.(...). (pp.67-68, coll. Idées, NRF.)

Paulhan pensait que s’il lui était donné quelque jour de connaître à fond le langage, tout le reste lui serait donné de surcroît. Je crois, disait-il que le langage contient la clé de tous les problèmes qui nous préoccupent. Cette confiance accordée au langage considéré à la fois comme l’image et la clé du mystère orientera toute la vie qu’il a consacrée à la littérature, servant justement, rigoureusement tous ceux qui la servaient et poursuivant, jusqu’au bout sa recherche personnelle. Directeur de la revue, il publie peu. Il travaillera de longues années à son livre majeur Les fleurs de Tarbes. Ce n’est à priori ni dans sa nature ni dans son esprit de tenir un Journal intime ou littéraire, Tu commences à peine et tu butes déjà, notait-il en s’adressant à lui-même le 15 décembre 1926. Il te semble déjà qu’un journal ne peut pas être tenu et essentiellement dans la disposition où tu es- que le vrai n’est pas ce que tu disais. Pourtant, il laissera derrière lui, des Textes autobiographiques ; carnets et feuillets, écrits à diverses périodes cruciales de sa vie, écrits intimes qui vont de 1904 aux dernières années de sa vie où on découvre la sensibilité rêveuse du jeune étudiant en philosophie, son amour du peuple malgache, les violentes inquiétudes du fiancé, du père, du mari, les doutes de l’écrivain et du linguiste, ses amitiés profondes, les souvenirs de son enfance nîmoise enfin : Dès l’âge de dix ans, je crois, écrit-il en 1946, j’ai désiré devenir vieux. A quel âge, me demandais-je, cesse t-on d’exiger d’un homme qu’il fasse des études, qu’il ait un métier et gagne sa vie, qu’il ait femme et enfants, qu’il courre les femmes, qu’il boive au café, et le reste. J’ai vieilli et je vois que je ne me trompais pas. Voici peut-être cinq ou six ans seulement que je me sens libre, et oui, précisément heureux : d’un bonheur fondé (alors que mes joies d’enfant, plutôt rares, mais très vives me paraissaient toujours inexplicables). Fondé, je veux simplement dire proche de moi, facile à rappeler. Je ne veux pas dire naturel.

Quelques années plus tôt, il est un des premiers à faire de la Résistance. Avec Jacques Decour, il fondait en 1941 Les Lettres françaises. Il sera arrêté par la Gestapo, puis relâché. Élu à l’Académie Française en 1945, il meurt en 1968.

Corinne Amar