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Gaston Chaissac : Portrait, par Corinne Amar

édition du 15 janvier 2004

photo de Gaston Chaissac derrière une fenêtre.

J’aimerais faire des choses en collaboration avec vous, des dessins à la plume par exemple, des portraits que vous feriez à la plume mais sans leur faire d’yeux, pour que ce soit moi qui les mette, et je pourrais peut-être aussi y ajouter quelques fantaisies. Lettre à Jean Dubuffet, 17 oct. 1946

Je trouve assez tragique que cette vie si sévère soit l’humus nécessaire où prend naissance et sève ton art extraordinaire et sans précédent, que j’admire si fort et qui, tu peux en être sûr, demeurera dans l’histoire des créations de l’esprit comme événement important. Un ton comme celui que tu as inventé a pour effet de donner existence, comme un coup de baguette, à tout un univers prodigieux et inconnu, et un phénomène de cette sorte ne se trouve pas plus d’une fois chaque cinquante ans. Lettre de Jean Dubuffet à Gaston Chaissac, 1er novembre 1955.

Ainsi, dix ans après avoir entendu parler pour la première fois de Chaissac, Dubuffet, par ce retour d’hommage, scellait-il la reconnaissance publique de celui qui en avait tant besoin.

Gaston Chaissac naît en 1910 à Avallon, dans une famille modeste, et d’un père cordonnier, qui abandonne très tôt le foyer. Rien ne le prédestine à devenir artiste, peintre et écrivain. De santé précaire, sans diplôme, il a décidé de faire le métier de son père, et se passionne pour le dessin tout en rêvant un jour de devenir écrivain. Plusieurs années plus tard, il dira de lui : " Sans doute ai-je l’âme très proche des artistes de cirque qui, comme moi, savent à peine écrire et ne sont instruits que par ce qu’ils ont vu ". En 1936, établi à Paris comme cordonnier, il rencontre, grâce à l’heureuse coïncidence d’un voisinage, le peintre Otto Freundlich et sa compagne, Jeanne Kosnick-Kloss. Il fréquente leur atelier et ce sont eux qui les premiers l’encouragent à dessiner au crayon de couleur. Atteint d’une tuberculose, entre 1938 et 1942, il erre dans différents sanatorium, tout en affirmant son langage esthétique au travers les gouaches et les dessins qu’il réalise durant cette période, où animaux, végétaux, humains s’entremêlent dans des formes imbriquées, soulignées par un contour noir et dans des couleurs vives et contrastées. A la fin de 1942, Chaissac épouse Camille Guibert, et s’installe dans un village en Vendée où sa femme est institutrice. C’est dans un isolement total qu’il dessine surtout, mais qu’il découvre aussi la peinture à l’huile et qu’il peint sur de multiples supports. Il noue alors des relations avec Jean Dubuffet très proche de lui dans sa conception de l’"Art Brut", selon une notion pour lui qui consiste à peindre hors de tout référent culturel ou artistique, en rupture totale avec ce qui s’était fait en peinture jusque là. Il y voit des coïncidences avec sa propre conception d’un art délivré de la tradition, et d’un art rural et rustique opposé à l’art citadin. Chaissac trouve en Dubuffet un collectionneur, puis un mécène, mais surtout un interlocuteur. Ils se rencontreront peu, mais la qualité de leur relation est ailleurs, dans les lettres, dialogue à distance, encourageant, chaleureux, et qui perdurera.

De 1942 à 1950 Gaston Chaissac entre dans une période de recherches intenses. Son entrée sur la scène parisienne se fait avec la fameuse exposition organisée par Jean Paulhan et Dubuffet à la galerie de l’Arc-en-ciel. L’exposition est préfacée par Dubuffet, ce qui la place d’emblée sous le signe de l’Art Brut, d’autant plus que, vivant en Vendée, palefrenier devenu savetier, Chaissac apparaît bien comme isolé des milieux artistiques et, s’il feint de s’en targuer, est encore très mal à l’aise et complexé. Mais il peint comme un fou, il dessine, il écrit énormément. La revigorante incongruité de son écriture touche. J’ai écrit des lettres avant d’écrire des contes, confie-t-il dans une lettre, en 1945 à l’un de ses grands lecteurs, Raymond Queneau. Un jour, je me suis aperçu que ceux à qui je les envoyais les montraient à d’autres, ça m’a beaucoup déplu et je n’ai plus guère écrit que des lettres qu’on peut montrer à tout le monde, comme font les écrivains. Il laissera du reste, une oeuvre abondante : des milliers de lettres qu’il écrit à des dizaines de correspondants, où il se fait chroniqueur de sa vie vendéenne au quotidien, de son existence matérielle, intellectuelle, de sa vision de créateur, isolé du milieu de l’art, autoportrait d’un artiste en perpétuelle quête d’innovation. Séduit par le talent d’épistolier de Chaissac, son pouvoir excitant pour les peintres et les écrivains, Dubuffet propose de recopier à la machine ses lettres, en vue de les publier. Le recueil, Hippobosque au bocage, paraîtra chez Gallimard en 1951. L’enthousiasme que Chaissac retire du contact et des échanges de correspondance avec Jean Dubuffet, son statut d’écrivain reconnu et la découverte de l’Art Brut, si proche de ses préoccupations, le poussent à rechercher davantage des formes d’expression en marge de la tradition et de l’art intellectuel. La nature, les objets qui l’entourent ne cessent de le stimuler. Son travail est à la fois proche de l’écriture automatique par l’assemblage d’éléments totalement divers et en même temps proche du dessin d’enfant par son aspect très coloré et naïf. Ainsi " Le Samouraï " ou " Deux personnages sur fond gris ", de 1947 et de 1949, s’organisent autour de la notion de masque, qui demeure un thème récurrent dans son oeuvre. Le masque est comme une tête seconde. Comme les enfants, les primitifs affectionnent les masques (...). C’est amusant de se déguiser, d’endosser ce qui vous rend méconnaissable. (Lettre à Jeanne Kosnick-Kloss 1944). Et plus on avance dans l’oeuvre, plus le corps disparaît, ne subsiste que la tête, celle-ci finissant parfois par se résumer simplement à deux yeux ou deux trous. Revêt alors ce caractère qui la rend apte à endosser toutes les formes et tous les corps possibles. Aventures et germinations de la ligne, jamais géométriques comme chez un Paul Klee par exemple, mais serpentines ; figures qui posent la question du matériau brut qu’elles transforment ; portes, volets, planches, paniers, boîtes ou encore semelles... Omniprésence de la figure humaine, obsessionnelle, enveloppante. On se souvient des bonshommes de Chaissac, silhouettes découpées dans du papier - comme des totems - qu’il encadre parfois, bonshommes réseaux, bonshommes dentelles, bonshommes ciseaux aussi, figures de dandys campés sur leurs deux jambes, chapeautés et souvent armés d’un parapluie, ou des dessins à l’encre de Chine, profils picassiens, pendus, crucifiés, bonshommes- empreintes d’épluchures ?On se souvient aussi de séries avec de fleurs, des animaux, des serpents ? (Dans les années qui suivent, jusqu’à sa mort en 1964, Chaissac se consacre à la réalisation de collages de papier de tapisseries découpés en de vastes compositions avec ou sans personnages). Mon art est un enfant qui retient l’attention au passage, sans tirer la langue au passant attendri qui ralentit la jambe. Gaston Chaissac (1963).

Corinne Amar