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Extraits - Annie Ernaux, Leïla Sebbar

édition du 12 février 2004

 

Page du Journal, volume 7, de Nathalie Parseihian.

Nathalie Parseihian (née en 1967). Journal, volume 7 (Mai -septembre 1992. 25 août 1992. Cahier 21x29,7 cm. Coll. personnelle.
Tout d’un coup ça déborde, alors tu prends vite un stylo !

Annie Ernaux, entretien avec Frédéric Yves Jeannet, L’écriture comme un couteau , Stock, 2003 (pages 22, 23, 24)

Dans ma pratique d’écriture, j’ai tendance à situer à part le journal. Tout d’abord parce qu’il a été mon premier mode d’écriture, sans visée littéraire particulière, simple confident et aide-à-vivre. J’ai commencé un journal intime quand j’avais seize ans, un soir de chagrin, à une époque où je ne prévoyais pas spécialement d’engager ma vie dans l’écriture. Si je me souviens de m’être appliquée à "bien écrire" au début, très vite la spontanéité l’a emporté : pas de ratures, pas de souci de forme ni d’astreinte à la régularité. De toute façon, j’écrivais pour moi-même, pour me libérer d’émotions secrètes, sans aucun désir de montrer mes cahiers à quiconque. Cette attitude de spontanéité, cette indifférence à un jugement esthétique, ce refus du regard d’autrui (mes cahiers ont toujours été bien planqués !), j’ai continué de les avoir dans la pratique de mon journal intime quand j’ai commencé d’écrire des textes destinés à être publiés. Je crois les avoir toujours, je veux dire, ne pas trop prévoir un lecteur. J’ai toujours fait une grande différence entre les livres que j’entreprends et mon journal intime. Dans les premiers, tout est à faire, à décider, en fonction d’une visée, qui se réalisera au fur et à mesure de l’écriture. Dans le second, le temps impose la structure, et la vie immédiate est la matière. C’est donc plus limité, moins libre, je n’ai pas le sentiment de construire une réalité, seulement de laisser une trace d’existence, de déposer quelque chose sans finalité particulière, sans délai aucun de publication, du pur être-là. Mais il me faut faire une différence entre le journal vraiment intime et le journal qui contient un projet précis, c’est le cas de Journal du dehors et de La vie extérieure, qui tournent volontairement le dos à l’introspection et à l’anecdote personnelle, où le Je est rare. Ici, la structure inachevée, le fragment, la chronologie comme cadre, qui caractérisent la forme du journal, sont au service d’un choix et d’une intention, celui de faire des sortes de photographies de la réalité quotidienne, urbaine, collective. Pour résumer un peu : l’écriture a deux formes pour moi. D’une part, des textes concertés, et de l’autre, parallèlement, une activité de diariste, ancienne, multiforme. (Ainsi, à côté des cahiers du journal intime, je tiens depuis 1982 un "journal d’écriture" fait des doutes, des problèmes que je rencontre en écrivant, rédigé de façon cursive, avec ellipses, abréviations). Dans mon esprit, ces deux modes d’écriture constituent un peu une opposition entre "public" et privé, littérature et vie, totalité et inachèvement. Action et passivité (...).


Leïla Sebbar, Carnets de mes routes algériennes en France (carnet de bord de son travail d’écriture qu’elle a tenue lors de la préparation de son nouveau livre Mes Algéries en France, carnet de voyages) © Les Moments littéraires n°11

Juin 2003 Comme une vieille femme qui décide, parce qu’elle peut mourir, là, maintenant, tout de suite, avec la même fébrilité, la même anxiété, comme s’il s’agissait de mettre sa vie en ordre, quel ordre et pour qui ? une vie minuscule sans le plus petit désordre, plate et droite, pas de traverses, aucun désir sauvage, jamais, mais il faut absolument ordre et propreté avant de quitter la maison, ça l’apaise, le devoir accompli... Comme cette femme-là, cernée par les cartons, dossiers, boîtes, chemises rouges, vertes, jaunes, de la cave aux étagères sous le plafond, "archives" oubliées depuis dix, parfois quinze années, textes, photographies, dessins, journal intime, correspondance, cartes postales coloniales, papiers d’emballages divers, orange, sucre, pain ? timbres, broches (je croyais les avoir perdues, plus de cent, accrochées à une pièce de cachemire, cigognes, abeilles, scarabées, coquelicots, palmiers, négresses, marines), objets du quotidien ordinaire, dérisoires, conservés comme secrets de petite fille, sans discernement, si on demande pourquoi une telle accumulation, pourquoi ces entassements hétéroclites, pourquoi ce besoin, non pas de posséder des objets rares, mais de garder, ranger sans ordre, pour les oublier, mais on sait qu’ils sont là, ces objets qu’on jettera, les regardant à peine, lorsque la maison désertée, il faudra la vider de ce qui l’encombre, si on me le demande, je ne sais pas répondre. Mais depuis qu’un jour, une journaliste arabe m’a demandé de lui parler de "mes routes arabes" (je n’ai pas su répondre, incapable de les tracer à ce moment précis) j’ai tenté de comprendre ce que seraient ces routes arabes (je n’ai pas voyagé dans les pays arabes, sinon dans l’imaginaire des écrivains, des peintres et des photographes, je connais les pays du Maghreb, l’Algérie en particulier, je ne parle pas l’arabe, la langue de mon père) et ce que je pourrais en dire. D’abord j’ai pensé : rien, oubliant que l’Algérie est là dans ce que j’écris, pas de livre, pas de texte sans elle, l’Algérie depuis que j’écris. Puis, sans penser à mes livres, s’est imposée la mémoire enfouie de ces objets jusqu’ici fatras, fouillis, souk, bazar, objets inconsistants, auxquels j’accordais moi-même si peu de valeur, sachant, malgré tout, qu’un jour je saurais leur donner du sens, parce que si on me les avait enlevés, j’en aurais été affectée, l’émotion première, petite émotion de l’objet de petite valeur avait existé.

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