Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Henri Michaux : Portrait, par Corinne Amar

édition du 29 janvier 2004

 

Photo portrait d’Henri Michaux.

Le matin, quand on est abeille, pas d’histoires, faut aller butiner. (Face aux verrous, Poésie/ Gallimard, 1967)

Il serait bien extraordinaire que des milliers d’événements qui surviennent chaque année résultât une harmonie parfaite. Il y en a toujours qui ne passent pas, et qu’on garde en soi, blessants.
Une des choses à faire : l’exorcisme.
Toute situation est dépendance et centaines de dépendances. Il serait inouï qu’il en résultât une satisfaction sans ombre ou qu’un homme pût, si actif fût-il, les combattre toutes efficacement, dans la réalité. Une des choses à faire : l’exorcisme.
L’exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier.
Dans le lieu même de la souffrance et de l’idée fixe, on introduit une exaltation telle, une si magnifique violence, unies au martèlement des mots, que le mal progressivement dissous est remplacé par une boule aérienne et démoniaque - état merveilleux !

Début de la Préface au recueil de textes Épreuves et exorcismes 1940-1944, éd. Gallimard

Henri Michaux est né en 1899 à Namur dans les Ardennes. La famille ayant connu une ascension sociale rapide, il naît dans un milieu bourgeois, et comparable à celui d’où s’évaderont ses compagnons d’âge Francis Ponge et Michel Leiris. Jeunesse difficile en internat ; années de solitude, de repli, marquées par un dégoût profond des aliments et un refus violent de tout ordre extérieur. Adolescent, il se passionne pour les insectes, l’ornithologie, l’écriture chinoise. Il traverse une crise mystique, songe à entrer dans les ordres, son père le lui interdit. Il interrompt ses études de médecine pour embarquer comme matelot. Le désarmement des bateaux, après la Première guerre, l’oblige à renoncer à la mer et à faire toutes sortes de métiers. Il parlera de métiers et emplois divers, médiocres et médiocrement exercés. En 1922, alors qu’il est sous les armes depuis six mois, il est réformé pour cause d’"affection organique du cœur". Quatre ans plus tard, il écrira à un de ses proches amis belges Robert Guiette : "La vie est horriblement courte. La mienne en particulier car j’ai une lésion au cœur (lettre du 30 avril 1929)". Trente six ans plus tard, il dira à Robert Bréchon : "A partir de vingt-deux ans, le sentiment de ratage m’a largement envahi . Ma famille me considérait comme un raté et me le répétait. Elle m’avait vu revenir matelot, chômeur. J’avais échoué aux examens dans l’enseignement supérieur. J’avais été refusé aux Colonies, renvoyé de l’école d’officiers de réserve, enfin réformé. Une tachycardie (sans doute nerveuse) jointe à un souffle très prononcé et que l’on diagnostiquait insuffisance cardiaque m’interdisait tout effort, toute aventure. J’en revenais toujours à ne rien faire, terreur depuis toujours des parents, des responsables, qui vont vous avoir sur les bras." ( in Michaux, Œuvres Complètes, La Pléiade, Gall., chronologie, page LXXX).

Réformé, il plonge dans la lecture, découvre Maldoror. "Sursaut... qui bientôt déclenche en lui le besoin longtemps oublié d’écrire". À la suite d’un pari, il se met à écrire. Premières pages. Franz Hellens puis Paulhan y voient quelque chose, d’autre n’y voient rien. Il quitte la Belgique, s’installe à Paris, en 1925, rencontre Paulhan, Supervielle, eux-mêmes très liés. Paulhan deviendra peu à peu son ami, son contact le plus sûr dans le monde littéraire parisien, et longtemps son meilleur lecteur et éditeur. Une amitié profonde le liera aussi à Supervielle qui aura foi en son "existence littéraire" et l’aidera matériellement. C’est l’époque aussi où il découvre Klee, puis Ernst, Chirico, et la peinture, le fait même de peindre. Car Michaux sera autant poète que peintre, et même si, jusqu’en 1938, il gardera cette activité secrète, la peinture, toujours, l’accompagnera, relaiera la langue, s’élancera pour elle-même. Pour vivre, il occupe des emplois divers, travaille quelque temps dans une maison d’édition au service de la fabrication. En 1927, il signe avec Gallimard son premier contrat pour Qui je fus. Et Qui je fus commence ainsi :
Je suis habité ; je parle à qui-je-fus et qui-je-fus me parlent. Parfois, j’éprouve une gêne comme si j’étais étranger. Ils font à présent toute une société et il vient de m’arriver que je ne m’entends plus moi-même. Allons, leur dis-je, j’ai réglé ma vie, je ne puis plus prêter l’oreille à vos discours. A chacun son morceau du temps : vous fûtes, je suis, je travaille, je fais un roman. Comprenez-le. Allez vous-en (...)
Y voir clair, s’éprouver soi-même poussière et pierre, exorciser... De ses premiers écrits, dès 1922, à ses grands livres de la drogue des années 1956-1966, jusqu’à ses recueils plus apaisés, l’œuvre de Michaux déplie une écriture à la circulation énigmatique, où l’acte d’écrire revêt trois formes principales ; tout d’abord, le constat, la mise au net de l’imprévu ou de l’obscur, ensuite, l’exorcisme en lequel affection et dérision se mêlent pour qui veut apprendre à supporter l’insupportable ou le douloureux, enfin la vision, où il s’agit alors de heurter sinon même de capter ce qui fuit, de toucher ce qui n’est pas ou pas encore, de donner corps à l’impossible. Alors écrire égale répondre. C’est faire de la langue, conçue comme part du sensible, le lieu d’une réponse à l’événement du sensible, à ses multiples accidents, c’est exorciser le passage, incessant, discontinu, entre les forces du dehors et la capacité, imprévisible, d’un espace du dedans à les incorporer.
Cette même année, il fait un voyage à travers les Andes, les montagnes de l’Équateur et les forêts du Brésil pour arriver un an plus tard à l’embouchure de l’Amazonie. Il n’a pas encore trente ans, il craint que son c ?ur ne lâche, ce voyage l’épuise. Il en rapporte un magnifique journal de bord, Ecuador. Dans ce récit, apparaissent déjà ponctués de quelques-uns des plus beaux poèmes de Michaux, ces célèbres Espaces du dedans dont l’exploration donnera par la suite l’œuvre étonnante que l’on connaît. Parution en 1929, chez Gallimard. Succès critique immédiat. Cette même année, son père meurt, et dix jours plus tard, sa mère. Il voyage en Turquie, en Italie, en Afrique de Nord... Pour expulser de lui sa patrie, ses attaches de toutes sortes... Voyages d’expatriation. Merveilleux conteur, il invente le personnage de Plume, dont les différents épisodes laissent à penser qu’il est alors passé par Berlin, la Bulgarie et Vienne, avant d’arriver en Turquie. Plume, précédé de Lointain intérieur (Gall. 1938 ) où les aventures plaisantes et amères d’un héros singulier, toujours malmené, mal reçu, coupable-né, est peut-être le recueil où apparaît avec le plus d’ampleur le thème essentiel de l’œuvre de Michaux : le refus de la réalité quotidienne et la revendication d’autre chose, de cet autre chose, aux confins du subconscient que Michaux ne cesse d’explorer, de ce lointain intérieur, d’où jaillissent des poèmes qui sont de brefs cris, et aussi les deux monologues inoubliables, souvent relus par les amoureux de Michaux ; La Ralentie et Je vous écris d’un pays lointain.

En 1930-31, il parcourt l’Asie ; les Indes, l’Indonésie, la Chine, le Japon... L’Ailleurs géographique le fascine. Le voyage consigné par l’écriture, à nouveau, sous la forme de l’analyse en forme de récit séduisant, d’une richesse inégalée, avec Un Barbare en Asie (Gall. 1933). D’autres voyages encore. Entre 1951 et 1953, il écrit de moins en moins, il peint davantage. En 1956, il fait une première expérience de la mescaline. Devenir fou, pour quelques heures, jongler avec la matière psychique, en faire surgir les possibles et les impossibles, y triturer les dépôts les plus secrets, les plus saugrenus, y déchaîner les libertés les plus aberrantes, y enfanter les univers les plus excessifs, et surtout mettre l’instrument linguistique au ras même de l’expérience, Michaux était plus que tout autre désigné pour cette entreprise périlleuse, qu’il raconte dans Connaissance par les gouffres (Gall.1961).
Parce que Michaux écrit aux limites de la possibilité de vivre, aux limites de la dépossession de soi, fidèle à son premier serment de laisser s’accomplir la défaite dans son corps, pourvu qu’une vérité y paraisse, il fait tanguer la langue, il décale tous les systèmes, ébranle les certitudes - linéarité d’un texte s’abolissant en un dessin -, compare des pictogrammes chinois à des traces d’insectes, crée des alphabets imaginaires où l’on saute dans le Rien, et parvient à saisir les êtres et les choses, pas avec des mots, ni avec des phonèmes ni des onomatopées, mais des signes graphiques. (Saisir, Fata Morgana, 1979, premières lignes)...

Corinne Amar

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite