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Entretien avec Benoît Decron. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 15 janvier 2004

 

Couverture du catalogue  Gaston Chaissac (réédition augmentée en 2000)

Benoît Decron est Conservateur en Chef du musée de l’Abbaye Sainte-Croix (Les Sables d’Olonne) et responsable de la collection Gaston Chaissac. Il a publié divers articles et collaboré à la publication de nombreux ouvrages monographiques dont notamment un ouvrage de référence sur Peter Saul aux éditions Somogy et les actes du colloque "Art spontané, art brut, art psychopathologique" avec Daniel Abadie aux éditions du Jeu de Paume. Il a dirigé l’édition du catalogue Gaston Chaissac (réédition augmentée en 2000) réalisé pour l’exposition Chaissac du musée de l’Abbaye Sainte-Croix (1993) et l’édition des Correspondances de Gaston Chaissac.

Comment a débuté cette entreprise éditoriale ?

Benoît Decron : La présente édition a vu le jour grâce à l’initiative de la Fondation La Poste qui s’est intéressé au fonds des correspondances de Gaston Chaissac. Sans son aide, le passage à l’acte, à savoir la publication de l’ensemble des lettres et écrits de Chaissac, aurait été plus lent.
Le Centre d’Etudes et de Documentation Gaston Chaissac (CEDGC), installé au musée, rassemble depuis près de 20 ans pas moins de 300 lettres, textes ou croquis de Chaissac destinés à différents expéditeurs. Certains d’entre eux ou leurs ayant droits les ont donnés au Centre de Documentation. Nous les montrons aux chercheurs, les prêtons lors d’expositions dans des musées ou des bibliothèques. Le Centre collationne aussi des photocopies de lettres, des publications, des articles, des photographies, des enregistrements et des films. Autour de Chaissac et de son expérience singulière s’agrège un certain nombre d’auteurs qui ne sont pas tous des "professionnels de la profession", notamment des romanciers tels que François Bon ou Eric Chevillard.
Le Centre de Documentation est une structure associative articulée autour de la famille de l’artiste, de conservateurs du patrimoine et d’amateurs éclairés et concernés par Chaissac. C’est une association Loi 1901. Il nous est apparu que l’oeuvre de Chaissac méritait d’être envisagée tout autant sous l’angle de l’écriture que celui, plus couru, des pratiques d’arts plastiques. De nombreuses expositions rétrospectives ont déjà popularisé l’oeuvre.

Le lien entre Gaston Chaissac et le musée de l’Abbaye Sainte-Croix ?

Benoît Decron : Le lien entre Gaston Chaissac et le musée est initié par des donations et cela dès la disparition de l’artiste en 1964, grâce à la libéralité de sa famille, sa femme Camille, puis sa fille Annie. En effet, Chaissac a vécu successivement dans différents lieux de Vendée : Boulogne (de 1943 à 1948), Sainte-Florence de l’Oie (de 1948 à 1961) et Vix (de 1961 à sa mort). Il a trouvé en Vendée une atmosphère très favorable pour les joutes dialectiques : un milieu rural totalement étranger à ses aspirations artistiques, et l’emprise de la religion sur la vie des villageois. Chaissac est un dandy mélancolique : il se considère avant tout comme un chroniqueur en littérature. Sa meilleure amie est donc la boîte aux lettres de Sainte-Florence. L’essentiel de sa correspondance sera produit en ce lieu, des centaines de lettres rédigées de jour comme de nuit. Hippobosque au bocage est une édition de cette correspondance rassemblée par Dubuffet et Paulhan pour être publiée dans la prestigieuse NRF en 1951. L’ouvrage Correspondances de la Fondation La Poste se situe dans cette parfaite filiation, une succession de lettres faciles à lire.

" Gaston Chaissac, Correspondances " réunit un ensemble de lettres pour la plupart inédites...

Benoît Decron : Beaucoup de ces lettres sont inédites. Elles appartiennent à des ensembles de correspondances, ou des pans lacunaires. Parmi les plus complètes, celles adressées à Michel Ragon, Jean Dubuffet, Jeanne Kosnick-Kloss et Otto Freundlich, Robert Sollair. Il nous importait de mettre cette totalité, cet ensemble documentaire à la disposition du grand public, prêt à lire en quelque sorte, sans encombrer ces lettres de notes et de renvois qui caractérisent souvent l’exercice de la publication des Correspondances. Les lettres sont restituées dans leur fraîcheur première en respectant autant que nous le pouvions l’orthographe et le rythme de la communication. Il nous arrive de nouvelles lettres tous les ans ; aussi, cette publication doit être considérée comme un état des lieux, sans souci d’exhaustivité. Elle appelle des suites.

Comment s’organise l’ouvrage ? Et Quels sont les principaux correspondants de Chaissac ?

Benoît Decron : L’ouvrage s’organise selon un classement alphabétique des correspondants de Chaissac, chacun étant assorti d’une courte présentation biographique pour aider le lecteur qui ne connaît pas automatiquement certaines personnalités plus locales, celles proches de Chaissac dans son village. Les principaux correspondants sont Jean Dubuffet, Michel Ragon, Jeanne Kosnick-Kloss, Elie Mangaud, Albert Chaperon ? L’ouvrage est accompagné d’un avant-propos de l’historien d’art Serge Fauchereau et d’un précieux index des noms propres.

Pouvez-vous nous parler de la prose épistolière de Chaissac, du style, des différents tons, de la fantaisie, de la richesse narrative et langagière qui y figurent ?

Benoît Decron : Gaston Chaissac utilise une langue riche et imagée. Il peut tout aussi bien extraire des mots alambiqués du dictionnaire que s’accommoder du parler patois de la Vendée, des expressions toutes faites ou approximatives ; il peut aussi inventer des mots de toutes pièces. Sa naïveté est toute relative, fort expérimenté qu’il est dans le maniement du langage. N’a t-il pas commencé sa carrière de "plumitif" en publiant en 1945 un poème, "Oasis fleurie", dans la revue d’Aimé Maeght, Pierre à Feu ? Chaissac va toujours du proche au lointain : le sujet de sa lettre peut s’attacher à des considérations nationales, à des généralités d’homme de culture ou à des contingences purement matérielles proches du terroir, vulgaires, et à première vue sans intérêt. Chaissac s’adresse à Jean Paulhan et à son coiffeur, au camériste du pape et à l’instituteur du bourg voisin. Rien n’est indifférent néanmoins dans ce genre de prose et son affectivité, ses goûts et coups de gueule ne cessent d’apparaître. La narration de Chaissac peut paraître décousue, voire insignifiante ou bâclée : elle n’en est que plus logique, implacablement vivante. Elle enseigne sur son mode d’expression et sur sa psychologie d’artiste en état de veille.

Une abondante correspondance qui confirme cette déclaration "je suis surtout tourmenté par le démon d’écrire"... l’écriture, la lettre s’intègre aussi au tout pictural... (Les tableaux-lettres de Chaissac, toiles peintes avec des aplats de couleurs sur lesquels il écrit une lettre à un de ses amis).

Benoît Decron : Chaissac est associé aux artistes qui utilisent le mode pictural comme un langage écrit, à ceux qui recherchent la communication, urbi et orbi, c’est-à-dire par tous les moyens. CQFD : peindre sur les portes, peindre sur les tôles, dessiner sur un mur ou sur un vieux balai. On peut ainsi le rapprocher des matiéristes de l’après-guerre (au premier rang desquels Dubuffet ou Bissière), mais aussi des "jeunes" de Cobra (que dire de Jorn ?). Le langage écrit est partout dans l’oeuvre de Chaissac : en particulier dans la signature qui est un objet en soi. Les digressions en prose plus ou moins calligraphiée abondent dans son oeuvre plastique : elles ne sont pas à prendre à la légère.
Gaston Chaissac a t-il fait des lettres dessinées ou des dessins honorés de phrases ?

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