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Annie Ernaux : Portrait, par Corinne Amar

édition du 12 février 2004

Couverture du livre L’écriture comme un couteau d’Annie Ernaux.

-  Comment vous est venu le goût de l’écriture ?
-  Je ne sais pas. J’ai commencé mon journal intime à l’âge de seize ans. J’écrivais pour moi. Mais à vingt ans, j’ai compris que mon souhait le plus fort était d’écrire. Annie Ernaux, entretien avec J.L. Tallon, 2001

Le Journal à soi, qui rend compte du rapport de son propriétaire au temps, aux autres, à lui-même, qui suit les étapes et les circonstances de la vie, qui prend la forme aussi d’un engagement, d’un pacte solennel envers soi-même, qui pose enfin la question A partir d’un journal intime, que faire ? le relire, le jeter, le cacher, le montrer, à quoi sert-il ? est un genre à part entière, et Annie Ernaux est une inconditionnelle du genre. On dit d’elle qu’elle est un écrivain sans pudeur, parce qu’elle écrit sur elle, dans l’intime. Sur le mode autobiographique de l’exploration, entre l’histoire personnelle et la démarche sociologique, elle creuse, depuis son premier roman, Les Armoires vides, en 1973, l’histoire de sa famille, de ses rapports avec ses parents, de son ascension sociale, le récit intime de sa vie. Annie Ernaux naît en 1940. Devenue professeur de lettres, enfin enracinée dans ce qu’elle appelle le monde des dominés, elle ne fait qu’accomplir l’ambition sociale de ses parents. Son grand-père travaillait comme charretier dans une ferme. Son père était d’abord garçon de ferme, puis ouvrier. Il souhaitait améliorer sa condition, il s’acheta un petit commerce. Derrière son comptoir, il n’était plus des plus humiliés. Mi commerçant, mi ouvrier, des deux bords à la fois, voué donc à la solitude et à la méfiance, dira-t-elle de lui, dans La place (Gallimard,1984), roman où elle parle de son père, de sa vie, et de son propre sentiment à elle de trahison de classe sociale. Transfuge social, comme elle aime à se définir, elle n’a eu de cesse de raconter et analyser ce chemin parcouru de l’épicerie familiale dans un village de Normandie aux bancs de la fac et aux privilèges du microcosme littéraire. Son histoire, c’est celle de son ascension sociale, celle d’une lutte âpre, douloureuse aussi, pour se libérer de l’univers familial. Dans La honte (Gallimard,1997), elle nous raconte cet événement particulier, le jour où son père a voulu tuer sa mère, et cela ne pouvait se dire à personne, dans aucun des deux mondes qui étaient les miens. Ce jour où elle prend conscience d’avoir honte de la condition de ses parents, elle est déjà passée de l’autre côté de la barrière, dans le monde petit-bourgeois. Plus tard encore, et elle le confiera dans La femme gelée (Gallimard, 1981), son mari sera chic, spirituel, ironique et bourgeois. L’écriture est devenue chose publique, et la littérature témoignage. Annie Ernaux entend bien ne rien laisser perdre du pouvoir que l’héritage des mots, expression pour elle, d’un savoir acquis sur le sacrifice des siens, lui fournit. Le véritable but de ma vie est peut-être seulement celui-ci : que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l’écriture, c’est-à-dire quelque chose d’intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et la vie des autres, écrit-elle. Et c’est là le but qu’à partir de 1984, année où elle se vit recevoir le prix Renaudot pour La Place, elle s’est assignée. Inlassablement, elle raconte des événements de son existence passée pour en faire de la littérature, pour que la vie entre dans l’écrit, se l’approprie. Seul moyen aussi, et en particulier, pour cette Normande de naissance, de chercher partout la vérité, de l’interpréter, de la mettre en oeuvre, fût-elle scandaleuse, inacceptable, en retrait de toute morale et de tout conformisme. L’événement (Gallimard, 2000) n’échappe pas à cette règle. Dans ce récit, elle raconte donc en détail cette brève période de sa vie où, jeune étudiante en maîtrise de lettres, elle a cherché à se faire avorter. Le récit progresse ainsi comme un journal (on arrivait à la mi-décembre ; quelque part avant Noël, le vendredi 8 janvier, le mercredi 15 janvier, le 16 et le 17 janvier...), avec la brutalité du temps qui impose sa nécessité et son impudeur, dictant les faits et transgressant la loi du silence. Je veux m’immerger à nouveau dans cette période de ma vie. Cette exploration s’inscrira dans la trame d’un récit, seul capable de rendre un événement qui n’a été que du temps au-dedans et au dehors de moi. Un agenda et un journal intime tenus pendant ces mois m’apporteront les repères et les preuves nécessaires à l’établissement des faits. Je m’efforcerai par-dessus tout de descendre dans chaque image, jusqu’à ce que j’aie la sensation physique de la "rejoindre", et que quelques mots surgissent, dont je puisse dire "c’est ça". D’entendre à nouveau chacune de ces phrases, indélébiles en moi, dont le sens devait être alors si intenable, ou à l’inverse si consolant, que les penser aujourd’hui me submerge de dégoût ou de douceur. Mettre en mots le monde et transcrire la violence de la réalité, donner un corps à l’écriture et aller au plus près de cette saisie de soi, creuser l’exploration inquiète de ce lien entre indicible et impudeur... Dans un livre d’entretien au singulier par e-mails avec l’écrivain Frédéric Yves Jeannet, elle à Paris, lui à New York, publié chez Stock en 2003, L’écriture comme un couteau, elle parle - et leur discussion, toute en affinités, est passionnante -, de sa venue à l’écriture, de ses raisons d’écrire, de sa relation au journal à soi. Dans ma pratique d’écriture, j’ai tendance à situer à part le journal. Tout d’abord parce qu’il a été mon premier mode d’écriture, sans visée littéraire particulière, simple confident et aide-à-vivre. J’ai commencé un journal intime quand j’avais seize ans, un soir de chagrin, à une époque où je ne prévoyais pas spécialement d’engager ma vie dans l’écriture. (...) En 1988-89, elle consigne dans son journal une liaison passionnée avec S. un diplomate russe en poste à Paris. "C’était une façon de supporter l’attente du prochain rendez-vous, de redoubler la jouissance des rencontres en consignant les paroles et les gestes érotiques", écrit-elle dans la préface de Se perdre (Gallimard 2001). Après la rupture, elle entreprend un récit de cette passion qui continue de l’habiter, Passion simple, publié en 1992 (Gallimard). La précision clinique du texte, la volonté délibérée de tout dire des manifestations du désir et des manières multiples de l’assouvir, le portrait intime de cet homme plus jeune qu’elle, indigne, qui règne en maître absolu sur son temps, vient ou ne vient pas, téléphone ou ne téléphone pas, lui fait l’amour en gardant ses chaussettes, lui prend ses cigarettes, se saoule à la vodka, et lui parle de sa femme, a provoqué, à sa sortie, un parfum de scandale. Probablement parce qu’elle y abordait le terrain ordinairement occulté de la relation entre sexe, écriture et conscience sociale. En 2000, elle relit son journal de 1988-89, elle s’aperçoit qu’il y a une vérité autre, parallèle à Passion simple, et elle décide de le faire publier. Cela donne Se perdre, et elle nous livre dans son intégralité la partie de son journal intime correspondant à cette période. L’écriture ou la vie. Le journal est cette trace que je laisse inlassablement derrière moi. Des jours entiers, quelquefois même des semaines restées en blanc. Souvent seulement quelques lignes rapides, de brèves annotations. Mais à d’autres moments, la parole force le passage et s’écoule en flux, avec des retours au passé ; le mariage de dix-huit années, des scènes d’enfance à Yvetot, l’avortement clandestin au début des années soixante, la mort de la mère, puis l’attente, le doute, l’état d’absence au monde ? à mesure que " la belle histoire soviétique " se rapproche de son terme. A la fois proche et éloigné de Passion simple, dira Annie Ernaux de ce texte, qui fait sienne cette phrase de Michel Leiris : Mon double voeu : que l’événement devienne écrit. Et que l’écrit soit événement. Et donne sa légitimité au projet de tout dire.

Corinne Amar