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Richard Morgiève : Portrait, par Corinne Amar

édition du 16 mars 2004

Photo portrait de Richard Morgiève.

Lorsque Dominique A. réunira autour de lui quinze auteurs qu’il affectionne particulièrement pour leur proposer d’écrire une nouvelle à partir d’une de ses seize chansons, Richard Morgiève répondra à l’appel, avec Pendant que les enfants jouent.
Avec son corps avec son corps ses mains avec son corps avec son corps ses cheveux avec son corps ses pieds qu’elle regarde ses ongles qu’elle regarde avec son corps avec son corps sa peau ses genoux la cicatrice là et cette autre-là avec ses plis avec son corps allongé sur le drap sur la couette la tête sur les oreillers-dedans. Ainsi commence la nouvelle ; un homme parle du corps d’une femme, comme une incantation à lui-même, reconstruit par le mot, la répétition, la ponctuation et son absence, un hymne à l’amour, à l’intime, comme s’il était lui, comme s’il était elle. Ecrivain et scénariste, Richard Morgiève est né en 1950 à Paris. Deux drames marquent très tôt sa vie, et de façon définitive : le décès de sa mère lorsqu’il avait sept ans et le suicide de son père six ans plus tard. Hanté, meurtri par une enfance déglinguée, un chagrin chassant l’autre et se battant pour vivre, cet autodidacte de la littérature écrit, depuis qu’il a commencé, sa rage de révolté, nourrie par une quête éperdue d’amour. Dès sa majorité, il vit de petits travaux en tous genres, petits métiers de débrouille, dont déménageur de caves et d’appartements abandonnés, qu’il exercera jusqu’à l’âge de vingt-neuf ans, au volant de sa camionnette. Cependant les mots l’accompagnent. Très tôt, depuis l’enfance, ils tournent autour de lui, en lui, l’exhortent à s’en sortir, et l’écriture le sauve. En 1970, il fait paraître un recueil de poésie à compte d’auteur, puis écoeuré d’avoir à payer pour se lire, il jure de ne plus recommencer. Dix ans plus tard, il arrête les déménagements, se consacre à l’écriture, est publié. Romancier, scénariste, dialoguiste pour le cinéma et la télévision, il est notamment l’auteur de Un petit homme de dos (Ramsay, 1998), Fausto (Seghers,1990), Sex Vox Dominam et Le Garçon (Calmann-Lévy), 1995 et 1997), Tout un oiseau (Pauvert, 2000), Bébé Jo (Joelle Losfeld, 2000). Si l’écriture le sauve, c’est grâce à l’autobiographie au scalpel. Dans Un petit homme de dos, il enterre, puis ressuscite son père, ce père inconnu ou si peu connu que peut-être ça ne compte pas, que peut-être ça compte trop... Souvenirs vrais, faux ? Comment s’acquitter de son passé, pour continuer à vivre ici et maintenant, sinon en se réalisant, en existant, en re-naissant par l’écriture ? Une logorrhée violente, une écriture abrupte, qui ne cache rien et nous mène en lui. Pendant des années, chaque fois que je voyais dans la rue un petit homme avec un imperméable et un parapluie, je pressais le pas quand j’arrivais à sa hauteur je tournais la tête, mais ce n’était jamais lui. Lui, c’est son père, ce polonais qui en 1942 a aimé sa mère. Trente ans après le suicide de son père, le fils tente de faire revivre la force, la faiblesses, les passions de cet homme anéanti par la mort de la seule femme qu’il aimait. La mort de cette femme, mère tant aimée devenue mythe, douleur charnelle et religieuse, à avoir disparu si tôt, il la raconte dans Ce que Dieu et les anges (Pauvert 2002). Un wagon à la casse, au milieu d’un terrain vague. Sur l’un des flancs, on peut lire une inscription en rouge, "Paris-Nice". A l’intérieur, une femme et son enfant, le narrateur. On est dans un espace-temps entre la vie et la mort, elle est en train de mourir, il regarde derrière la vitre un bout de ciel comme un cadavre exquis écrit sur le papier d’emballage d’un petit morceau de sucre, en murmurant Toi ma mère. Trois mots qui envahissent le corps et le coeur de ce petit garçon de sept ans et résument sa courte vie. Il avait deux ans lorsque le père les a quittés. La mère et le fils sont devenus des errants, liés par un amour fusionnel. Il se souvient de leurs voyages à tous les deux quand ils sillonnaient la France dans leur vieille voiture. Pour le travail, disait la mère, quand l’enfant savait qu’elle tentait de rejoindre, retrouver le père. Puis, il n’y a plus de temps, que des souvenirs. Dans la voiture. On ne sait rien d’avant, sauf qu’il se demande, devant le miroir : Je suis combien d’elle ? Je suis combien de lui ? Les mots sont simples pour parler de l’intolérable souffrance du vide, de l’absence de l’être le plus cher au monde, pour cet enfant qui n’a pas, de père, cet enfant-là qui perd sa mère, les mots, oui, sont simples, c’est la ponctuation qui galope, s’essouffle, étouffe, disparaît, enfin revient. En 2000, Richard Morgiève publie Ma vie folle. Cette vie passée à écrire depuis la mort de sa mère et le suicide de son père, et tous les tourments de Morgiève y passent ; la mort, l’amour, l’absence, la sexualité. Après la mort de mon père on m’a opéré de l’appendicite et une infection s’est déclenchée j’ai porté une bande sur le ventre pendant deux mois : j’étais avorté on m’avait avorté j’avais mon enfant mais il était pourri. J’étais malade du ventre pour mourir du ventre comme elle ? Hommage aux morts, fantômes portés à bout de prose et de poésie, dans un monde singulièrement sensible dont la mémoire charrie les débris de l’enfance naufragée, en même temps qu’elle a à affronter un nouvel abandon, celui de la femme encore aimée qui ne l’aime plus. Finalement grandir, c’est traverser des solitudes. Finalement, la pire des solitudes, c’est celle de l’enfant, car celle-là ne le quittera jamais. Avec Full of love sorti en janvier 2004 chez Denoël, Richard Morgiève marque un nouveau départ, même s’il s’évertue à démêler encore une fois les fils tordus, tenaces, qui le ligotent toujours aux mêmes obsessions. Après avoir enterré son passé, le voilà qui s’attaque à l’inconscient d’un héros, Gégé, qui lui ressemble comme un frère. Dans ce cinéma intime des fantasmes, où Sade jubile, aliéné dans un décor resserré en interminable couloir, Gégé ne s’accepte pas, s’abomine. Veut en sortir, voir le jour. (...) Un jour, je serai libre. L’inconscient est décrit comme un paysage où tout est obscur et le ciel invisible, dans cette partie du monde rien n’est silence vraiment et pourtant tout fait silence. Ainsi tout concourt à une harmonie aussi parfaite qu’effrayante... Et dans ce poème profond du moi, cette phrase revient, refrain aux modulations infinies. Et puis ce rêve, cette quête caressée, poursuivie "d’être lui réellement dans une relation d’amour avec une femme qui serait réellement elle". Empoignade sincère avec ogres et maléfices où, après avoir gratté ses plaies jusqu’à l’os, s’être débarrassé des anciennes peaux qui le recouvraient, il continue de chercher, envers et contre tout, l’apaisement. Atterrir, oui, aboutir. Car notre héros est un désespéré dévoré par un espoir impénitent.

Corinne Amar