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Entretien avec Jean-Pierre Martin. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 29 janvier 2004

 

Couverture du livre Henri Michaux de Jean-Pierre Martin.

Jean-Pierre Martin est né à Nantes en 1948. Essayiste et auteur de fictions, il est aujourd’hui maître de conférences en littérature française à l’Université Lumière Lyon 2. Il a fait sa thèse sur Henri Michaux, Henri Michaux, Écritures de soi, expatriations, publiée aux éditions Corti en 1994.

Du même auteur Essais : Contre Céline, ou d’une gêne persistante..., Corti, 1997
La Bande sonore, Corti, 1998
Henri Michaux, éditions des Affaires étrangères, 1999 Récits :
Le Laminoir, Champ Vallon, 1995
Le Piano d’Epictète, Corti, 1995
Corner-Line, paroles d’aube, 1998
A paraître le 10 mars 2004 : Les Sabots suédois aux éditions Fayard.

Votre sujet de thèse porte sur Henri Michaux, vous avez publié en 1994 aux éditions Corti un essai Henri Michaux, Écritures de soi, expatriations et en novembre dernier une biographie de HM aux éditions Gallimard. Pourquoi Henri Michaux ?

Jean-Pierre Martin : Par passion pour une œuvre qui nous dit qu’il faut se délier, se défaire des taoïsmes et se méfier des groupes. Ce qui est extraordinaire dans l’œuvre de Michaux c’est cette capacité à concilier des choses d’ordinaire antinomiques comme le rire et le tao, la recherche de la sérénité et la fureur. Le rire de Michaux nous fait toujours échapper aux pensées "cul-de-sac" ; toute l’œuvre est consacrée à se libérer de la pensée ou de l’existence "cul-de-sac", c’est-à-dire de l’existence à ras du sol, de la défaite du quotidien. Le rire au sens très large du terme, c’est le détachement, la pirouette, les situations à rebours, à contre-courant, la surprise, l’inquiétude...

Dans votre livre, ces pensées "cul de sac" sont mises en relation avec le "Combat contre l’espace" de HM...

Le combat contre l’espace apparaît dans la peinture par exemple, mais s’applique aussi à tous les systèmes d’appropriations historiques, à toutes les pensées conformes, tous les modes de pensées imposés par un groupe, un parti, un pays, des familles, des idées reçues, téléphonées dans l’espace... il faut aussi entendre "Combat" comme geste. L’histoire d’un écrivain c’est aussi l’histoire d’un corps contrairement à ce que l’on veut nous faire croire ; ce n’est pas seulement l’histoire d’un esprit, c’est une gestuelle, une manière de se déplacer dans le monde. Il ne me semble pas inintéressant de mettre en rapport la vitesse du geste chez Michaux, dessinant des calligrammes ou projetant la gouache et l’aquarelle sur le papier qu’il décrit comme des combats contre l’espace, avec le coup de poing du combat de boxe, le ricochet du Ping Pong où le mot combat n’a précisément plus un sens abstrait. Ce qui donne tout de suite une allure plus vivante, plus charnelle, plus concrète, plus musculaire à l’histoire. J’ai souvent entendu des témoins comme Jean-Jacques Lebel ou d’autres décrire Michaux en train de peindre dans une espèce de compulsion effrénée, entassant les feuilles à une vitesse incroyable. Je raconte un détail significatif à ce sujet, les témoins, Joffroy et Lebel étaient effarés de voir les feuilles de dessins qui collaient entre elles et finissaient par s’abîmer... Ils ont proposé de mettre des ventilateurs, d’utiliser des sèche-cheveux.... Il y a effectivement un nombre d’œuvres considérable.

Comment a débuté le projet d’écrire cette biographie sur celui qui, en 1958, rédigeait en guise d’autobiographie "Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d’existence", indices souvent énigmatiques ?

Ce projet a débuté un peu malgré moi. C’est une demande qui m’a été faite après la publication de ma thèse chez Corti, par Micheline Phankim et les éditions Gallimard. J’ai répondu avec hésitation, d’abord positivement mais tardivement, et au cours de mes recherches est apparu tout un tas de documents très surprenants, très passionnants qui ont nourri considérablement mon projet, qui l’ont fait grossir malgré lui. S’il reste 740 pages, il aurait pu y en avoir 3000, j’ai éliminé tout l’inessentiel, j’ai privilégié le détail significatif, l’anecdote qui montre le dessous des choses.

Vous écrivez " j’avais d’abord pensé le tenir éloigné de toute biographie traditionnelle " ou plus loin " Henri Michaux est l’objet presque idéal d’une non-biographie " ... Le projet a donc évolué ?

Oui, et aussi parce qu’entre temps j’ai réfléchi sur le biographique, sur l’intérêt, l’enjeu, le défi que pouvait être une "bonne" biographie, qui faisait lire l’œuvre par l’autre bout et de façon moins convenue que l’exégèse. Au bout d’un moment l’exégèse, l’analyse interne, trouve ses limites. Les données externes, c’est Starobinski qui dit ça, c’est la façon dont ça s’écrit, où ça s’écrit, comment ça s’écrit, l’histoire d’une œuvre, ce ne sont pas des textes qui sortent de la tête et qui vont être projetés sur le papier, il y a des éditeurs, des publications, des moments précis... Par exemple, quand on retrace l’histoire d’une œuvre (c’est pour cette raison que je tiens à la chronologie, à l’histoire), celle de Michaux en particulier, on relativise et on ébranle le lieu commun selon lequel Michaux est systématiquement associé aux drogues. Quand on le suit d’année en année, on s’aperçoit que ce n’est qu’à l’âge de 56 ans qu’il expérimente les substances artificielles, il n’est donc pas tout jeune, et il est sous surveillance médicale. Pour quelqu’un qui a vécu 84 ans, 740 pages ce n’est pas démesuré ; il a été écrivain, peintre, musicien à ses heures, grand voyageur, amoureux d’un certain nombre de femmes, ami fidèle et infidèle, joueur et expérimentateur en tous genres...
Cette biographie donne à lire également des correspondances formidables, des textes, des documents qui étaient inconnus, des témoignages qui ne seront plus jamais recueillis, je n’ai pas voulu me défiler et garder l’image sacrale de Michaux. J’ai eu envie de connaître Henri Michaux. Tout homme est intéressant et a fortiori un homme qui malgré lui appartient maintenant à l’histoire, est un grand écrivain qui travaille notre inconscient collectif, qui travaille notre pensée, qui est un professeur d’inquiétude en quelque sorte. Moi qui le suis pas à pas, j’ai eu envie de le redécouvrir encore plus fortement. C’est un expérimentateur en tous genres et les drogues sont un élément d’une série qui les englobe, un moment important. Pour lutter contre la facilité, l’histoire d’une œuvre repose aussi l’histoire de sa lecture, comme une autre façon de lire l’œuvre, de suivre pas à pas sa biographie, de montrer le lien entre le phénomène de l’écriture et celui de la peinture. L’image de Michaux allant au chevet de sa femme en train de mourir dans des souffrances atroces, ne pouvant y aller tout seul d’après Michel Cournot qui l’accompagne, puis écrivant les Meidosems. Lire les Meidosems en sachant qu’il a écrit ce texte à ce moment précis me paraît important, prend une autre signification, ce n’est pas seulement un imaginaire abstrait. C’est une façon de rendre moins abstraits les textes qui ne viennent pas de nulle part...

La correspondance et les nombreux témoignages des personnalités qui ont rencontré Michaux ont permis ce travail... parlez-nous de sa correspondance, des lettres écrites et reçues, des documents inédits qui restituent notamment les débuts littéraires de Michaux...

Toutes les lettres ne sont pas inédites mais un certain nombre de documents a été publié de manière confidentielle. J’ai extrait de ces documents ce qui me paraissait le plus significatif. On découvre par exemple qu’il écrivait déjà, avant l’âge de 22 ans, malgré ce qu’il a pu dire... Un écrivain ne cesse de construire sa légende, on ment sur soi-même qu’on le veuille ou non et quand on écrit sur soi-même on est forcément dans l’autofiction, d’autant plus quand on est un écrivain qui veut se protéger en distillant au compte-gouttes les renseignements, en faisant des ellipses, en les transformant ; ce sont les mensonges de Cendrars, de Céline etc. Michaux met entre parenthèses beaucoup de choses et se présente comme quelqu’un qui n’écrit pas du tout jusqu’à l’âge de 22, 23 ans. On peut penser qu’au contraire de Rimbaud, il n’écrit pas adolescent car pour lui ce sont les mystiques qui accèdent à l’essentiel et qui n’écrivent pas, donc pourquoi écrire ? Il vaut mieux partir en bateau sur les mers. Or, quand il attend un bateau à Boulogne, à Dunkerque, il écrit à son copain Closson, il écrit des lettres et des textes.

Il s’agit bien d’une correspondance publiée en Belgique, intitulée À la minute que j’éclate ?

Oui, c’est celle-là, retrouvée miraculeusement. Michaux avait récupéré ces lettres et les avait détruites mais des photocopies avaient été faites au préalable. Alors on peut dire "testament trahi" mais c’est dommage, je ne suis pas d’accord. Dans ce cas-là, il faut supprimer toutes les archives, il ne faut pas faire de recherches historiques. Et pourquoi mettre à part les écrivains, ils ne sont pas des dieux. Il y a une religion de la littérature qui va jusqu’à une forme d’intégrisme, de fondamentalisme... Il refusait par exemple d’être édité dans la Pléiade mais c’était de son vivant, il n’arrêtait pas de dire, "faites-ce que vous voulez après ma mort", il le disait à Micheline Phankim d’ailleurs. Je n’aurais pas eu l’idée d’écrire une biographie de son vivant. De son vivant, il aurait eu l’impression d’être enfermé, la Pléiade est un tombeau, l’image que les autres se font de vous enferme et peut même inhiber... Après la mort, ce qui est fait de façon posthume, c’est autre chose. Parce que l’écrivain, malgré lui, s’est rendu public, il a publié, il appartient au domaine public, à l’histoire, et on a besoin de savoir, de connaissance sinon on est dans l’obscurantisme total, on oublie que Michaux est belge, on le suit dans ses fantasmes, dans ses fables... A Boulogne et à Dunkerque, il écrit des lettres quasiment rimbaldiennes, ce serait dommage que ces lettres soient égarées, perdues. Ce sont des lettres extraordinaires qui montrent le cheminement de l’écriture. Il ne vient effectivement pas à l’écriture tout à coup comme il le prétend. Il est déjà dans l’optique d’un écrivain qui veut avoir de l’expérience, qui ne veut pas écrire sans avoir de l’expérience ; c’est pourquoi il prend le bateau, se fait marin, un peu à la Melville, à la London ou à la Conrad...

Et les lettres inédites ?

Elles sont à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, à l’IMEC ou bien chez les destinataires. Michaux détruisait les lettres qu’il recevait mais les lettres qu’il a envoyées, les correspondants les ont conservées précieusement.
Toutes les lettres à Jacques Fourcade, Supervielle, Paulhan, ne sont pas publiées.

Les témoignages ?

Dans ces témoignages, on découvre un Michaux beaucoup plus vivant que ce qu’on croyait, qui aimait rire, échanger, qui aimait la relation avec les autres alors qu’il apparaissait comme un misanthrope.

Qui avez-vous rencontré par exemple ?

Lokenath Battacharya avant qu’il ne meure, Bernard Collin, Cournot, Lacouture, Jouffroy, Daniel Cordier, Bettencourt, Alenchenski (au téléphone)...

Il était finalement très entouré. Vous racontez une anecdote concernant Florence Gould qui accepte de financer un projet à la seule condition qu’Henri Michaux soit présent au dîner qu’elle a l’intention de donner...

Oui, mais il se rendait surtout aux soirées musicales de Suzanne Tézenas du Montcel, rue Octave-Feuillet dans le XVIe arrondissement, après-guerre. Il y croisait Françoise Supervielle, Jules Supervielle parfois, Moravia, Jouhandeau, Nicolas de Staël, Octavio Paz. La présence des musiciens (Messiaen, Michel Fano, Edgard Varèse) attirait Michaux, très attentif à la musique contemporaine, sérielle ou concrète. Un jeune compositeur y occupait déjà une place prépondérante : Pierre Boulez.
Michaux est beaucoup plus dans la mondanité, dans la République des Lettres, dans le milieu des artistes et des écrivains qu’on a bien voulu le faire croire. Quand on restitue le réseau des amitiés, on s’aperçoit qu’il est très ouvert. Il est même décrit comme quelqu’un de généreux, qui est capable de converser pendant des heures en tête à tête, qui a beaucoup de répartie...

La plupart des titres de Henri Michaux privilégient les notions de mouvement et d’exploration : vers des terres lointaines (Ecuador, Un Barbare en Asie), les voyages intérieurs dans l’espace de l’imaginaire (L’Espace du dedans, La Vie dans les plis, Ailleurs...) l’expérience de la mescaline, (Connaissances par les gouffres) l’observation de la folie (Les ravagés, Une voix pour l’insubordination)... Votre ouvrage rend compte de la "mobilité" de l’écrivain, lui qui est "contre toute fixité", de son "nomadisme", de ses voyages réels et imaginaires...

L’homme au mille hôtels... non seulement il vit à l’hôtel mais il en change constamment jusqu’à l’âge de 44 ans où il s’installe rue Séguier à Paris. Durant toute une partie de sa vie, il est vraiment nomade. Il vit à Paris car vivre dans cette ville c’est aussi rencontrer la vie littéraire et se faire connaître dans ce milieu.
Voyage réel et voyage imaginaire... un voyage est toujours plus ou moins réel et plus ou moins imaginaire, simplement il n’y a que deux livres sur ses voyages "réels", Ecuador et Un Barbare en Asie, deux livres très importants qui rompent avec la tradition exotique de l’écriture du voyage. Ce qui me paraît intéressant du point de vue du travail biographique, (laquelle biographie est aussi un récit, un essai comme j’ai essayé de le montrer, ce n’est pas "biographie" au sens restreint du terme), c’est l’histoire des apprentissages, des origines et études des paysages. Et les paysages d’Ecuador, vous les comprenez bien mieux quand vous allez en Equateur, vous comprenez les descriptions géographiques enfin "géopoétiques" de Michaux, formidables descriptions de ce pays pelé, friable, superbe et épouvantable. On comprend ce qu’il veut dire quand il parle d’un cratère de nuage à Quito, on comprend qu’il y ait ce paradoxe de Quito, qui à 2800 mètres d’altitude, à l’autre bout du monde est aussi enfermant que Bruxelles. C’est une petite ville, on se sent coincé... On comprend en même temps qu’il a été bien plus enchanté qu’il veut bien le dire malgré l’apparente déception souvent évoquée dans le texte. Un autre exemple, l’Inde. Le voyageur occidental en Inde avec le livre de Michaux dans les mains éprouve dans son corps ce que Michaux ressent. Il y a à la fois une espèce de fascination et en même temps, une nervosité, un agacement que l’on retrouve dans l’humour cruel. Le Barbare c’est le passant aux yeux naïfs. Comment ces voyages nourrissent son imaginaire, voyages qui peuvent se faire en Suisse, dans des coins en apparence inintéressants, non loin de Dieppe, ce n’est pas l’importance du déplacement qui compte, c’est le déplacement lui-même. La meilleure phrase que Michaux a trouvé pour qualifier sa façon de se déplacer dans le monde est énoncée plus tard dans Vents et poussières : "ah si je pouvais vivre en télésiège". On n’est pas enchanté par l’étape mais on est porté par le déplacement. La phrase de Michaux "L’enchantement attaque l’intelligence" est à mettre en rapport avec celle de Beckett sur le voyage, (et qui pourrait s’appliquer à Plume de Michaux et au Barbare), "Nous ne voyageons pas pour le plaisir, nous ne sommes pas cons à ce point que je sache". Je tiens beaucoup à cette idée, regarder les lieux, car la littérature des années 70 ne parle pas du monde, elle ne parle que d’elle-même, un texte est un texte... et bien non, la littérature retranspose le monde, le regard, l’observation.

Il observe la folie, les alliénés...

En effet... Au point que Michaux se met dans la peau d’un médecin psychiatre, revêt une blouse blanche et passe voir certains malades mentaux particulièrement intéressants à Sainte-Anne. Il aime les relations avec les psychiatres, les scientifiques, brasser tous ces savoirs extérieurs à la littérature pour nourrir sa littérature et sa peinture. Concernant l’’expérience de la mescaline* ou de la psylocibine*, il est entré en contact avec Roger Heim qui dirige le musée d’histoire naturelle et qui lui fournit de la psylocibine, le champignon hallucinogène...

Peut-on encore voir ce film d’Eric Duvivier Images du monde visionnaire ?

Le film existe toujours mais il n’y a pas de projections publiques. Il n’est pas extraordinaire. On ne sait pas ce qui est de Michaux dans ce film. On entend sa voix qui est un peu masquée. On voit des dessins mescaliniens et des effets visuels. Même Michaux était furieux de ce film. Il s’agit d’une autre expérience, ça l’intéressait de participer à un tournage, de partir...

Et en peinture, ces traits et taches d’encre noire, suites de signes sous tension, ces pages traversées d’éclairs, ces visages à l’aquarelle, en partance...

Le mouvement, la vitesse. C’est Bacon qui compare Michaux à Pollock en disant que c’est bien mieux que Pollock et que Michaux sait parfaitement ce qu’il fait. Sur le papier il y a des thèmes qui apparaissent mais il faut qu’il y ait une sorte d’utopie, d’immédiateté, d’informel ; c’est aussi l’époque qui veut ça, il n’est pas tout seul à le faire mais lui le fait à sa manière de façon très cohérente par rapport à son écriture, c’est ça qui est extraordinaire, c’est vraiment une œuvre double, c’est un des seuls exemples. Le peintre Masson rappelait la rareté de cette œuvre double, une œuvre peinte qui répond en même temps aux déficiences, qui compense les déficiences de l’écriture, son dégoût de l’écriture. Il a besoin de considérer que la peinture est plus libératrice. Ce qui n’est pas faux car l’intérêt de la peinture c’est de ne pas subir le carcan verbal, mais aussi un texte qui n’est pas publié n’existe pas, il faut passer par l’éditeur alors que pour la peinture mis à part le fait de recourir à un galeriste, il n’y a pas tout ce processus là qui fait exister... L’écrit passe par l’édition, la peinture ne dépend que de soi.

Vous parlez d’une esthétique de l’agression, le signe pictural chez Michaux traverse de façon fragmentaire le papier, sa violence ne s’exprime t-elle pas dans un geste fiévreux qui liquide les apparences ? liquéfie et déforme les visages ou les corps réduits à leur turbulence ; une production picturale qui s’élabore sur le mode du provisoire, du transitoire, de l’éclaboussure, une prose poétique qui met à l’épreuve le langage... Confusion constante entre le réel et l’imaginaire dans ses textes, déviations sonores, sémantiques et syntaxiques... l’humour s’empare du discours...

Photo moir et blanc d’aquarelle sur une table

© Maurice Fourcade Henri Michaux dans son atelier-garage (Meudon), 1950

Un geste à la fois fiévreux et maîtrisé. On comprend mieux les mouvements quand on le voit dessiner devant le garage à Meudon... Il y a des moments précis de la peinture de Michaux que j’ai essayé de montrer, cette seconde naissance, pourquoi, comment, à quel moment sa peinture vient par rapport à l’écriture. L’aquarelle permet l’expansion.
L’esthétique de l’agression est dans le signe pictural, dans l’écriture. Dans le royaume de l’imaginaire, on peut tout faire. Et l’humour s’empare du texte. Il y a un côté Charlot, non seulement il lui prend des titres comme "La vie de chien" mais en plus il y a un certain esprit à la fois victime comme Plume et agresseur, bourreau. C’est inattendu, cruel et le grand rire traverse ça. Ne pas retenir de Michaux uniquement la recherche et la spiritualité. Ce qui est intéressant c’est que ça se double et s’accompagne toujours d’un zeste d’ironie. Par exemple, dans La Vie dans les plis il y a des textes d’humour noir et des textes imaginaires avec les Meidosems. Des situations au restaurant où l’autre ne répond pas, je voudrais qu’il me parle mais il ne répond pas alors je cogne... Mais il veut que l’autre l’aime, c’est la rage de la non perméabilité entre les êtres.

La zoologie, un des parti pris de son imaginaire...

Les animaux fantastiques, l’idée que les animaux sont toujours fantastiques dans l’altérité. Ce qui passionne Michaux c’est l’humanité et l’inhumanité et la faible frontière entre les deux. Et donc il n’en finit pas de regarder les singes, d’aller dans les zoos, les parcs zoologiques jusqu’à la fin de sa vie. Il allait à Anvers pour voir les animaux là-bas. Il y a un puma à Anvers, alors il prend le train. C’est donc la passion pour l’altérité, c’est aussi l’idée que les espèces à la fois diverses se ressemblent, la ressemblance, la dissemblance et c’est de la même façon qu’il regarde les hommes partout dans le monde ; il n’est pas plus fasciné par l’exotique que ça mais ce qui l’attire c’est la diversité des visages, des cultures ; c’est regarder les êtres humains comme des espèces, il n’y a pas tellement de différence entre les espèces humaines et les espèces animales. Curiosité exarcerbée, plus que de la curiosité, une façon d’être au monde, d’habiter le monde dans ce côtoiement constant de l’étrangeté, des énigmes. Michaux nous aide à regarder le monde, les hommes, les animaux, les arbres...

Combien de temps vous a pris cette recherche biographique ?

C’est difficile à dire, il y a eu un temps de maturation... J’ai signé le contrat en 1996, je me suis mis au travail réellement il y a 5 ans, avec beaucoup de voyages, en Amérique latine particulièrement, en Équateur, Argentine, en Uruguay, où il a été très amoureux, à Montevidéo. À Buenos Aires, où il connaissait Victoria et Angelica Campo, j’y ai retrouvé quelques lettres très passionnantes à la Fondation Campo, adressées à Angelica. J’avais voyagé pas mal auparavant, en Asie par exemple, puis j’ai visité beaucoup d’endroits en France et en Belgique. Je suis resté longtemps en Belgique pour comprendre mieux Michaux.

* Drogue extraite de certains cactus d’Amérique du Nord qui provoque notamment des hallucinations visuelles * La psylocibine est un agent hallucinogène issu du champignon psylocibe

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