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Henri Michaux - "Les Mots, des collants partenaires".
Par Nathalie Jungerman

édition du 29 janvier 2004

 

Couverture du livre d’Henri Michaux.

Instrument trop aiguisé, la langue représente pour Michaux un carcan dont il veut se libérer. Afin d’exprimer les mouvements intérieurs, il prône une langue intime "loin des mots, des mots des autres" qui ne serait pas affectée par l’usage. L’écriture de Michaux s’applique à forcer la langue, quitte à l’éloigner du discours et du sens en bouleversant tout système référentiel ou représentatif du réel. Ce que Michaux reproche au langage, c’est l’arbitraire, la relation imposée qui existe entre le signe et le référent : à chaque mot est attaché un sens, à chaque signe, un référent, une réalité. Dans cette tentative d’exprimer la parole intérieure, Michaux veut se débarrasser des mots qui font appel à une réalité concrète qui n’est pas sienne, pour advenir à celle qui serait la réalité de "l’espace du dedans". Les inventions verbales brusquent la langue et le poème est à la fois le dire sans parler, lieu de passage et de silence, et le parler pour ne rien dire, avec l’exploitation des ressources phonétiques qui met à l’épreuve le langage où les antinomies rationnel/irrationnel, réel/imaginaire se confondent. Dans le Grand combat, (Qui je fus, Gallimard, 1927) les mots, loin de pouvoir être intégrés dans un quelconque dictionnaire de langue n’ont de vie et de sens que par leur proximité :

Il l’emparpouille et l’endosque contre terre ; Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ; Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouaillais ; Il le tocarde et le marmine, La manage rape à ri et ripe à ra. Enfin il l’écorcobalisse.

Une expérience ludique qui combine les jeux phoniques, les déviations linguistiques, les créations verbales. La syntaxe rompt la linéarité du langage, ébranle la parole poétique et encourage le rire. Les mots miment le combat des lutteurs, traduisent l’excès de violence, permettent d’accueillir toutes les transformations possibles, offrant une image hyperbolique de la violence physique. L’humour s’empare du discours, subvertissant le langage afin d’évoquer ce que le réel nous refuse. Un humour en "force", un corps à corps où le réel cède à l’imaginaire sans concession, avec puissance et hostilité. Il est comme l’indique le titre de la première séquence de La Vie dans les plis, Liberté d’action. Une autre forme d’humour, un humour de la ruse, moins virulent, qui donne voix au ténu, à l’effacement, à la légèreté et qui peut être soudain envahi par le débordement burlesque.

La philosophie est indispensable à l’homme. Un adulte sans philosophie est grotesque. Il faut savoir trouver son chemin vers elle. Courage et perspicacité. Mais je ne vais pas en parler spécialement ici. J’en parle partout à qui sait comprendre. Je parlerai de la foule. On ne rencontre que trop de gens partout pour vous faire perdre la foi, vous embarrasser, vous ralentir, vous stopper, vous faire vous renier. (...) Vous descendez alors dans la rue et vous fendez à coups de faux la foule idiote. Le sort en est jeté. Des innocents ? Qui est innocent ? Qu’on nous les montre, s’ils existent ! (...)

Ces deux types d’humour ne sont pas thématiques mais bien stylistiques. Le texte semble apporter un énoncé à valeur général, un contenu informatif. Ce type de discours où le présent est le temps de prédilection sollicite le lecteur sans tenir compte des différences qui les opposent, ignorant la logique que sa référence au monde impose. Une langue de l’interpellation, de l’apostrophe qui happe le lecteur dans un univers qui lui est étranger. Le signe poétique est tourné en dérision tout comme le contenu informatif qui de plus en plus s’écarte du bon sens, devient insolite et incongru. La question de l’humour chez Michaux n’est autre que celle d’une possibilité ou d’une impossibilité d’une vérité de la poésie...

A partir de la fin des années quarante, Michaux trouve dans la peinture un nouvel espace de combat et d"’affrontements". Les mots en disent trop car ils en savent trop. Ils collent, ils gênent, ils alourdissent. Michaux, dans les gestes de la peinture, s’allège des règles logiques de la syntaxe, s’allège de la "glu" du langage pour parvenir à exprimer "la Vie dans les plis".

"Je lance l’eau à l’assaut des pigments, qui se défont, se contredisent, s’intensifie ou tournent en leur contraire, bafouant les formes et les lignes esquissées, et cette destruction, moqueire de toute fixité, de tout dessin, est soeur et frère de mon état qui ne voit plus rien tenir debout. (...) (HM, Emergences-résurgences, Skira, 1972)

si je tiens à aller par des traits plutôt que par des mots, c’est toujours pour entrer en relation avec ce que j’ai de plus précieux, de plus vrai, de plus replié, de plus " mien ". (HM, Emergences-résurgences, Skira, 1972)

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