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Entretien avec Isabelle et Jean-Louis Vissière. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 26 février 2004

 

Couverture du livre Lettres des Jésuites du  Levant.

Anciens élèves de l’École normale supérieure, agrégés de Lettres classiques, maîtres de conférences honoraires à l’université de Provence et spécialistes du 18e siècle, Isabelle et Jean-Louis Vissière ont enseigné en France et aux États-Unis. Ils ont également publié de nombreux ouvrages.

En 2001, vous avez publié, aux éditions Desjonquères, les Lettres des jésuites de Chine (1706-1776), et ce mois-ci, vous publiez dans la même collection les Lettres des jésuites du Levant. Comment vous est venu l’intérêt pour ces textes peu connus du grand public ?

Isabelle et Jean-Louis Vissière : Si depuis longtemps nous nous intéressons aux lettres des missionnaires jésuites du 18e siècle, c’est en raison de l’influence extraordinaire qu’elles ont exercée sur les contemporains. En principe, elles étaient destinées à faire connaître aux dévots les progrès du christianisme hors d’Europe, mais elles répondaient surtout au goût du public pour les voyages et l’exotisme. Le titre avait été habilement choisi : Lettres édifiantes et curieuses. Le lecteur pouvait visiter le Proche-Orient, l’Inde, la Chine, le Canada, la Guyane. Dans ces reportages ethnographiques, il découvrait d’autres cultures, des moeurs, des coutumes, des croyances étranges. Par exemple, en faisant connaître les jardins de l’empereur de Chine, très différents de ceux de Versailles, les jésuites ont lancé la mode du jardin chinois, dit aujourd’hui jardin à l’anglaise. Les Lettres édifiantes pouvaient donc changer la vie des Européens. Surtout, en nourrissant l’esprit critique et le sens de la relativité, elles contribuaient, de façon inattendue, au progrès des Lumières. Les philosophes, Montesquieu, Rousseau et tout particulièrement Voltaire les lisaient plume en main. Voilà, nous semble-t-il, la justification des anthologies que nous avons consacrées à la Chine, à l’Amérique, à l’Inde et, aujourd’hui, au Levant.

Comment avez-vous choisi les textes que vous présentez ?

Isabelle et Jean-Louis Vissière : Nous avons retenu les textes qui donnaient à voir les sites et les peuples du Proche-Orient. Les descriptions pittoresques, l’évocation de la vie quotidienne, voilà ce qui devrait intéresser le public actuel. Le Levant, il faut le préciser, englobait des territoires de l’empire ottoman qui appartiennent maintenant à Israël, au Liban et à la Syrie.

Où et quand ont commencé les missions du Levant ?

Isabelle et Jean-Louis Vissière : Depuis François Ier, la France entretenait de bons rapports avec le sultan de Constantinople. Le commerce du Levant avec Marseille était florissant, et des colonies françaises existaient dans différents ports. Tout naturellement, la monarchie française établit un protectorat sur les chrétiens d’Orient. Le fameux père Joseph, l’éminence grise de Richelieu, envoya des missionnaires capucins. Louis XIV se considérait comme le protecteur de tous les ecclésiastiques de rite latin établis dans l’Empire. Profitant de cette conjoncture favorable, les jésuites s’implantent à partir de 1623 dans les villes de Smyrne, Alep, Damas, Tripoli.

En quoi consistait au juste leur mission ?

Isabelle et Jean-Louis Vissière : En général, les missionnaires partaient convertir des populations païennes, comme les Indiens d’Amérique. Au Levant, où régnait le monothéisme, la situation se présentait sous un jour radicalement différent. Il aurait été vain et dangereux d’essayer de convertir les musulmans ; il paraissait plus opportun de se tourner vers les communautés chrétiennes séparées (Grecs et Arméniens), pour les ramener dans le giron de l’Église romaine. Et ce n’était pas facile ! On se heurtait à des résistances parfois très vives. Voilà ce qui fait l’originalité de la mission du Levant.

Mais il y avait aussi chez eux des ambitions scientifiques ?

Isabelle et Jean-Louis Vissière : Ces missionnaires étaient des lettrés et des savants. Ceux de Chine ont fait découvrir à l’Europe l’acupuncture et le ginseng. Ceux du Levant se montrent curieux aussi bien des coutumes locales que de la cuisine, de l’architecture et de la numismatique. Humanistes et chrétiens, ils manifestent une émotion sincère quand ils circulent dans des sites où ils retrouvent le souvenir des armées d’Alexandre ou des apôtres du Christ.

Peut-on dire qu’ils aient introduit la modernité au sein des sociétés traditionnelles ?

Isabelle et Jean-Louis Vissière : En établissant des contacts réguliers entre Rome et la communauté maronite au Liban, en fondant des imprimeries, des écoles, en créant dans leur collège de Louis-le-Grand une section de langues orientales destinée à former des interprètes de turc et d’arabe, les jésuites militaient pour le rapprochement de l’Orient et de l’Occident et donc pour la modernisation des pays où ils entretenaient des missions. Simple rappel : l’université jésuite Saint-Joseph de Beyrouth gère actuellement plus de 6 000 étudiants.

On vante leur ouverture d’esprit, mais quand ils parlent des autres religions, ils emploient des expressions sévères.

Isabelle et Jean-Louis Vissière : Ils sont souples et adaptables, certes ; ils font l’effort louable d’apprendre les langues locales et de s’intégrer autant que possible à la population. Ils pratiquent le dialogue avec les Grecs orthodoxes dont ils reconnaissent volontiers les qualités. Mais il ne faut pas trop demander à des chrétiens, par tradition hostiles à l’islam, qui doivent subir de la part des autorités turques avanies (amendes) et persécutions, et de la part des populations arabes insultes et agressions. Malgré la protection de l’ambassadeur de France, le roumi reste un étranger bon à pressurer et à piller.

Comment a cessé l’action missionnaire des jésuites au 18e siècle ?

Isabelle et Jean-Louis Vissière : La Compagnie de Jésus, qui avait, même à Rome, des ennemis puissants, a fini par être discréditée aux yeux des monarques catholiques et dissoute par le pape. Privées des subsides royaux, les missions ne pouvaient survivre. Les jésuites restés sur place comme simples prêtres voyaient arriver des missionnaires d’autres congrégations pour assurer la relève.

Pensez-vous que les témoignages que vous présentez dans votre anthologie puissent aider le lecteur moderne à mieux comprendre les conflits actuels ?

Isabelle et Jean-Louis Vissière : Beaucoup d’éléments de la situation actuelle existaient déjà au 18e siècle. Au Levant, les missionnaires nous décrivent une mosaïque de peuples et de religions. La coexistence n’est pas toujours pacifique : on voit s’affronter, de manière feutrée ou violente, chrétiens et musulmans, catholiques et protestants, orthodoxes et catholiques, et des factions diviser la communauté arménienne. Seule l’autorité du sultan maintient - superficiellement- l’ordre et la paix civile. Aujourd’hui, après la chute de l’empire ottoman, le découpage politique n’a pas résolu les problèmes que posait la multiplicité des communautés. Voyez par exemple les débats que continuent à susciter les Lieux saints, revendiqués par trois religions.

Isabelle et Jean-Louis Vissière - Publications relatives au 18e siècle

Lettres édifiantes et curieuses de Chine. Éditions Garnier-Flammarion 1979.

La Traite des Noirs au Siècle des Lumières. Éditions A.-M. Métailié 1982.

Procès de femmes au temps des philosophes. Éditions Des femmes 1985.

Cher Voltaire, la correspondance de Voltaire avec Mme du Deffand. Éditions Des femmes, 1987.

Isabelle de Charrière, une aristocrate révolutionnaire. Éditions Des femmes 1988.

La Vie parisienne dans les Lettres juives du marquis d’Argens. Publications de l’université de Provence, 1990.

Robes noires et Peaux-Rouges, Lettres des jésuites d’Amérique. Éditions La Différence 1993.

La Secte des empoisonneurs. Polémiques autour de l’Encyclopédie. Publications de l’université de Provence, 1993.

Lettres édifiantes et curieuses des jésuites de l’Inde. Publications de l’université de Saint-Étienne 2000.

Théâtre de la Foire, Alain Lesage, Isabelle et Jean-Louis Vissière. Éditions Desjonquères 2000.

Lettres édifiantes et curieuses des jésuites de Chine. Éditions Desjonquères 2001.

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